LAMARTINE
Si jamais un homme a mérité le beau nom de poète, c'est bien lui. Ce n'est pas un poète, c'est vraiment (e poète, le vates des anciens, le cliantre inspiré par la muse, l'amant du beau et de l'idéal, qu'il ne met pas seulement dans ses vers, qu'il met dans s.i vie et dans sa politique; esprit pi'esque divin, qui ne connaît ni les sentiments vils, ni les idées médiocres; qui n'est attiré que par les sommets et n'aimo que les larges horizons; esjirit ;\ qui sont étrangers le calcul, la bassesse, la haine et la rancune, et qui ne se plaît que dans les idées générales et généreuses, à qui l'on pourrait appliquer ce vers écrit par lui pour la duchesse de Broglie :
Un ûlan nslurel l'emiiorlait vers les cimes.
«Doué de tous les dons souverains: — beauté, poésie, éloqueniîe, courage, .sens profond de l'avenir, et, audessus du génie, hi bonté, ce génie du cœur, — Lamar-
La première influence est celle de la famille. Alphonse Prat de Lamartine naquit à Mâcon, le 21 octobre 1790, d'une famille aristocratique et royaliste: s'il ne resta pas toujours royaliste, il resta loujours aristocrate dans le meilleur sens du mot. De 179'i à 1«20, il vit presque tout le temps à Milly, à trois lieues de Mâcon, menant une vie de paysan ou de petit gen-
(1) Ainsi sVwprime sur I.amiiiliiic son aurnier biograph«, M. DuHi'hanvl, qui lui a l'Oiisacré doux volumes fort inlrjci'ssajils, où l'admiralion pour le poêle et l'oraleur s'allie à une vive sympathie pour cette naluro loyale et chevaleresque {Lamartine, 1893, Calmann-Lévï).
plante, a-t-il dit, jusqu'à un certain &ge de la vie, et rame a ses racines dans le sol, dans Tair et dans le ciel qui ont formé les sens. » Sa mère, très pieuse, lui communique sa piété et lui fait lire la Bible. Son père lui lit Mérope, la Jérusalem délivrée. Il dira plus tard du Tasse: «C'est le premier poète qui ait touché les fibres de mon imagination et de mon cœur. » Ils'éprend de In Henriade, d'Athalie, de Fénelon, A douze ans, mis au collège de Belley, chez les Pères de la Foi, où il resta quatre ou cinq ans, il complète son éducation classique : c'est là qu'il se lie avec Aymon de Virieu, qui fut jusqu'à la fin son plus intime ami.
Après les influences religieuse et classique, voici l'influence romaiihVywe .■ l'aidet Vit'j)ine, les Confessions de Rousseau, Chateaubriand, lord Byron, M'"" de Staèl, Werther, Youn^, Ossian. Ajoutez à cela l'amonr de son pays natal et de cette nature avec laquelle il se sent en constante communication, et vous aurez,, moins le génie, quelques-uns des élt'>niont3 dont s'est formé son génie.
Il eut une adolescence n";veuse, et déjà le grand amoureux, avant de chanter l'amour, so laissait séduire par lui, «Je crains, disait sa mc-re, que sajeunesseetsa vie ne soient bien orageuses. 11 est agi té, mélancolique ; il ne sait ce qu'il désire. » Dans le monde, il est «embarrassé, gauclie et timi<le, et devient amoureux de toutes les fejnmes qu'il voit». U aime surtout à rêver et à écrire; il se sent un goût tr('S vif pour les
Sans doute, il ne sera jamais un artiste de premier ordre. Néanmoins, il a plus travaillé qu'il ne voudrait le faire croire. II a une longue période très curieuse de tâtonnements et d'essais. Tout entier à ses souvenirs cla.isiqiies, il iniitcd' abord Gresset tdès 1808) et Voltaire; il se laisse Sf-diiire par les images banales de la poésie du xv!!!" siècle; il commence des tragédies; il écrit même un Safil, qui est détestable. II n'arait pas le génie dramatique. " La poésie. n'est pour moi que du chant ou du récit, l'hymne ou l'cpopée. Le drame reut trop d'art, et je ne suis pas nsscs artiste. » II songe à faire des épopées: un Clovis; il s'essaie dans la poésie philosophique et didactique. II aime et étudie Parny: c'est de Parny, de Bertin, de Léonard, de Gilbert, de Millevoye, d'André Cliénier aussi, dont plusieurs morceaux avaient été publiés, qu'il procède. VoilA, avec Gresset et Voltaire, ses vrais maitres en poésie.
II écrit, sous l'influence de Parny, des Elégies qu'il appelle des «bagatelles». Ces bagatelles le rendront immortel. II va tout simplement renouveler le genre élégia- ((ue, en donnant pour thème à la poésie, non plus l'amour sensuel, mais, comme le proposait M"" de Stai'l, (irénigmedeladestincelmmaine,le recueillement
(tï Doscbanel, I, p. 50.
représentant la Mi'rditation ou l'Enthousiasme, avec ce vers gravé en bas du dessin :
touché, en effet, par des pièces comme l'Isolement ou le Lac, par tant de sensibilitt-, d'émotion vraie, de grâce, d'abondance et d'hannonie? Ces poésies étaient <c de la poésie», suivant le mot de V. Hugo.
