LA POMME DE PIN SUR LE PONT DE NOSTRE-DAME
N'im[)orte, on ne se peut quitter, Quand d'ensemble on vient trotter.
Et si tu ju'en crois, camarade, Nous irons faire une algarade A quelque bouteille de vin, Droit dedans la Pomme de Pin!
A[)r<''s celte juste débauche, Sans balancer, à droit, à gauche Et sans tomber le nez devant, Nous ferons comme auparavant ; J entens qu'en cette nuit si belle Nous irons battre la semelle,
Et voir ce qui se fait, sans bruit,
Dedans Paris, toute la nuit.
Tu verras des choses estranges;
Puis, on ne craint gueres les fanges.
Car, en ce temps du mois d'août,
Il fait sec et fort beau partout.
Doublons le [)as, je t'en supplie :
Je sens ma gorg'c si remi)lie
De la poussière et du grand air,
Que je ne scaurois ])lus parler.
Nous y voilà sans nulle peine;
Je commence à reprendre haleine.
(( Du vin, Jacques, mais sans gauchir.
Et de l'eau, pour le rafraischir.
Au bon ïrou, si tu m'en veux croire, Ou bien tu n'auras rien pour boire.
Qu'as-tu que nous puissions manger '
Il n'est pas besoin de songer;
J'ai veu là-bas dessus la table Un chapon assez raisonnable :
S'il est bon, c'est ce que je veux,
Car nous ne sommes que nous deux.
Es-tu revenu? Marche, vole, Et me connois à ma parole. )> Amy, ce petit Cabinet, Pour estre à l'aise, est notre fait.
J'aime ces lieux, où l'on peut estre Sans se faire si fort connoistre, Où libre on peut, sans estre veu, Parler de tout, quand on a beu.
« Bon, voicy ce chapon! Approche:
Va lui donner vingt tours de broclie.
11 est bien tendre asseurément; Est-il lardé tout fraischement ?
Que je sente un peu son derrière.
Gar<;on, accorde à ma prière D'y mettre du poivre et du sel, Et tu mériteras le ciel. »
Cependant. Amy, que j'estime, Je ne crois pas commettre un crime Si, plus sec qu'un pendu d'Esté,
'l32 LES POÈTES DU TERROIR
Je bois d'abord à ta santé.
Tu sçais bien que je te respecte.
Mais c'est qu'il faut que je m'humecte.
Le vin est parfaitement bon :
Il faut la tranche du jambon,
Afin que nous fassions ripaille,
Pendant qu'on cuit nostre volaille.
{Le Tracas de Paris, réimpr. de 1859.
MADAME DESMOULIERES
Antoinette d» Ligier de la Gardo naquit à Paris vers rannéo 1633 ou 163't, de Mcichior du Ligier, soigneur de la Garde, et do Claude Gaultier. Son père, qui jouissait d'une fortune assez considérable, avait la charge de mnitre d'hôtel de la reine Anne d'Au- :riche; sa mère était nièce du sieur Videville, premier intentant des finances sous le règne de Henri III, et président delà Chambre des comptes de Paris. Belle, spirituelle et gracieuse, ;lle épousa, à làge de dix-huit ans, Guillaume de la Fon de Bois- ^ucrin, seigneur des Houlières. gentilhomme de Poitou, petitleveu de ce Boisguérin, gouverneur de Loudun, qui refusa, issure-t-on, le bâton do maréchal de France que lui olVrait Henri IV, à condition de quitter la religion réformée. Sou mari, lyant embrassé le parti des princes, sous la Fronde, fut obligé ie sortir de France. Elle le rejoignit à Rocroi. puis a Bruxelles, )ù le prince de Coudé le lit arrêter et enfermer au fort de Vilv'orde. Elle le suivit dans sa prison. Ils y restèrent huit mois, lu 16 janvier au 31 août 1657, s'en évadèrent avec un autre prisonnier et gagnèrent Paris. M"»» des Houlières avait une culure peu commune; elle n'ignorait rien du lai in, de l'italien, le l'espagnol, ainsi que de la musique, de la danse, de l'équiation, etc. Le poète Jean d'Hesnaut lui avait euseigné les •ègles de la prosodie. Elle fut célèbre, mais pauvre, et mourut i Paris le 17 février 1694. Elle était gratifiée depuis peu d'une )ension du roi. Ses œuvres, qui consistent en ballades, sonnets, •ondeaux, portraits, élégies, etc., ont été i)ubliées d'abord en 688 et en 1695 {Poésies de 31'^" Deshonlihrcs, Paris, veuve de S. Mabre-Cramoisy, 2 vol. in-S») et réimprimées ensuite avec luelques poésies de sa lille, Paris, Jean Villette, 1732, 1735»
vol. ia-8"; Paris, Libr. Associés, 1764, 2 vol. in-12; Paris, >idot, 1795, in-12: Paris, Crapelet, 1799, 2 vol. in-8»; Paris, ouaust, 1882, in-12': VioUet-Ie-Duc a été sévère pour celle
u'on a surnommée la dixième Muse. « Les œuvres de M™» Des-
1 . Voyez de plus : Les Amours de Grisette, suivies de la mort de ochon, avec une notice de réditeur, Paris, Sansol, 1906, in-i2.
