‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 56 sur 284 · NOCTURNE PROVINCIAL · texte numérisé non relu

NOCTURNE PROVINCIAL

La petite ville sans bruit

Dort profondément dans la nuit.

Aux vieux réverbères à branches

Agonise un gaz indigent;

Mais soudain la lune émergeant

Fait tout au long des maisons blanches

Resplendir des vitres d'argent.

La nuit tiède s'évente au long des marronniers... La nuit tardive, où flotte encor de la lumière. Tout est noir et désert aux anciens quartiers; Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre, Et respire la bonne odeur de la rivière.

Le silence est si grand que mon cœur en frissonne. Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne. Le silence tressaille au cœur, et minuit sonne!

Au long de grands murs d'un couvent Des feuilles bruissent au vent.

Pensionnaires... Orphelines...

Rubans bleus sur les pèlerines...

C'est le jardin des Ursulines.

Une brise à travers les grilles

Passe aussi douce qu'un soupir- ♦

Et cette étoile aux feux tranquilles,

Là-bas, semble, au fond des charmilles,

Une veilleuse de saphir.

Oh! sous les toits d'ardoise à la lune pâlis,

Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires

Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires,

Et leurs corps sans péché, dans la blancheur des lits !..

D'une heure égale ici l'heure égale est suivie,

Et l'Innocence en paix dort au bord de la vie...

Triste et déserte infiniment Sous le clair de lune électrique.

Voici que la place historique

yi LES POETES DU TERROIR

Aligne solennellement

Ses vieux hôtels du Parlement.

A l'angle, une fenêtre est éclairée encor. Une lampe est là-haut, qui veille quant tout dort ! Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme, Furtive, par instants, glisse une ombre de femme.

La fenêtre s'ent'rouvre un peu ;

Et la femme, poignant aveu,

Tord ses beaux bras nus dans l'air bleu...

O secrètes ardeurs des nuits provinciales! Cœurs qui brûlent! Cheveux en désordre épandus! Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles. Grands appels suppliants, et jamais entendus !

Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées.

Dont la chair se consume ainsi qu'un vain flambeau.

Et qui sur vos beaux corps pleurent désespérées, A

Vous coucherez un soir, vierges, dans le tombeau! 9

Et mon âme pensive, à l'angle de la place. Fixe toujours là-bas la vitre où l'ombre passe.

Le rideau frêle au vent frissonne... ■

La lampe meurt... Une heure sonne. «

Personne, personne, personne.

{Le Chariot d'or,)

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