L'amour et la douleur l'avaient fait poète et grand poète. Qu'importe qu'il s'agisse de la fille d'un pécheur napolitain ou de la femme de M. Charles! Nous ne connaissons qu'Elvire ou Graziella, L'idéal a remplacé la réalité. Il ne puise dans la réalité que sa propre douleur et le sentiment de la fragilité des choses humaines. C'est ainsi qu'il sait élever et spiritualiser . sessujets. Au délire de la volupté il ajoute et substitue souvent le sentiment religieux ; c'est ce mélange d'amour et de religion qui fait son originalité. Dans le sentiment éphémère et terrestre de l'amour, il fait entrer l'infini tout entier. Pour d'autres, l'amour est un abaissement vers la terre; pour lui, c'est une élévation vers le ciel.
En avril 1820, après le succès de ses Méditations, il est attaché & la légation de Naples ; le 6 juin, il se marie
, le pi II s grano poeie ae sini siutia, parce qu'il a su développer dans le plus éclatant langage les problèmes les plus (élevés et les plus abstraits de lit philosophie, 9
La même année parurent les Nouvelles tnédUations, où se trouvent te Ccuci'^x, une pure merveille d'émolioii. de frràce et de Jieaiiti'', et Bonaitorti;, anatlièmo plein d'énprgie et d'i''clat. Les Noiu^ellea màditations n'eurent pas autant de succès que les premières: elles ne li^iir étaient pas supérieures; (rcriaincs pièces, écrites loni;temps auparavant, parurent faibles etni'^gligées. C'était l'avis d'A. de Vigny, qui cependant ajoutait: ellya, en générai, dans tous ses ouvrages une verve de cœur, une fécondité d'émotion, qui le feront toujours adorer, parce qu'il est en rapport avec tous les cœurs. »
Dans le Dernier rhaiit du pùlcrinarjc de Cliililc Ihtrold {lS'2'i} il semble élargir encore sa pcnsoe philosopiriqiie et sa forme poiHique. Le 5 iiovonibrc lyil', il entre à l'Académie. En l^i^lO, il publif: les Hnrmonics poitictiies et religieuses. Il y a de l'aliondance, de l'éclat, des images, de la vantHé dans les rylhim's, de la virtuosité nii}me; mais il y a des négligences el di's in confections, trop d'improvisation, plus d'iniayes (]ue d'idtVs et de sentiments ; du vague et de la monotonie dans les idées et les iinagrs. Ici lo poète met la reliiiion au prcniior plan; il veut cmitinuer par ses vers ce qno Chateaubriand fit par le Gcme du rkrintituiisme. a C'i'st l'épocpu^
velles poésies les Psaumes modernes. On voyait au frontispice de son ouvrage une harpe suspendue & une croix. Peut-ôtrc n'avait-il pas la foi assez ardente pour écrire des psaumes qui fussent des chefs-d'œuvre. Sa mère disait de lui: «Mon lils a bien besoin de bons exemples de foi positive; car sa religion, trop libre et trop vague, me paraît moins une foi qu'un sentiment.» De là des développements littéraires im peu artificiels qui finissent par fatiguer; de là un christianisme poétique un peu nuageux avec des teintes de panthéisme. Ces volumes néanmoinsmériteraient de vivre, quand ils ne renfermeraient que les Novissima verba :
«Selon moi, a-t-il dît, ce sont là les vibrations les plus larges et les plus palpitantes de ma fibre de poète et d'homme, s
Jusqu'ici il n'avait (''crit que des poésies détachées. En 1836, il publia Jocelyn, «C'est mon chef-d'œuvre,
souvenu de Paul et Virginie, et il 3' est peint luirinême. C'est de la poésie de seize ans, selon mon cœur et mes rêves. J'en suis (confidentiellement) ravi. Nous avions enfin un poème ù, la fois simple et passionné, familier et sublime. Malgré les défectuosités qu'on peut signaler dans le plan et dans quelques détails, on est sous le charme presque d'un bout du poème à l'autre. « Je n'ai jamais vu, dit Déranger, comme dans Jocelijn, le style que nous nommons racinien entrer profondément dans les détails de la vie intime, presque à tous ses degrés. » C'est, d'après M. E. Ollivier, « la légende des destinées brisées. » Enfin la France avait son épopée. En attendant les peintures éclatantes de lu l.i'jende des siècles, nous avions l'Epopée de l'homme intérieur, qui souffre et qui s'immole.
Mais Lamartine voulait faire plus: il rêvait depuis longtenips de construire une immense épopée, allant de la création (lu monde au jugement dernier: en 48 chants toute l'histoire de l'humanité. L'ange déchu, par la douleur et le sacrifice, méritera de retrouver le ciel. La Chute d'un aiige (1838) est un épisode de cette épopée. Le sujet, c'est, quelque temps avant le déluge en Orient, les amours de Cédar, l'ange déchu, et de Daïdha. Le poète nous fait une peinture de l;i vie pastorale de l'humanité, puis de la corruption des villes. Au point de vue philosophique, le poème est rationa
pas seulement ('-gai, mais supérieur à celui des Méditations. Du reste l'auteur ne se fais.iit pas trop d'illusion sur son œuvre. « C'est détestable, ècrivait-il à un ami, mais indispensable à mon œuvre future,* La Chute d'UK 'tiiiyi.- (ut, en elTet, une chute: Lamartine a fait le premier ce facile jeu de mots. Néanmoins, au point de vue de l'histoire poétique du siècle, il faut signaler le lien qui unit VEloa d'A. de Vigny au poème de Lamartine et la Chute d'un tmye à la Léyende des siècles de V. Hugo.
