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L'ORATEUR ET L'HOMME POLITIQUE

Ce n'est pas le hasard qui a jeté Lamartiiie dans la politique; son rêve persistant l'ut d'être un homme

deux emplois de la pensée ne sont pas incompatibles. J'ai' l'instinct des masses, disait-il dès 1828; voilà ma seule vertu politique; je sens ce qu'elles sentent et ce qu'elles vont faire, même quand elles se taisent. o

C'est surtout à partir de 1830 que ces idées, vagues encore, sf prt'cisent dans l'esprit de Lamartine. Jusquelà, il s'est surtout occupé de poésie et de diplomalie. Après 1830, il écrit VOde sur les Révolutions, où il sort de son mysticisme religieux et amoureux pour s'écrier ;

Regnrdez en avant et non pas en arrière !

Ces liais voua porteront, hommes de peu de Toi.

pour le conseil, des hymnes pour Je triomptie... Un homme! son mérite le désigne; point d'excuse! point de refus! le périt n'en accepte paa... L'espritdecet homme s'élargit, ses talents s'élèvent, ses facultés se multiplient. Il devient supérieur par circonstance, universel par nécessité.» 11 sera donné à Lamartine de réaliser son rêve.

.\vant 18^0 même, il songeait à se faire élire député: "J'ai dans la tête plus de politique que de poésie. s (Lettre du iil octobre 1826.) Il regarde la poésie comme «un enfantillaKe au-dessous d'un homme de trente-huit ans». A l'avènement du ministère de Polignac, il prévoit une révolution; s Espérons qu'on nous trouvera fermes et habiles au jour de la tribune ou de la place publique." (Lettre du 22 septembre 1829.) Après 18;iO, il se démet de ses fonctions diplojnatiques. Il offre ses services au nouveau roi, au pouvoir nouveau « qui surgit de la nécessité pour sauver la patrie du mal sans remède do l'anarchie». Il n'hésite pas à a|)plaudir les vainqueurs de Juillet, lui dont, cependant, la cfur dale d'une autre Franœ. II se détache des royalistes qui ont s librement, gaiement et volontairement perdu la France et l'Europe ». (1!) novembre 18;J0.)

En 1831, il publi<^ la PoUlifjue raliomielle, livre dans lequel il semble prévoir l'avenir; « Nous allons à la réorganisation progressive de l'ortlve social sur le prin-

voyage en Orient, «la patrie de son imagination ». Pendant qu'il est en Orient, il est ('■lu député à Bergueg, dans le Nord (1833).

Que va-t-il faire? Quelle cause va-t-il défendre? Il n'a la superstition d'aucune forme de gouvernement: ce qu'il veut défendre, c'est te principe de liberté. Le premier, il verra l'importance des problèmes sociaux et subordonnera la question politique à la question sociale- II était en avance de cinquante ans sur son époque; il travaille à préparer ce qu'on s'efforce seulement aujourd'hui de réaliser. Louis Blanc a pu dire: «11 est une gloire qui lui appartient sans contestation: lui, le légitimiste converti de la veille, il annonçait déjà la réforme sociale. » Mais en même temps il est pour un gouvernenient fort qui lui paraît nécessaire pour le bien de l'humanité. Dans ses Mémoires politiques, il dira même: «Je suis homme de gouvernement avant d'être homme deliberté.» Voilà pourquoi il va s'asseoir d'abord sur les bancs des conservateurs; voilà pourquoi il est isolé, représentant à lui toutseul» le parti social», siégeant «au plafond», à l'écart de tous les partis et de toutes les coteries. Ses premiers discours, qu'il récite, ne font pas grand effet. Peu à peu il arrive à improviser, il est

par le bonheur des images, la nouveauté et Ja largeur «les aperçus..,, la profondeur saisissante des maximes, devenues .-msaitôt des proverbes ou des mots de ralliement. B

