‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 228 sur 284 · BOUQUET POISSARD · texte numérisé non relu

BOUQUET POISSARD

J'aime à payer ce que vaut une chose, Mais je répug-ne à la payer deux fois : Je suis piqué, je l'avoue, et je crois

Devoir vous en dire la cause.

Madame, à deux pas du logis

Rencontrant vine Bouquetière,

Je l'aborde et lui dis : « La mère, Faites vite un Bouquet. « Nous convenons de pri.\ Pour qu'il soit plutôt fait je la paye d'avance. Elle aussi-tôt détache une botte de Fleurs;

Dieu sçait avec quelle élégance Elle assortit leurs diverses couleurs !

De feuilles d'Orangers galamment décorées, Pour en faire un Bouquet il lui manque un lien; Comme elle l'achevait, ne s'attendant à rien,

Ne voilà-t-il pas les Jurées

1 . Cet ouvrage a paru pour la première fois, sans dalc, à la fin <1 xviii" siècle sous ce litre : La Pipe cassée, ]toème éni-tray i-poissard liéroï-comiqne. A la Liberté, chez l'ierrc Bonnc-IIumcur, avec pci mission du public, lu- 12, ligures d'Liscn.

ILE-DE-FKANCF.

,)ui viennent tout à coup saisir son pauvie bien!

Elles sautent sur l'Inventaire {sic), emparent des Bouquets sans oublier le mien.

Ma marchande se désespère,

Et ne voyant aucun moyen

Pour accommoder cette affaire, D'un coup de pied en jette une par terre. Bat les deux autres comme un chien, Puis s enfuit, ne pouvant mieux faire.

Quel scandale pour moi! Je crois que la colère

Fait oubliei" qu'on est Chrétien !

De leur frayeur ces trois Dames remises, S'en vont pestant d'avoir reçu des coups ; Je les arrête et je leur dis : Tout doux! Dans les fleurs que vous avez prises Je réclame un Bouquet que j'ai payé. — Qtti, vous ?

— Oui moi, tâchez de me le rendre,

— Monsitur l'a dit, on l'y rendra.

Qu'il est gentil! y s' fâche! y rira!

Sa bouclie commence à s'fendre; Ce s'roit ben dommage de l'pendre, Car il paroit qu'il grandira.

— Vous m'insultez, leurdis-je, et je vais vous apprendre

Qui je suis. — Ah! comme il nous l'apprendra! Mon double cœur ! quand tu serois le gendre Du Diable qui t'emportera ; Pince donc c' Bouquet si tu l'ose...

Donnez-lui du vinaigre, y n'aime pas l'eau rose. 5ui je suis... — Eh! Qu'es-tu donc avec ton grand Chapiau, Ton habit qui se meurt? Et ta fameuse Epée! •

— C'est, dit 1 autre, un Seigneur, un Cadet du Chûtiau

Qu'est tout vis-à-vis la Râpée.

Il grince des dents! ah ! j'ai peur !

Parlez donc, Monsieu la terreur.

Faites donc pas comme ça! ça gâte V visage, Jérusalem ! saint Jean, mon doux Sauveur!

Qu'il est dcgourdi pour son âge!

Trois poidets d'Inde et pis Monsieu

Feroient un fringant attelage!

Elles en auroient dit encore davantage;

Mais la troisième par bonheur

'l06 LES POÈTES DU TEHROIR

Lui dit : Finis, tu fais trop de tapage. Qu nid on ne te dit rien, t'es bien fier en caquet. Qu'est-ce qu'il t'a fait ce jeune homme. Et pisqu'il Va paye donne-ly son Bouquet.

Son Bouquet!... crac, il l'aura comme; Tu ju entends ben ? qu'il nous donne dix sous. •Ah! dis-jo, les voilà; que ne me disiez-vous? Lors de ma bonne foi toutes trois interdites, Me donnent quelques œillets par-dessus le Mai'ché Parlez donc, mon poulet? Vous n'êtes pas fâche

Contre nous autres? pas vrai, dites!...

— Moi? Point du tout. — Adieu donc. noV Bourgeois, J'C avons trop ahury, ça me fait de la peine.

Je devrions toutes les trois

Ly faire dire une neuvaine...

Tu gouailles, toi; mais moi, si fctois Reine,

Il seroit godard dans neuf mois.

Madame, telle est l'aventure De ce Bouquet si long tems contesté;

Si de vous il est accepté, Malgré l'argent, le courroux et Tinjure, Il ne sera pas trop cher acheté.

[Œuvres de M. Vadc, etc.. nouv. éd., Pai-is, N.-B. Duchesne, 17:)8, III.)

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