En 1S3!), il publia les Itecueiliements poétiques, qui n'eurent pas de succès. Il y a cependant encore de la beauté dans ses tristesses, ses mélancolies, ses regrets.
> Quu mo fait le coteau, le toit, la vi!:;nG aride ?
< (jue me Titrait le del, s[ lei;iel était vide?
« Je ]i.; vois en tes lieux que ceux qui n'y smit pas !... »
Malbeureusemcnt, dans la préface, il faisait trop bon marché de sa gloire poétique ; tout entier à la politique il écrivait: « Le l>on [mblic croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois. » A quoi Sainte-Beuve répliqua: «11 semble que le trépied n'ait été qu'un murchepied. »
Tel est ce poète aussi peu artiste que possible : exception curieuse dans un siècle oii l'art et le mt'tier ont pris une si grande place. Il l'ut grand par le souffle, par l'inspiration, par le sentiment; il fut grand par l'atnour et par la douleur; il fut grand par l'àme, il fut grand par l'esprit. Sa poésie est surtout sentiment, grâce, abondance, hannonie; sans doute cette abondance est parfois trop facile, cette grâce (!3t parfois un peu molle, cette harmonie ust parfois un peu monotone ; pour un critique sévère il y a trop de négligences et même d'incorrections ; la forme n'est pas toujours assez chiltiée; i! y a, surtout à partir des Harmonies poàliqucs, trop de traces d'improvisation. Lamartine n'a jamais songé à être chef d'école ; il ne pouvait pas l'être : ce serait même un foi't mauvais modèle à suivre. On prendrait facilement sus ili;fauts ; quant à aes qualités, elles ne sont pas du domaine de l'imitation : elles viennent de son ame et de son cœur. Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut le lire sans l'ai.
pureté (t)». Génie esseatiellcment subjectif, et par suite lyrique, il ne réussit pas aussi bien dans les genres, comme le théâtre, l'histoire, la critique qui demandent l'abandon de la personaabté. « Tandis que Victor Hugo, le plus souvent, rend les idées par les images et donne aux abstractions des formes concrètes, Lamartine à Tinverse, spiritualise en quelques sorte la matière; saisit dans les choses de la nature physique et de la vie réelle les analogies morales, et use volontiers de ces transpositions (2). » Aussi est-il aimé de ceux qui croient, avec Joubert, ■ que la poésie consi:jte surtout dans ici spiritiialilé des idées.» II nous a dit lui-même quelle était sa doctrine : •> L'imitation de la nature n'est pas le seul but des arts: te henu esi avant tout te prim-ijie et ta /fil de touies tes crè'ilioiis de CesjH'it. » \Lettre à M, Stendhal, 19 mars 1S23.) Un mot, qui le puint tout entier, revient souvent dans se:? vers : c'est le mot d'(d»>«l. Il a été, en effet, le poète et le politique de lidêal.
(1) De^chaiiel, II. p. 9:^.
(2) Ibid.. I, p. 153.
Pour l'histoire littéraire et pour le public, Lamartine n'existe qu'à partir de 1820, époque où parurent les Méditationê poéti'iues. Mais pour le critique, pour ■ l'érudit, bien plus, pour tout homme qui aime Lamartine, il est intéressant de connaître la vie de l'enlant, les pensées et le.5 sentiments de l'adolescent, les essais et les tâtonnements du jeune poète» ianoré de tous et de lui-même, avant le moment où son merveilleux génie s'épanouit. C'est ce que nous pouvons faire, grAce à l'ouvrage fort bien documenté de M. F. Reyssié sur la Jeunesse de Lamartine (1), Sans doute, le poète a bien souvent parlé de lui-même dans les Coiijidi-nrcs, U-ti^onodU^a Confidences, le l^oUfffainiiÙT lie Utlcfaturi; mais il y a des contradictions, des erreurs, des embellisseraentH, des n'-cits faits sur des souvenirs qui rcmiinlent parfois k plus d'un demi-siècle. Un demisiècle, et plus, pour un liomnie d'imagination qui avait traversé tant d'aventures! Pouvait-il retrouver exactement les idées et les sentiments de l'enfant obscur et de l'adolescent inconnu, dont nous voudrions aujourd'hui retracer l'existence? Or, nous le pouvons en nous servant des Mèvviires inèdilK, di.'S Poésies inèdiles, du M'uiiifrii <h- ii\n mi-re, surtout de
Il appartenait à une vieille famille originaire de Clcny, dont le nom s'écrivait jadis Alamartine : ce qui faisait dire ou croire au poète qu'il était peut-être de sang oriental. Kiienne Alamartine acquiert en IGOO ime cliarge de conseiller secrétaire du roi et confère la noblesse à sa. maison ; il signe de la Martine. Les armoiries de la famille étaient : la couronne de comte à neuf perla, deux h'oiis armés et lumpasséa de gueules, avec, pour devise, à la garde de Dieu. Son grand-père, seigneur de Montceau et autres lieux, était un ancien capitaine au\ régiments de l'allard et de Monacoinfanterie, chevalier de Saint-Louis. Marié (1749) à une riche héritière, Jeanne de Pratz, il menait à Montceau {;i 6 kilomètres de Màcon, sur la route de Clunj') une existence de grand seigneur. L'hiver, il habitait Màcon. Il eut six enfanta, trois fils et trois filles : le troisième fils, Pierre, le chevalier de Lamartine ou le chevalier de Pratz, est le père du poète; la dernière