Dans Bcs premiers discours, il propose ù la France un vaste champ d'action au dehors, li' partage de la Turquie entre les diverses puissances européennes, sous forme de protectorats; au point do vue intérieur, il demande «des lois pour vivifler les industries, pour éclairer et moraliser les ouvriers, pour occuper et satisfaire cet exci;s de forces qui tourmente la population et la jeunesse française; des lois de prévoyance, d'avenir, de lendemain. Mettons, s'écriait-il, mettons enlin la .■firtrité dons nos lots; mettons les intérêts, la morale, la H'iigion et le Ininheur du peuple à l'ordi-edujuur.n II demande aussi qu'on élargisse la base politique de la sociéti''. Il sentait bien cjue la Chambre ne pouvait pas encore le comprendre. Il s'attend « à l'impopularité des partis, parce que son système, qu'il révélera successivement, ne doit prendre son point d'appui que

lVsclav;iire et tlt> i uDoinum delà peine ae mort, :i propos mèmi' (l'Ia quctii^ii des siicros: il soutient l'entente avec r.Vn^ii'terre, il demande pour l'Algérie une administration civile. Mais je voudrais montrer comment, seul à cette épofiiie, il a compris l'importance de ce'rtaines questions: comment scii/ i7 n jxvrc cf d^■llOlt^■('■ ^■crl'^/lls ji-'-rih •iiir xt'x ':onifii\ptiVt.unK h's yhis i>i!i'Uiiivi\ts i\f <-();;<irci,t pas o» Jtc jiivit'iiViif yms au srrieu.v.

Ijvsuon s<»-i'ilf. — J'en ai déjà parlé. Je note encore cette phrase: f La Révolution française a suscité bien des questions, et les a bien ou mal i-ésolues toutes. La question des prolétaires, la dernière peut-être, celle qui reposait au fond de tontes et qui les résume toutes, est celle qui nous presse aujourd'hui. Lu i/kcsn'ou ilea j.n.(é;..MV.. ,-Sf celte ,,u; f.-r; l\:r,.l...ion /„ ,.hu MriN,' tf<tii,-i la ^■ln■"■^' «rcfi'Wf'', .f/f" s<H->ét.'; ai h'^-nniveriieuH-nls sr ,vf»s,;H :> /.( s..ii.lef ei à !■< .w^.ndre. .

\Hientiuu ifipolè-MiH-iiiti: — 11 se montre dès IfviT inquiet du péril napoléonien; il rompt à ce sujet avec les libéraux; il condamne t l'éohitant scandale donne par i'impuuité de .Strasbourg, cette prime dencouragenient aux séditions militaires ». 11 montre le premier tcessymptômes révélateurs, précurseurs des sympathies de la nation pour une auu-e dynastie napoléouieuue.

despotisme heureux, qu'on fanatise pour la n d'un despote absous par la guerre seule; diins un pareil pays, où la Ulia'lé est hicn plus dimx nos ih'sifsfixiedunx nos habitudes, je dis que le despotisme du sabre passerait bientôt par la bn''clie que vous auriez laissée ouverte." A propos du retour des restes de Napoléon, il prononça (26 mars 1840) un admirable discours d;ins lequel il signale, comme un péril public, cet « entliousiasme sans souvenir et sans prévoyance», cette iidéification de la guerre et de la gloire u.cettenreligion napoléonienne B , ce 1. culte de la force que l'on voulait substituer dans l'esprit de la nation à la religion de la liberté». Nous qui avons vu le secondEiiipireet toutes .ses conséquences, pouvons-nous ne pas être frappés de ces paroles prophétiques? «Peut-être, ajoutait-il, sous bien des rapports, cette cendre n'était pus encore assez froide pour qu'on y touchAt. J'ai peur qu'on ne fasse trop dire ou penser au peuple. Voyez, au bout du compte, il n'y a de pr)pulaire que la gloire, il ii'i/ a de moraliié que d:\i\s Ir siici;'-s ; soyez grand, et faites tout ce que vous voudrez; gagnez des batailles, et faitesvous, un jouet des institutions de voire pays!" I.a Chambre était tellement prévenue en faveur de Napoléon qu'il fut obligé d'adoucir son discours. "Quel discours je ferais, dira-t-il quelques jours aprrs, quelle appréciation j'cGi-irais de cet homme, si j'avais l'auditoire libre 1 a

routes de fer une viabiliti'i politique, commerciale, militaire, industrielle, dont nul ne peut calculer la portée. Le gouvernement doit-il s'abdiquer lui-même entre les mains des Compagnies?.. Vous leur asservissez et les intérêts du peuple etles intérêts généraux. Vous les laisserez, vous, partisansdelaliberti'' etde 'affranchissement des masses, vous qui avez renversé la féodalité et ses péages, vous les laisserez entraverle peuple et murer le territoire par la féodalité de l'argent. Non, jamais gou^ vernement, jamais nation n'aura constitué en dehors d'elle UJie puissance d'argent, d'exploitation et même de politique, plus menaçante et plus envahissante que vous n'allez le faire en livrant votre sol, votre administration et cinq ou six milliards à vos Compagnies. Je vous prophétise avec certitude, elles seront maîtresses du gouvernement et des Chambres avant dxxans...^ Ces paroles étaient prononcés par Lamartine en 1838.

