Œ SUIS UN PALE ENFANT DU VIEUX PARI
Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai
Le regret des rêveurs qui n'ont pas voyagé.
Au pays bleu mon âme en vain se réfugie,
Elle n'a jamais pu perdre la nostalgie
Des verts chemins qui vont là-bas, à l'horizon.
Gomme un pauvre captif vieilli dans sa prison
Se cramponne aux barreaux étroits de sa fenêtre
Pour voir mourir le jour et pour le voir renaître.
Ou comme un exilé, promeneur assidu,
Regarde du coteau le pays défondu
Se dérouler au loin sous l'immensité bleue.
t86 LES POÈTES DU TERROIK
Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue. Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes, Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil, Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil, M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue. Gagner les champs pierreux, sans songer au départ, Et m'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart.
Au loin, dans la lueur blême du crépuscule. L'amphithéâtre noir des collines recule, Et, tout au fond du val profond et solennel, Paris pousse à mes pieds son soupir éternel. Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence A distinguer des bruits dans ce murmure immense. Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi, Le vent du soir froissant les herbes près de moi, Et, parmi le chaos des ombres débordantes, Le sifflet douloureux des machines stridentes, Ou l'aboiement d'un cbieii, ou le cri d'un enlanl, Ou le sanglot d'un orgue au lointain s'éloull'ant. Ou le tintement clair dune tardive enclume. Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.
{Intimités.)
[ TA B L E A U X P A Pv I S I !• X S
... La pluie, à la (in apaisée, Semblait avoir lavé le matinal azur, Des nuages légers passaient dans le ciel pur : — Oh! ({uelle bonne odeur a la terre mouillée! L'averse avait rendu plus fraîche la feuillée, Plus blanches les maisons et les nids plus bavards. Olivier habilait un de ces boulevards Des faubourgs qui s'en vont du côté des banlieues. Là-bas, vers l'borizon et les collines bleues,
[LE-DE-FRANCn
e peuple du quartier populaire et lointain
ornant le Luxembourg- et le pays latin i liait aux bois voisins, foule bruyante et gaie,
- Car c'était justement un dimanche de paie —
our revenir le soir, les chapeaux de travers,
-es habits sous le bras et les gilets ouverts, Mt chantant le vin frais comme on chante victoire.
es marronniers touffus, près de l'Observatoire,
embaumaient, énervants, et sur les piétons I étaient leurs fleurs avec les premiers hannetons. i ]n gants blancs et tout fiers de leur grande tenue, l)es couples de soldats émaillaient l'avenue; l)es amoureux allaient, gais comme une chanson, ! 'aire leur nid d'un jour à Sceaux, à Robinson, ' ious les bosquets poudreux où l'on sert des fritures. ; )e3 gens à mirlitons surchargeaient les voitures; i Cntre les petits ifs, aux portes des cafés, ' ')n buvait; et jetant des rires étouffés, "^ lu-tète et deux par deux, passaient des jeunes filles. ■ L la foule joyeuse ouvrant ses larges grilles, f iS Luxembourg, splendide et calme, apparaissait inondé d'un soleil radieux qui faisait
l'élus verts les vieux massifs et plus blancs les vieux marbres. U quelques pas. Guignol s'enrouait sous les arbres, i ît le chant des oiseaux dominait tous ces cris.
Tétait bien le printemps, un dimanche, à Paris.
A, sous le gaz blafard vainqueur du crépuscule, Oe toutes parts, la foule effrayante circule, j'est l'heure redoutable où tout ce peuple a faim, îur le seuil des traiteurs et des marchands de vin j'écailière, en rubans joyeux, ouvre les huîtres; Zt chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres, jBS poulardes du Mans gonflent leurs dos truffés. j'odeur dabsinthe sort des portes des cafés, j'est l'heure où les heureux trop rares de la vie S'en vont jouir; c'est l'heure où la misère envie I L'homme qui rit se heurte à l'homme soucieux. Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux
Sur l'épais macadam qu'en jurant on traverse. Tous se hâtent, courant dans la boue et l'averse, Ceux-ci vers leur besoin, ceux-là vers leur plaisir; Partout on voit le flot de la foule grossir; Et l'ivrogne trébuche, et la fille publique Assaille le passant de son œillade oblique. Le pauvre qui mendie avec un œil haineux Vous frôle; et sous l'auvent des kiosques lumineux S'étalent les journaux, frais du dernier scandale. En un mot, c'est la rue effrayante et brutale! Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris Et de la fange. C'est le trottoir de Paris!