lard. Elle se lia au chapitre avec M"' des Roys, dont le père était intendant des finances du duc d'Orléans et la mère sous-gouvernante des enfants de ce prince. M'" des Roys avait beaucoup connu celui qui sera plus tard le roi Louis-Philippe. Elle avait vu à Paris, dans le salon de sa mère, les hommes les plus importants de l'époque. Elle avait eu beaucoup de sympathie pour Gibbon, à qui elle devait le goût des études sérieuses et en particulier de l'histoire. Elle n'aimait pas les philosophes. « J'ai connu, disait-elle, ces fameux philosophes dans ma jeunesse; faites, ô mon Dieu, que mon fils ne leur ressemble pas ! » Ce fils, pour lequel elle priait, c'était Alphonse de Lamartine. Elle avait, en , effet, connu chez M"" du Villard un frère de la chanoinesse, Pierre de Lamartine. Né en 1752, entré au service à l'âge de seize ans, en 1775, il était capitaine de cavalerie et chevalier de Saint-Louis. 11 plut à la jeune fille. « J'ai aimé en lui, écrit-elle, cette noble expression, cette grdce un peu militaire, cette franchise de regard et cette fierté qui ne semblait s'adoucir que pour moi. s De son côté, il fut charmé « des grâces, de l'esprit et des qualités angéliques de cette personne ». Le mariage fut célébré à Lyon le 7 janvier 1790. Le chevalier, en se mariant, quitta le régiment et vint ae fixer à Mâcon, dans une petite maison
Cette prison, coïncidence curieuse, se trouvait rue des Ursulines, en face de la maison où se trouvaient sa femme et son fils. Ses deux frères et un de ses oncles sont incarcérés comme lui. Après Thermidor, le chevalier s'installe à Milly. « Je commençais, raconte plus tard Lamartine, à voir et à comprendre les choses extérieures quand mon père et ma mère nous amenèrent, toute leur tribu d'enfants, dans une longue file de chariots à bœufs, nous établir à Milly. Les aiguillons des bou\iers, les gémissements et les regimbenients dos bœufs, les clameurs épouvantées des femmes, le rire des enfants dans les chars, faisaient un spectacle moitié pittoresque, moitié touchant, » Il va, dès sa première enfance, être plongé au sein de cette nature qu'il sentira et qu'il décrira si bien. Ce coin du Milconnaid, où il vivra pendant si longtemps, voilà la vraie patrie de son ànie et la vraie source de son inspiration, Fai.sons connaissance avec le pays. « Milly (1) est un village situé à 14 kilomètres de
(11 La Jeimeise de Lamartiie, p. Hl-13.
l'ouest. Une vingtaine de maisons aux toits rouges et aux murs blancs de chaux composent ce village. Aucune rivière, aucun ruisseau ne l'arrose. Des vignes, quelques champs de trèfle, de luzerne, de blé, de fèves ou de pommes de terre, des sentiers caillouteux bordés de pierrailles branlantes, où gambadent des chèvres, voilà ce. qui l'entoure, A l'extrémité ouest, est une grosse maison carrée, non crépie, aux tuiles rougeâtres, moussues et herbeuses, « aux murs noircis par les ans», qu'enlacent de toutes parts des treilles, des lierres et des rosiers grimpants. C'est la maison du poète. On y accède à. l'est par une cour assez vaste, contenant les bâtiments d'exploitation et fermée d'une vieille porte à vantaux pleins à sa partie inférieure, à claire-voie à son sommet, porte encastrée dans de belles pierres de tailles jaunies formant moulure et chapiteau. Au midi, à l'ouest et au nord, l'habitation est entourée de jardins et de grands arbres. Deux montagnes dominent Milly. L'une à l'est, le Monsard, mtins arduus, au sommet crénelé, plonge ses pieds dans un terrain rougeâtre que couvrent des vignes maigres, des plantes fourrairères, des buis, quelques rares gramini''es (;t enfin un éboulis de roches. Le soir, au soleil courbant, il se dresse d'un jet hardi, comme drapé dans un manteau blanc, teinté de rose. L'autre montagne à l'ouest, le Cra/, s'élève insensiblement du vallon de Milly, émergeant tics vignes. Il devient nu,
ou de Judée, » Telle est la nature, tels sont les paysages que, enfant et jeune homme, il eut constamment sous les yeux , Or, « il est évident, dit Lamartine, que l'âme n'est point indépendante du milieu habituel dans lequel l'homme vit. Nous sommes fils de la terre ; c'est la même vie qui coule dans sa sève et dans notre sang. Tout ce que la terre, notre mère, semble éprouver et dire aux yeux, dans ses formes, ses aspects, sa physionomie, sa mélancolie et sa splendeur, a son retentissement en nous. Les lieux nous entrent dans l'âme par les yeux et s'incorporent à nos sensations, et ces .sensations deviennent des caractères ».
(.'e domaine se composait surtout de vignes et de champs affermés; à l'époque du mariage de son père,, il ne rapportait guère qu'un millier d'écu8;plus tard, il lïït agrandi par le père du poète, qui ne mourut qu'en 1840, et«ontint environ 52 hectares : au début k'S revenus étaient assez modiques, ils restèrent toujours aléatoires. Les relations des vignerons avec le maître avaient quelque chose à la fois de féodal et de patriarcal. Lamartine comparera plus tard ces mœurs à celles de l'Odyssée : tout M rappelait les premiers
mieres années.