On pourrait faire un recuei! de tous les motsfameux qu'il a lancés du haut de la tribune. C'est en 1839 qu'il s'écriait; n La France est une nation qui s'ennuie, » Kt l'ncore : « Dégrader systématiquement le pouvoir, c'est le tuer moralement. Où e.st l'obéissance, là où il n'y a plus de respect? » — « L'omnipotence est le délire des corps populaires, comme le despotisme est le délire des rois. »

river au pouvoir. Or, le roî ii(! se pressait pas de l'appeler aux affaires : il avait peur de lui. Une fois cependant, on songea au grand orateur pourle ministiTe (18i0).' Mais il ne voulait ({ue rintf'Tieur ou les Affaires étrang(-res. Il refusa l'fimbassade de Londres ou de Vienne qu'on voulait lui donner en compensation. En 1841, pour la présidence de la Cliambre il n'eut qucsoixant-oqiiatre voix. Il prévoyait déjà qu'un jour il serait (rappelé par la clameur publique à sauver de nouveau le monde social. [Me fempélc ou n'en. »

Les conservateurs ne le traitant pas comme il le méritait, ou comme il croyait le mériter, il passe à l'opposition (lH'i2). Il demande qu'on élargisse la haut' étroite du régime censitaire. Il voudrait un gouvernement prenant son appui sur tes intérêts et les droits de tous les citoyens. Il voudrait qu'on organisât la démocratie en gouvernement. Il se prodigue à la tribune. Il attend l'occasion propice, le moment favorable pnur apparaître comme le conducteur et le sauveur de tout un peuple. Il s'éloigne de plus en plus des conservateurs. Il publie Vllisunre des Cnmidins |S vol. \><M), œuvre de poète, de romancier, d'orateur, où se trouve cependant « le sentiment vif des situations générales, l'esprit en quelque sorte des jurandes journi''es et des

campaL'ne des banquets réfoi-mistes commence: ie gouvernement finit par les interdire. Lamartine prononça alors à Paris, devant les députés de l'opposition, cette grave parole: «Nous sommes plac<>s par la provocation du gouvernement entre la honte et le péril a , et conseilla ola résistance Irgaleo.

C'était le 19 février. Plus tard, Lamartine se reprochera ces paroles qui poussaient à une révolution: « (J'est la seule faute qui pèse sur ma conscience dans tout le cours de ma vie politique, (■'.'■tait une faute grave, peut-être un crime. «

Le 2i février, il prend nt-ttement et hardiment paiti pour la Répul.Iique. Il demande, avec Marie et Ledru- Rollin, qu'on nomme un gouvernement provisoire; il prend la direction des alTaires étrangères. Le 23 fut pour lui une journée héroïque ; à force de courage et d'éloquence, il empêcha le peuple d'arborer le drapeau rouge. A ce moment, sa popularité est immense, uni-

■i'ans et dans aix acpariemems, ii opte pour Fans;. Quand la Constituante se réunit lie 4 m;ii), elle déclara, à la presque unanimité, que le gouvernement provisoire «avait bien mérité de la patrie o.

Comment Lamartine est-il tombé de ce sommet de gloire, où son génie et son courage l'avaient maintenu pendant près de trois mois'.' Il devient suspect à l'Assemblée, en exigeant que Ledru-Rollin fasse partie de la Commission executive (10 maii; au pt-uple, en voulant s'opposer àl'envaliissement de la Cliambre (15 mai). Pendant les fatales journées de Juin, il chercha la mort: il neiit pas la bonne lortune de la rencontrer. Non seulement sa popularitt'- baiss'', mais ?;on esprit n'a plus la mêniiî netteté ; il demande une Assemblée unique et leleotion du Président de la République par le suffrage universel: double faute politique. Akn jacta dit, s'écria-t-il. Je ne reconnais plusThommequi, dès 1«37, prévoyait et redoutait une re.stauration bonapartiste. 8.1e suis le plus fataliste des hommiis », disaitil .souvent. Il oroyiiit à une espèce de Providence qu'il appelait la Fatalité. Peut-être pens;iit-il qu'il serait luimême nommé présidi/nt. "Si bi voix du pays l'aiipelait, il accepterait sans hésiter. » Le pays donna i J) décembre Ii~!4h) cinq millions et demi de voix ii Louis iionapurte, un million et demi à Cavaignac, sept mille neuf cent dis à Lamartine. Au 11! mai, aux élections pour la Législative, il n'est élu nulle pari. Son rôle est (iui. Il est ruiné et songe à s'expatrier. Le sultan Abd-ul-

