IV. — SES PBÉDËCE3SEURS
Certains noms iliuminent l'histoire littéraire ; c'est à eux qu'il faut rattacher les questions de critique, si on veut les rendre intéressantes. L'élégie en France n'attirerait l'attention que des érudits, si elle ne rencontrait sur sa route A. Chénier et si elle n'aboutissait à Lamartine. C'est qu'en effet tout évolue : rien ne naît brusquement. De loin on n'aperçoit pas les anneaux intermédiaires. L'éclatant succès des Méditations en 1820 plonge dans l'ombre tout ce qui précède; et, pour la postérité, tout ce qui n'est pas chef-d'œuvre disparait. Néanmoins les précurseurs méritent de ne pas être complètement oubliés ; et leurs œuvres, même médiocres, expUquent les œuvres admirables qui les ont suivies. C'est ce que nous allons voir en prenant pour guide le livre récent de M. Potez (i). Ce livre soulève
qui produit une poésie E.'ide, artificielle et frivole. Dorât lui-même, un des meilleurs poètes de cette époque pro- ."aiViue, parle avec quelque dédain de cette foule de <■ clmnsons'et de poésies légères, brillantes effervescences du génie fran(;ais, en général plus badines que délicates, plus galantes que tendres et plus pensées que senliesii. Il ajoute: «La cause de notre disette à cet égard vient cei'taineinent du fond même de nos mœurs. Tout glisse sur nous; notre imagination est trop occupée pour que notre cii'ur le soit. » Mais voici des éléments nouveaux qui apparaissent: la sensibilité, la mélancolie, la grande p.as.sion, le goftt pour la nature, surtout pour la nature triste et désolée. De galante, l'élégie devient funèbre. Elle subit non seulement Tîn-
raient beaucoup ; Utiateauûriand avoue « qu'il savait jmr cœur ses élégies». C'est que Parny, inspiré par une passion sincère et naturelle, a su mettre de la grilce, de l'élégance, de la douceur, de l'harmonie daiis les
il' Avtiiii eii\ ou III' iroiive A. si;riial''r Qiio k'K di'rniws vpi-s <le Giltu'i-I, O'/e imiU-f de phiaieun psatimet oii Aiiieux à larie; k'» i-eeupils .),■ ^[andlli-^■iïe^lais et .k' Baciilar.i J'Aniaud ; ks poéHii'a di' rol.irdi.-a 11. — On o Tait ii'iiian]Ucr <\iu- Irs iiiim-ipaux l'i'pri'seiilaiils dr l'élûfric il la fin dii wilj* ^n^i'li^ étaient, par une l'oîiicidi-nc' riii'ifusi', nùs loin di' la FL'anco : l'ai'iiy et Bortin A l'du Boin'Iiim. A. (Iii'iiiii- H Ciiiislantinopli', Léonard à la Giiadi'-
Voici maintenant une inspiration nouvelle. Malgré la médiocrité de la poésie sous l'Empire, quelques changements apparaissent dans l'état des esprits : renaissance de l'idée religieuse, un peu plus de sérieux et de gravité dans les sentiments, mélancolie, rêverie, gortt de l'exotisme, de l'histoire, du moyen ftge, de la nature, surtout de la nature triste, goût dc^ ruines et des tombeaux, des monastères et des ermites, influence de plus en plus marquée de la poésie étrangère, non seulement de Young, mais d'Ossian et de Gray (E(t'()iV sur vn cititetii'i-e Jf i\nniM(ine\, amour exalté, sombre et maladif (SouveUi; H'Hû'iso, Werther. lieixi', Atata\, qui deviendra l'amour fatal du romantisme, enfin ce qu'on a appelé le mol du siècle. « La jeunes5ie, dit un contemporain, Guéneau de Mussy, a été en proie ù des tristesses extraordinaires, aux fausse s douceurs d'une imagination bizarre et ejuporlée. au mépris superbe de la vie, à l'indiU'éi-ence qui naît du désespoir: une grande maladie
\'oici par exemple l-'ontanes (1757-1821); c'est un ('■[licurien du wiii" sii'cle, admirateur de Voltaire, joignant au culte de la scieiice une imagination catho- Iii|ue, classique avec un certain goût pour les nouveautés et les littératures du Nord, célèbre par ses poésies lu CliaHn-u«r du l'u rie {i7S3) et le Jour des morts dans «itf campagne: il forme la transition entre le wni'' et le xix° sii'cle; il a, suivant l'expression de Sainte-Beuve, oune religion d'imaijination, de sensibilité, d'attendrtsscuient» qui annonce Chateaubriand. Rappelons à son honneur qu'il a conseillé et soutenu l'auteur du Génie itu '■lifisiiiuâsiiie. Ils S(mt tri'S nombreux, à. cette époque, les poètes qui ev|iriment ou essaient d'exprimer les sentiments dont je viens d'indiquer la naissance ou la transformation. Ils mêlent dans leurs éléi^ies Ossian et la Table lionde, larrliy;ionct lanature, la Mibleetla mélancolie. Ils sontpeut-étre sincères; mais en général la forme est si ilél'ectueusfi que nous ne pouvons pas nous laisser touclier par cette poésie de romance (I).
m-* : l..■^■Ullv^■■. KUVk'> .171 1, lu S,-i.iHru>v, la Mcla p hnnle i.lsljli. Poésies iliee allip- plus uujourcriiui i>iir >
pour consacrer une gloire ; imitateur de Chénier et précurseur de Lamartine. Mais savez-vous quel est, de tous les poètes de cette époque, celui qui se rapproche le plus de l'auteur des MèdUationsT C'est un homme aujourd'hui profondément inconnu, Charles LoysoQ (179l-1820i, que Sainte-Beuve, avec sa pénétration habituelle, juge ainsi : « Comme poète, Charles Loyson est juste un intermédiaire entre Millevoye et Lamartine (son premier recueil parut en 1817), mais beaucoup plus rapproché de ce dernier par l'élévation et le spiritualisme habituel <les sentiments... Millevoye rencontre et iutroduit un soupir de l'âme que n'avait pas l'élégie sensuelle de Parny ; il est au fond tout païen encore, uirtis déjà mélancolique et d'une veine de sensibilité qui mène et achemine de loin à la première manière de Lamartine. Loyson, spiritualiste et même expressément chrétien, est tout voisin de cette muse prochaine des Méditaliotis ; il l'est par l'élévation de la pensée, par le sentiment ; mais l'imagination n'est pas à la hauteur, et
Voilà donc où en était Tch'^j^ie aux environs de Tan 1820. Tous les éléments qui devaient constituer la grande poésie romantique étaient formos, mais dispersés. Ils allaient bientôt se trouver réunis dans l'œuvre d'un admirable poète, assez bien doué poui joindre à a l'élévation de la pensée et au sentiment » «l'image et le style», qui faisaient défaut àLoyson. Et cependant Lamartine ne peut pas être compti'tement séparé de ses prédécesseurs. Il est plus puissant par le sentiment que novateur par la forme ; s'il trouve toujours le rythme et l'harmonie, il ne rencontre pas toujours B la puissante expression i. Intérieur par la richesse verbale et par l'art à Victor Hugo, il restera en poésie un disciple du xvni" siècle. Kt voilà pourquoi il était nécessaire, pour le bien connaître, de jeter un coup d'œil sur ses prédécesseurs immédiats.