La mère, dont l'enfance 9'i''tait écoulée à Paris, transplantée dans ce milieu champêtre, trouva des consolations dans une pi'Hé ardente, qui se rapprochait du mysticisme et même du quiétisme de Pmelon. « Oui, mon Dieu, s'écrie-t-elle, par votre grâce, je sens tous les jours davantage ce besoin d'être à vous uniquement, de vous tout sacrifier, pour tout retrouver en vous! Mon âme est une émanation de la vôtre; elle ne peut trouver de paix et de bonheur qu'en se rt'unissant à son principe et sa dernière fin. » Elle finit par se plaire dans ce milieu si différent de celui dans lequel elle avait été élevée. « Je jouis de ma solitude, je suis seule à Miily avec mes entants et mes livres, ma société est M"" de Sévignc. J'ai fait une grande promenade ce matin sur la montagne du Craz, qui est derrière la
je ne saia ce que c'est, si ce n'est une consonnance secrète de notre Ame infinie avec l'iniini des œuvres de Dieu ! Quand je me retourne et qui- je vois du haut de la montairiie la petite lumière qui bt-ille dans la cbanibre de mes enfants, je bénis la Providence de m'avoir donné ce nid caché et tranquille pour les couverl » Est-ce la mère, est-ce le fils qui a écrit cette page? \e sentnan pas un rapport intime entre ces deux âmes?
Entourée de ses sis enfants, cinq filles et un gar<;on, elle lit Pt-nelon ou Ma^sillon, la Bible, Homère, Virgile. Elle fait travailler sa petite famille. Quoique très pieuse, elle n'est pas prude, elle lit à ses enfants des comédies de Molière • en passant les mots dangereux ».
Lamartine a pu dire avec vérité : « Je suis ne parmi les pasteurs. > II vit au milieu d'eux, content et bien portant jusqu'à neuf ans. llélas! cette heureuse liberté ne peut pas toujours durer : les années d'apprentissage vont commencer.
On l'envoie d'abord à l'école de Bussières, village roi^in ; là, il fait la connaissance de l'abbô Dumont
Je crains de l'avoir gâté. » Cependant il rentre à la pension, mais il n'y fait plus rien. En 1803, on le met au collège de Bellcy, tenu par les Jésuites, sous le nom de /'ères de la Foi.
L'enfant se plait beaucoup dans ce milieu où il reste de I80:i k 1807, Il étudie les classiques et s'imprègne, là aussi, de la poésie des clioses qui l'entourent.
Apri'-s ces années de collège il s'installe à Mi\con : il travaille, il lit, L'i^i- venu il retourne avec joie à Milly. « Je crus, dit-il plus tard, ne pouvoir épuiser jamais les torrents de félicité intérieure que répandait en moi
fasse rien », s'i'crie-t-il avec découragement. lise replie sur lui-même, rêve ou médite. Il se plonge, heureusement pour lui, dans l'étude des lettres, « la seule occupation digne de nous, dit-il, dans un temps où toute carrière active est fermée hors celle du génie et des arts ». Il étudie le grec, l'anglais, l'italien; se passionne pour Homère, Virgile, CicéroQ, Horace; lit
lement il ressent une vive admiration. Dana sa Correspondance il ne prononce pas !e nom de Bernardin de Saint-Pierre : ce n'est que plus tard qu'il subira son influence. U lit aussi Chateaubriand et M*"" de Staël. Ses premiers vers sont d'un disciple de Parny ou de Dorât : ils sont coquets et folâtres, fl a quelques amourettes à Màcon. Sa mère s'inquiète, l'envoie ë. Lyon. Il y passe l'hiver de 1810 travaillant et s'amusant, faisant de petits vers et de grosses dettes. Il rentre à Milly, se remet à ses lectures. Son oncle, pour lui donner une occupation, le fait entrer à la Société des sciences, arts et heiles-lettrcs, appelée plus tard Acalicmie de Mâcon (19 mars 1811), Dans son discours de réception il fit, ce qui était assez original pour l'époque, l'éloge des littératures étrangères. A cette Académie il fait la connaissance d'un M. de Larnaud, infatigable érudit, qui le pousse à travailler et lui parle souvent de l'époque de la Révolution. « C'est M. de Larnaud, dit-jl plus tard, qui a le premier imbu mon imagination de CCS grandes scènes, de' ces grandes physionomies, de ces grands noms, de ces grandes éloquences de la seconde période de la Révolution, à laquelle il avait participé, qu'il peignait en traits de feu et que je devais peindre moi-même, longtemps après, dans une page d'histoire ; les Gifondins. t
Lamartine est un membre assidu de l'Académie. Il lira à ses collègues plusieurs de ses poésies : les Sépultures, l'Elégie sur Parnij, VOde à la gloire, VEn-
dire" : * Vous n'avez pas entendu sans un sentiment d'orgueil applaudir au loin des chants qui vous avaient channés les premiers, comme dans le sein des familles on se glorifie des talents qui brillent ailleurs, mais qu'on a vus naître et grandir. » Voici donc un fait intéressant à noter : plusieurs des futures Méditations ont été lues par Lamartine à l'Académie de M&con. A ce moment ni Lamartine ni l'Académie ne se doutent de l'originalité de ces poésies et du bruit qu'elles feront bientôt-dans le monde... Mais n'anticipons pas: nous ne sommes pas en 1820, nous ne sommes qu'en 1811,
En 1811, comme on le voit très amoureux d'une jeune Màconnajse dont on veut le séparer, on lui propose un voyage en Italie. II part^juin 1811) pour « voir tout ce qu'il y a eu et tout ce qu'il y a encore de beau, (le grand dans le monde ». Il visite Turin, Milan, Livourne, Florence, Rome, Naples, où il arrive en no- ' .vembre 1811, et oii il reste jusqu'au commencement d'avril 1812. C'est entre ces deux dates que se place
moment, cette aventure qu'il a eue à Naples n'a pas
pria une grande place dans sa vie : plus tard il l'a idéalisée. (1 était désœuvré ; il était lojrè chez un parent. M. Dareste de la Chavanne, directeur de la manufacture des tabacs. 11 fit la cour à une petite plieuse de cigarettes qui se donna à lui. Lamartine se laissa aimer et puis disparut, Sainte-Beuve n'a pas tout à fait tort de dire : « La charmante corailleuse de Naples est en partie une création. Otez le ciel d'Italie et le coslume de Procida, ce n'est qu'une aventure de grisette, eml)elUeet idéalisée par l'artiste, élevée, après coup, aUx proportions de la beauté, mais une de ces aventures qui ne laissent que trop peu de traces dans la vie et qui ne se retrouvent que plus tard dans les lointains de la pensée, quand le poète ou le peintre sent le besoin d'y chercher des sujets d'élégie ou de tableau. Il en est autrement d'Elvire ; il y a de ce côté toute une destinée et presque une religion. » Peu à peu ce travail d'idéalisation va se faire (i) : c'est, en 1821, l'ode à \'irieu, ie Passé; puis ce sont (es Novissima vprba, puis le l'remicr regret :
Sar la iilafii: simoro où la mor do .Soieiitc...
