‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 94 sur 284 · AUX FILLES DE MON PAYS · texte numérisé non relu

AUX FILLES DE MON PAYS

Filles de mon pays, du cher pays comtois. Je me souviens encoi* de vos yeux pleins de rêve, Gilles miens ù vingt ans trouvaient l'heure trop brève Quand ils s'y reposaient comme à l'ombre d'un bois.

Filles de mon pays, du beau pays comtois, Je revois dans sa fleur votre grâce si fière, Candide ainsi qu'un lis ouvert à la lumière, Sous le joli bonnet qu'on portait autrefois.

Filles de mon pays, du doux pays comtois, J'ai rappris les refrains de vos chansons naïves, Dont la musique lente et les notes plaintives Bercèrent ma jeunesse à l'abri de vos toits.

Filles de mon pays, du franc pays comtois,

Je n'ai pas oublié le parler de vos mères,

Et toujours, dans mon deuil et mes peines amères,

La voix des morts aimés me console en patois.

Filles de mon pays, du bon pays comtois, Puissé-je vous revoir au village que j'aime, Et, pour mieux m'endormir à mon heure suprême, Vous entendre chanter une dernière lois !

[Les Trois Foyers.)

FELIX JEANTET

« M. Félix Joantet, ccrit M. René-Marc Ferry, est un Comtois e pure race. Il est né en 1855 à Saint-Claude-sur-Bienne, dans : Jura. Ses études, commencées dans sa ville natale, se sont Dntinuées à Lyon et à Dijon. Son enfance et sa jeunesse n'ont onc pas eu à subir les altérations que l'instruction reçue dans ;s lycées et les écoles de Paris pouvait produire dans les maières de sentir que lui imposaient sa raco et son pays. A Pais même, il resta fidèle à sa petite patrie. Il fut des familiers u peintre Jean Gigoux et du poète Louis de Ronchaud, son oisin de campagne à Saint-Lupicin, dans le haut Jura; il est 'ami de M. Auguste Pointelin, le peintre des solitudes de la nontagne. » M. P'élix Jeantet a collaboré, comme poète et comme rïlique,àhiNouveUeRefuc (\8S6), an Monde poétique (1887-1888), 1 la Revue illustrée, à L'Artiste, à L'Ermitage, à L'Indépendance nusicale, à Minerva, clc; il a fondé en 1892 La Revue hebdonta~ laire (qu'il dirigea jusqu'en 1901) et il a fait paraître un volume le vers, Les Plastiques (Paris, Charpentier, 1887, in-18).

POIXTELIN

Pointelin, mag-nanime image de la terre,

Où vivent de grands ciels sur de grands horizons.

Paysage où le temps, le jour et les saisons <

Célèbrent gravement leur magique mystère!

Tu fuis l'homme; à l'écart tu laisses ses maisons :

Tu recherches la paix, la solitude austère,

L'arbre battu des vents et les maigres gazons,

L'espace nu tout palpitant sous la lumière.

Pour susciter l'ampleur du monde à notre esprit,

A l'heure qui t'agrée un buisson te suffit

Auprès de quelque chêne héroïque et superbe :

L'ombre croît, tout se tait, le soir vient à son tour,

Et, comme un doux miroir qu'il oublierait dans l'herbe,

Un peu d'eau garde encor le souvenir du jour.