hoiiliores, écrit-il, sont dans toutes les bibliothi'ques ; son taloc a été mille fois apprécié; je ne saurais en rien dire de nouveai si ce n'est de la féliciter d'être venue dans cette dernière moi tié du xvii« siècle, où la poésie était en faveur, et les poète recherchés. De nos jours, dix femmes peut-être ont plus d talent poétique que M'"" Dcshoulières : à peine leur nom estconnu du petit nombre de personnes qui sont encore sensible au charme de la poésie. » (Biblioth. poétique, p. 608.) Ces ligne semblent écrites de nos jours. Sans partager les excès de criti que de Viollet-le-Duc, il nous faut bien avouer que les vers d M"'« Deshoulières n'ont plus que le charme des choses suran nées. Ses tableaux champêtres offrent l'aspect de ces tapisse ries où des moutons jaunâtres broutent une laine rare et déco lorée.
Bibliographie. — Anonyme, Eloge historique de il/""» et d iHf'o Deshoulières, édition des Œuvres, etc., Paris, 1764. — Ja Dictionnaire critique de biogr. et d'histoire, 2« édit., 1872. - L. Galesloot, M™" D. emprisonnée au château de Vih'ordc, etc Bruxelles, Arnold, 1869, in- 12. — A. Fabre, Correspondance a Fléchier avec M"^o D. et sa fille, Paris, Didier, 1871, in-8''. - F. Lachèvre, Bibliogr. des rcc. collectifs, 1597-1100, etc., t. Il et IV.
VERS ALLEGORIQUES
Dans ces prez fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui tous meine, Mes chères Brebis.
J'ai fait pour vous rendre Le destin plus doux, Ce qu'on peut attendre D'une amitié tendre; Mais son long couroux Détruit, empoizonne Tous mes soins pour vous, Et vous abandonne Aux fureurs des Loups.
Seriez-vous leur proie, Aimable troupeau!
 mes enfans.
Vous de ce Hameau L'iionneur et la joie; Vous qui gras et beau Me donniez sans cesse Sur riierbclte épaisse Un plaisir nouveau.
Que je vous regrette!
Mais il faut céder :
Sans clxien, sans houlette Puis-jc vous garder?
L'injuste fortune Me les a ravis.
En vain j'imi^ortune Le Ciel par mes cris; 11 rit de mes craintes,
Et, sourd ù mes plaintes,
Houlette ni chien
II ne me rend rien.
Puissiez-vous contentes
Et sans mon secours
Passer d'heureux jours,
Brebis innocentes,
Brebis mes amours.
Que Pan vous défende!
Hélas! il le sii-ait!
Je ne lui demande Que ce seul bienfait.
Oui, Brebis chéries, Qu'avec tant de soin J'ai toujours nourries Je prens à témoin Ces Bois, ces Prairies, Que si les faveurs Du Dieu des Pasteurs Vous gardent d'outrag-cs.
Et vous font avoir
{Poi
Du malin au soir
De gras pâturages,
J'en conserverai
Tant que je vivrai
La douce mémoire,
Et que mes Chansons
En mille façons
Porteront sa gloire;
Du rivage heureux, Où vif et pom])eux L'Astre qui mesure Les nuits et les jours, Commençant son cours, Rend à la Nature Toute sa parure Jusqu'en ces climats, Où, sans doute las Déclairer le monde, Il va chez Thetis, Ralumer dans l'Onde Ses feux amortis.
etc., Paris, J. Villetle, 1732.
Janvier 1G93.