En ly'i!», parurent les Conliileiices , dont Graziella faisait partie ; enfin, en 1S57, la Fîlte l'it pêcheur.
n, la Me'/itatinn iniinil/i; le Golfe <l<! Ucûi a ùlù éciilu
De retour chez lui, il s'ennuie, « accablé de maux de tout espèce et sans force pour rien souffrir, sans espérance pour l'avenir ». Cela veut dire qu'il est désœuvré et qu'il sent en lui une force sans emploi. « Je suis, la nuit et le jour, écrit-il à son ami Virieu, enfoncé dans mes lugubres rêveries et mes pensées sur l'avenir et sur tout ce qu'il nous importerait tant de mieux connaître. Cette longue souffrance que J'éprouve m'y ramène avec plus de force ; peut-être me serait-elle salutaire etlieureusc : car qui sait les fins et les moyens de là-haut ? Je demande seulement au ciel de la résignation qui me manque un peu, et de la force et de la lumière dont j'aurais tant besoin. Quelquefois, je sens de douces consolations descendre au fond de mon cœur; d'autres fois, il est étouffé d'angoisses. sSa mère inquiète l'envoie à Paris. Là it ne s'ennuie plus, il s'amuse et fait des dettes; sa santé en est un peu ébranlée. Il rentre à Milly, s il approche de sa ruine totale ». Il demande des consolations à la muse tragique : il fait un Snûl et une Mèdée (iHl'S), écrit, pour se délasser, quelques vers légers.
champêtre. Plus tard, il écrit le Saule pleureur.
De retour dans ses foyers, il apprécie mieux qu'avant le charme de ta campagne, « Oh ! combien l'on vaut mieux dans la retraite des champs I Combien l'on retrouve de sentiments que l'on croyait & jamais perdus ! Combien l'âme reprend de ton et le cœur de puissance ! Combien l'imagination s'agrandit etse réchauffe ! Tout ce que noua avonâ senti si fort dans notre bon temps, je le sens depuis trois jours; je me reconnais et je trouve autour de moi mille sensations oubliées. Je suis redevenu tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nous étions en sortant des mains de l'admirable, de l'adorable nature. Le croiras-tu? Je sens mon cœur aussi plein de sentiments délicieux et tristes que dans les premiers accès de fièvre de ma jeunesse. Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infinies me passent au travers de la tète à chaque instant ; le soir surtout, quand je suis, comme à présent, enfermé dans ma cellule, et que je n'entends d'autres bruits que la pluie et les vents. Oui, je le crois, si, pour mon malheur, je trouvais une de ces figures de femme que je rêvais au- .trefois, je l'aimeraifï autant que nos cœurs auraient pu aimer, autant que l'homme sur la terre aima jamais.
depuis mon retour ; y savez-vous quelque remède? Indiquez-le-moi ; Aymon (de Virieu) m'abandonne, je m'abandonne moi-même ; je me laisse entraîner aux
sots caprices de mon cœur, je ne les combats plus et ils deviennent bien vite des tyrans ; y a-t-il une philosophie assez vigoureuse pour me tirer de là? Y en a-t-il une capable de relever un courage éteint par le malheur
et les inquiétudes de la vie ? Point d'orages, point
d'ivresse, voilà encore ce qu'on peut souhaiter de mieux ; ce calme plat, qu'on méprise étant jeune, devient plus tard l'objet et le terme de nos désirs ; quand l'atteindrai-je ? En attendant je ilotte entre l'ennui et le tourment des passions , »
Quelques semaines après Napoléon revient de l'île
11) I-ellre ïnéililc citéi; par M. Reyssïé ; elle e<-l datée du.