MADAME MARIE DAUGUET

M™e Marie Dauguet est née à la Chaiideau, vieille forge blot tie dans une étroite vallée des Vosges, au nord de la Conitt où son père transporta et fit progresser une branche de l'in dustrie métallurgique. Elle appartient tout à la fois à deu: souches, l'une lorraine, l'autre bisontine : toutes deux d'es sence paj'sanne et de culture bourgeoise. Elevée « à la Rous seau », avec cette indépendance qui fait le fond du caractér comtois, elle s'est rappelé les beaux jours de sa jeunesse et décrit complaisamment les lieux où se forma sa jiersonnalitc A'oici le paysage pittoresque des confins de la Franche-Comté voici la Ghaudeau déjà chantée par Xavier ^larmier, contré sauvage et fruste; une rivière serpente au fond de la vallée roule sur les cailloux, bondit sur les roches; des sapinières des hètraies, dégringolent les pentes. De tous côtés se dressent chargés de forêts, des sites aux noms émouvants : là c'est I. l'oirmont, plus loin le Noirmont, ailleurs s'avancent les premiers contreforts des Vosges. « Ces bois, dit-elle, ont berc* mon enfance. J'ai eu pour amis leurs plus rudes hôtes, donl mon oncle, propriétaire et chasseur, s'entourait volontiers. J» me souviens d'une délicieuse famille de petits sangliers (pii si drôlement accourait à mou appel; d'une portée de louveteaux, ])aDSUs et dodus, dont il me plaisait de palper les corps souples et tièdes, et surtout d'une grande louve, excellente gardienne, aflectueuse et intelligente comme un chien, à laquolb ma mère nous confiait, ma scuur et moi, pour nos courses ei forêt. J'aime à évoquer tous ces braves gens : ouvriers, bûcherons, charbonniers, notre unique voisinage ; les hommes solides sous leur blouse courte et le grand feutre noir, et surtout letbonnes vieilles filant leurs fuseaux, disant des histoires et chantant des complaintes... Avec tout ce monde, se parlait le plus pur patois, le patois de chez nous, qui n'est, en somme, «pi'un beau français archaïque. Auprès du feu, à la veillée, la servante activait son rouet, et nous l'écoutious raconter les fiauves du bon vieux temps. Puis ma mère faisait de la musique pour reposer mon père... »

Ailleurs, elle noiera s(;s souvenirs du Beuchol, ancien domaine de l'abbaye de Luxcuil, acquis jiar les siens en 187.5, où

«lie s'est établie, où elle a épousé en 1880 un ami d'enfance et un compagnon de jeunesse, M. Dauguet. C'est là qu'elle a tracé ses premières impressions poétiques et composé ces recueils intenses : A travers le voile (Paris, Messein, 1902, in-18) ; rar l'Amour (Paris, Mercure de France, 1904) ; Les Pastorales (Paris, Sansot, 1908, in-18). Elle a donné de plus un volume de prose, Clartrs (Paris, Sansot, 1907, in-18), et elle prépare une série de poèmes conçus au cours d'un voyage à Naples, où chantera « son cœur ivre de la lumière du pays des Dieux ».

a M™" Dauguct — a écrit M. Remy do Gourmont, dans la préface à son second \o\\xm.e ^ Par l' Amour (une page qu'il faut lire), — répond admirablement à l'idée que l'on se fait d'un poète de la nature, chez qui toute pensée, avant de se particulariser, a besoin de s'aller tremper dans les ombres forestières ou dans les herbes ensoleillées, parmi les feuilles vertes et les feuilles mortes. D instinct, elle fraternise avec la vie végétale, et c'est là qu'elle prend ses rimes et ses métaphores, sa philosophie et sa mélancolie. Et tout cela est simple : en somme, accepter la vie, puisque tout est vie; la mort, puisque tout est mort; cela se résume en un mot : communier avec la nature, ce qui est la manière la plus profonde de l'aimer. »

Qu'ajouter à ce jugement? Et pourtant tout n'a pas été dit sur cette œuvre sincère, si mal connue. Ce qui nous frappe le plus, dirons-nous, chez M°»« Marie Dauguet, ce n'est pas seulement le sens réel, précis, de son inspiration, ni cette sensibilité particulière et troublante qui lui fait rechercher et définir la valeur musicale, la coloration et « l'odeur » des choses; c'est quelque chose de mieux encore, quelque chose de plus large, quelque chose d'indéfinissable qu'elle doit à sa dualité d'origine et de milieu, et qui a contribué plus qu'aucune culture à lui donner une variété d'expression unique chez un poète, et en particulier chez un écrivain de terroir... •

Mme Dauguet a collaboré au Mercure de France, à la Plume, à L'Ermitage, à La Fronde, à Poesia, à La Lorraine artiste, à La Revue latine, à La Revue hebdomadaire, au Journal d'Alsace, aux Lettres, à Miner va, etc.

BiBLiooRAPHiR. — Remv de Gourmont, Promenades littéraires, '2" série, Paris, Mercure de France, 1906, in-18. — G. Casella et E. Gaubert, La Nouvelle Littérature, Paris, Sansot, 1906.

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