[Oliuier.)
ALBERT MERAT
Quoique d'origines champenoises, Louis-Maximilien-Albert érat a été considéré, à juste titre, comme l'un de nos poètes irisiens. Il naquit à Troyes le 23 mars 1840. Fils et petit-fils avocat, il fit d'abord ses études de droit, puis entra comme uployé dans les bureaux de la Préfecture de la Seine. Il y mcOQtra Paul Verlaine et Léon Valadc, et fit paraître, en colboration avec ce dernier, son premier recueil de vers, Avril, ai, Juin (Paris, Lcvy, 1863, in-18). En 1866, Mérat participa à publication du Parnasse contemporain et se rangea sous le rapeau de la nouvelle école poétique. Il donna successivement ■ae traduction de V Intermezzo de Henri Heine (Paris, Lemerre, J68, in-12); Les Chimères (Paris, Faure, 1866, iu-12); L'Idole 'aris, Lemerre, 1869, in-12); Les Souvenirs (ibid., 1872, petit 1-12); Les Villes de marbre (ibid., 1873, in-12); L'Adieu (ibid., ^73, in-12); Printemps passé (ibid., 1874, in-12); Le Petit Salon, i vers, 1816-1811 (ibid., 1877, in-12); Au fil de l'eau (ibid., S77, in-12) ; et enfin ce livre savoureux et pittoresque qui lui aut une place ici, Les Poèmes de Paris (ibid., 1880, in-16). ntre temps, il avait quitté la Préfecture de la Seine pour les ureaux de la Chambre Haute. Secrétaire de grandes commisions, pendant une dizaine d'années, puis sous-chef de la Préidence, il obtint enfin la charge de bibliothécaire du Sénat, ouronné plusieurs fois par l'Académie française, connu et pprécié d'une élite, estimé de ses confrères, recherché par ses mis, mais malgré cela attristé, seul, soutirant, Albert Mérat a édé à une héréditaire tentation du suicide, et s'est tué, en se )geant deux balles de revolver dans la tempe, le 16 janvier 908, en sa maison du 3 de la rue de la Sablière. Au cours de ses dernières années il avait fait paraître Vers soir (Paris, Lemerre, 1900, in-12); Triolets des Parisiennes de aris {\hid., 1900, \n-V2); Les Joies de l'Heure (ibid., 1902, in-12); 'hansonsct Madrigaux (ibid., 1902, in-12) ; Vers oubliés (ibid., 902, in-12) ; La Rance et la Mer (Paris, chez l'auteur, 1903, in-16); 'etit Poème (Paris, Soc. d'impr. et d'éd., 1933, in-12) ; Les Trenteix quatrains à Madame (Paris, chez l'auteur, 1903, in-12); Les
Trente-six Dédicaces pour les Trente-six quatrains, etc. (ibid 1903, in-12) ; Quelques Pages avant le livre (Paris, Lemerre, 190^ in-12); Petites Pensées d'août (ibid., 1905, in-12); Œuvres choi sies, 1863-Î90'i (ibid., 1906, in-12).
L'œuvre d'Albert Mérat, peu répandue dans le public, n'e est pas moins importante et variée; elle embrasse les genre les plus divers, et atteint parfois une sorte de perfection lyri que. Un seul de ces genres nous retiendra, parce que le poèt y fit montre de belles qualités d'artiste et de curieux. Nous voi ions parler du genre descriptif et familier, auquel se rattacher ses poèmes parisiens. Et nous dirons après Jules Tcllior : « L recueil qu'il a consacré à Paris même, est celui où on l'aime 1 mieux. On trouvera là, en une série de pièces exquises, le Pa ris de tous les quartiers, de toutes les heures, de toutes h saisons. Ce promeneur sans parti pris, facilement attendri c amusé, sait dégager à l'occasion la tristesse et la beauté de choses. Ce mot de « beauté », nous n'avons nul embarras à l'ap pliquer aux pièces des Poèmes de Paris. C'est une chose bio étrange qu'un livre comme celui-là soit ignoré des Parisiens.
Bibliographie. — Em. Zola, Documents litt., Paris, Cliarpei tier, 1881, in-18. — J, Tellier, Nos Poètes, Paris, Dupret, 188 in-18. — Ernest Prévost, Ditroduclion aux « Pages oiioisies Paris, Lemerre, 1906, in-18. — E. Raynaud, Albert Mérat, Mei cure de France, 1«'- février 1909.