martine ne veut pas servir sous Bonaparte. < Il fallait ou entrer dans les rangs des jeunes soldats mobilisés pour l'armée ou acheter un homme qui m'y rempla(,ât au service de l'Empire, Je ne voulus ni l'un ni l'autre. Je déclarai k mon père fjue j'aimerais mieux mourir fusillé par les ordres de Bonaparte que de donner une goutte de mon sang ou une goutte du sang d'un autre au service et au maintien de ce que j'appelais la tyrannie (1). » Pendant les Cent-Jours, il se réfugie en Suisse. Après Waterloo, il reprend son service de garde du corps ; mais il ne tarde pas à donner sa démission ; son rêve serait d'entrer dans la diplomatie. Il est à Paris faisant des démarches qui n'aboutissent pas. Il commence à se préoccuper des questions politiques ; il en veut « aux royalistes sans tache et sans tolérance qui repous?<ent de leur sein tous ceux qu'ils pensent moins blancs qu'eux ... et qui veulent toujours épurer, ninsi que firent jadis les Jacobins, nos ennemis, ce qui les coula bas. »
Il est forcé de rentrer à la campagne (été de 181(j).
Il a écrit quatre petits livres d'élégies ; mais il n'y .songe guère ; il songe à un grand ouvrage : « Si je n';ussi8, dit-il, je serai un grand homme, sinon la France
unit do ISIO à iMl! 1
Malade, il est envoyé aux eaux d'Ais laoùt I8I61. C'est là qu'il devait rencontrer Julie ou Elvire, c'est-àdire la jeune femme du vieil et aimable académicien, M. Charles, il va enfin connaître l'auiour-passion, ou plutôt l'amour-adoration, qui lui inspirera des chants si sublimes. Pour plaire à Julie, il compose l'ode sur (e Génie, en l'honneur de M. de Bonjild, ami de M"" Charles. A la fin de décembre, il peut rejoindre à Paris la jeune femme qui le présente à son mari et à ses amis. Il aime, il est aimé, il travaille, il s'occupe d'histoire et de politique, heureusement de poésie aussi : il écrit l'Ode à la Gloire, l'Hyinne au Soleil, l'élégie A El... A bout de ressources, il rentre, malgré lui, au pays natal. Il revient à Aix, où il ne retrouve pas la bien-aimée ; elle était trop souffrante pour supporter le voyage. Cette absence mit le poiHe au dà'Jespoir; ce désespoir lui inspira le Lnc (entre le 16 et le 2H septembre 1817), Dans la première version (lise trouvaient les deux strophes suivantes qui plus tard ont été supprimées. Aprè^ le vers :
■ Reiiiarquo Eiiio par M. Tîe\
Nous no pûmes parlei'; nus Amus aJEÙblies
>^uccombaionl sous le puids de leur rélicilè ; Nos cœure battaient ensemble ot nos bouches u Disaionl Éternité !
En octobre il écrit l'Ode aux Français : les premiers vers politiques de Lamartine furent naturellement des vers royalistes.
Il attend de jour en jour la fatale nouvelle ; la douleur épure, élève son âme : » Ma résignation pour tous les événements de ce monde est complète' parce que mes espérances dans un avenir inconnu, mais meilleur, sont une conviction pour moi; la vie, sans cela, serait un supplice auquel il serait trop facile de se soustraire. Je ne la reirarde que comme une épreuve par laquelle il faut passer jusqu'au terme, et ce terme ;irrive bientôt quand on a perdu tout ce qui attachait à la vie. ■> Kn novembre li^l7, il adresse à Julie l'IminortaliU} ; il écrit li; Teinpk: Julie meurt à la fin de l'année 1817.
A cet amour, à cotte absence, à la perte de IV'tre .limé, Lamartine dut ses plus touchantes, ses plus suldimcs inspirations. L'amour seul aurait fait de lui un grand poète; mais la douleur agrandit, éleva son fiine : elle fit de lui un grand poète spiritualiste ; elle le for<;a à penser à l'au delà; elle lui fit confondre (ce qui n'était peut-être pas chrétien, mais était tri'S poétique cl 1res beau) le culte de sa bien-aimée et le culte de
la Fol.
II retombe dana sa mélancolie. « Après ce que j'ai vu d'un ange, ce n'est pas à moi de me plaindre de Dieu. Je me f... de la gloire à présent plus que de toute autre chose ; de tous les néants c'est le plus néant. » La foi pourrait adoucir son chagrin : malheureusament le doute 11] le travaille : « Heureux l'homme qui croit ! heureux celui qui espère, seulement comme je croyais, comme j'espérais avant un malheur sans remède ! Je donnerais mon l'esté de jours pour un grain de foi, non pas pour soulever les montagnes, mais pour soulever le poids de glace qui me pèse sur l'âme. Je la demande aux livres, je la demande à ma raison, je la demande au ciel, je veux la demander aux œuvres aussi; j'obtiendrai peut-être. La foi serait si bien faite pour nous autres malheureux qui ne sommes
vieillesse qudcmes élans di!