Après le 2 décembre, ilne fut pas aussi indigné qu'on l'aurait cru. Il éiait las et dTeouragé. «A la nouvelle du coup d'Etat, racontet-il, je fus plus affligé que surpris. Je me retirai dans la solitude et dans l'abandon, prêt à l'exil, heureux de n'être pas persêcutf''. IJuelles qu'eussent l'-té ma vigueur et ma sagesse contre la démagogie, il ne m'appartenait pas de servir ni directement ni intlirectement celui qui, à bon droit ou à huiu- Mats droit, renversait la République".

Voici comment il juge Napoléon: e Je reconnus, malgré mes préventions contre son nom, l'homme d'Etat le plus sérieux et le plus fort de tous ceux, sans aucune exception, que j'eusse connus dans ma longue vie. Je n'hésitai pas longtemps à le trouver très supérieur à son oncle, qui fut le premier soldat, mais un des moindres hommes d'Etat de son siècle, » A un de ses amis, qui proteste avec éloquence contre le coup d'Etat, il écril: ull faut s'indigner quand on est jeune; il faut compatir quand on prend des années. » Retiréde la politique, il m- lui reste plus qu'à travailler pour payer ses dettes ^l ) .

Mai:jii'insistoiis[)assurU'sdéfuiUiLiiCL-sou les erreurs [lolitiques do ses demicres aniit-es, défaillances ou erreurs qui viennent de la lassitude et du dégoiM. VoyoQH-le te! qu'il (''tait «oiis Louis- Phi lippe, tel qu'il l'ut surtout pendant ses trois luois di^ pouvoir. Comme tous les grands hommes d'Etat de l'époque sont jiftits à côté (le lui! connue tous ces hommes pratiques sont imprévoyants! Au contraire, comme Lamartine pressent l'avenir! comme ii aperçoit de loinles conséquences morales, sociales, politiques, économiques des faits qu'on diseule! Qu'il s'agisse de la question sociale, des chemins de fer ou de NiiiRili''on, il est bien le viUes an-

II ii'clifi.. h' '-...n'ciller tin /-t-rf/i/f ilsi'j), lu CiriU^-iU-.ir (ISr.l-. Il .Vrii l'Iiisioii.' il.' M's Trm< m„L-. ail /"lUnu'c ilHlSi, «tic Hîsroi, cili- la lir.-,uiiiration AShti. iiiiv llitlwi-e dv In Turquie IISJI]. llii.' HiKl-ire île la llu/oiie (iSS-'ij; il sVssaM' au roiiinu lu.puliiiiv, c-oiniii.- le Tiiilli-iii- de piuiTi- de Saint-Puint iISMi; il i.iil.li.; 1,-t Co-/lil.;„es (IHIl'). iloiit Gruiirll.i .1 litiphii.H fai.-nifiii iiarlii-: ù-g AVi(irc»M Confldenves (IST.l.. Il .■.iiinii.>iir<. eu ir>(; ,on C:ur.< /.■miliur de Uth-ratun- (28 vi.l. iii-8"). Ai-ivs sa iii'iJl, on n iiiiblii- sa Ciirrespomlaïue [li vul. Ui-S»]. — Kii 18&S. il M.iiKi' ii vi'iiiln- tous Mi-s liii'iis [.ar voir .!<■ lonrii^ : la

rt'giie aaQS la tenipeie ei eoioui par les eciiiirs ae son l'ioquence. .Lui, le jioète harmonieux des Méditations, avait apporté ù la tribune, non pas seulement dei images agréables, mais des arguments serrés. Aujourd'hui surtout que ce [[ui i-tait l'avenir du temps de Lamartine est devenu pour nous le passé, le grand orateur nous étonne par la fermeté de son sens pratique et la précision de certaines de ses prophéties.

M"" DKSBORDIOS-VALMORH

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