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à la rechercùe d'une situation. Il se montre dans quelques salons, est fort bien reçu surtout par la marquise de Raigecourt et par M"' de S&int- Aulaire. C'est dana le salon de cette dernière « qu'il récitera pour la première fois devant un auditoire un peu nombreux quelques vers encore inédits de ses Méditatioiis. Cette aimable femme, ajoutert-il, fut la préface de ma poésie»» De cette époque date i'Ode à l'enthousiasme. Il commence à. être recher'ché. Le duc de Rohan l'emmène pendant la Semaine -Sainte à la Roche-Guyon. 11 fait pour cette Semaine-Sainte « les plus ravissantes stances religieuses ». i Je suis vraiment dans un assez joli moment pour l'amour-propre, si j'en avais. C'est uïie petite vogue, mais cela ne m'enivre pas. J'ai un besoin trop pressant, trop présent, trop poignant du solide pour me nourrir d'une sotte petite fumée qu'un souffle dissipe. » Il tombe malade : à cette maladie nous devons le ChrMien mourant. En revenant i cheval de Paris en Bourgogne, il rêve, il songe et sa belle méditation sur Dieu est achevée quand il arrive; il la dédie à l'abbé de Lamennais, dont le caractère et l'ouvrage l'avaient beaucoup frappé. Le voilà pour quelque temps à Montculot, chez son oncle l'abbé. Il est plus que jamais en communion intime avec la nature. « Ah ! si l'homme pouvait rendre seulement
et se décolorent en passant par l'entendement, et nous ne faisons que de pâles et ternes copies de ce divin original. Les hommes sont bien orgueilleux do parler de leur beau idéal ; c'est la nature qui eut le suprême idéal. Nous ne faisons que la gâter et nous croyons l'embeUir. Il y a plus de poésie dans le plus petit coin d'un de ses tableaux que dans toutes nos poésies humaines. Cela me désole et me console en même temps. » Il est plus tranquille que l'année précédente; et cependant il est encore en proie au doute : o Je doute, je voudrais, je désire, j'espère, plutôt que je ne crois fermement. » C'est alors qu'il écrit leSoir, Apparition, Souvenir, les Etoiles. En Juin 1819, près de son ami Virieu, il compose le Vallon; à Lyon où il est allé consulter un médecin, se croyant bien malade, il peint ses sentiments dans le Poète mourant.
Cette vie errante va enjin se fixer: Lamartine va enfin avoir un foyer et une situation.
Il est envoyé aux eaux d'Aix (août 1811)). hà où il avait rencontré Julie» il fait la connaissance d'une Jeune anglaise qui passe pour un fort bon parti, et il parait, ajoute-t-il, que nous nous convenons mutuellement.
martine lera surtout un mariage de convenance : d'autres citations nous le montreront encore plus clairement. Sa mère, qui ne peut pas se placer au même point de vue, est bien plus heureuse que lui. o Je me désespérais de voir mon iils, sans occupation et sans but, errer d'un pays à l'autre pour user son temps et son feu en vaines inutilités ou en rêveries malsaines, et voilà que la Providence nous présente tout à coup, comme par la main, une étrangère qn'on dit accomplie et qui peut fixer son &me dans une vie honnête et faire son bonheur. » Cette ètrangisre, que la Providence présentait ainsi au moment opportun, s'appelait Elisa Birch : elle était la fille unique d'un officier anglais, mort depuis longtemps ; elle avait quelque fortune, le même âge que son futur, mais elle était protestante. La famille de Lamartine veut qu'elle se fasse catholique : une rupture momentanée s'ensuit.
Voilà de nouveau notre poète à Milly, isolé et mélancolique. 11 en profite pour lire Byron avec passion. Je devins ivre de cette poésie. J'avais enfin trouvé la fibre sensible d'un poète à l'unisson de mes voix intérieures. Il fallait que ses larmes vin.^sent de quelque source de l'àme bien profonde et bien mystérieuse pour donner tant d'amertume à ses accents, tant de mélancolie à ses vers. Cette mélancolie mêoie était un attrait de plus pour mon cœur, » Il adresse à Byron la méditation intitidée l'Homme : elle était terminée le 20 oc-
naturellement religieuses, naturellement sensibles, ont été charmées par un double attrait en Usant (es Méditations poétiques, s Suivent quelques critiques à propos de l'ode sur l'Enthousiasme. « Cependant, ajoute-t-il, il appartient à M. de Lamartine de parler de l'cntbousiasme et d'en bien parler. Ses poésies en portent Kénéralement l'empreinte et le caractère; il parait doué de ce qui le produit et l'alimente, d'un génie poétique, d'une extrême sensibilité ie l'âme et d'une imagination forte et vive. On voit dans ses conceptions le meiis dit'inior et dans les expressionset les images dont il les revêt l'os tnaijmi sonaliirum qui, selon Horace, constitue le poète. Qu'il s'adonne donc à la poésie pour laquelle un si heureux début annonce un si rare talent. > Quoiqu'un peu entaché de pédantisme, ce jugement est en somme excellent. Quand on songe que l'auteur était complétemeat inconnu la veille, que ses poésies ne ressemblaient à rien de ce qui avait été fait jusque-là,
devant lui, tu te lamentes, tu es semblable à une feuille flétrie et poitrinaire 1 Qu'es^ce que cela me fait à moi? Le poète mourant I le poète mourant! Eh bien! crève, animal, tu ne seras pas le premier! i De Féletz et d'Andrieux nous voyons aujourd'hui quel était le meilleur juge: il est vrai que Féletz n'était que critique ; Andrieus était poète : il avait fait le Meunier de Sans-Souci! Quant à la mère du poète, elle ne croit pas que le talent dispense de la vertu. « Vous savez, mon Dieu, que je suis bien fière de ces accueils inattendus faits à mon enfant ; mais vous savez aussi que je ne vous demande pas pour lui la gloire et les honneurs, mais d'en faire un honnête homme et un de vos serviteurs comme son père ; le reste est vanité et souvent plus que vanité. »
Le succès de ses poésies ne nuira pas au mariage du poète. M"" Birch abjure le protestantisme. Il est curieux de voir les efforts que fait Lamartine pour aimer sa fiancée. « Je titche de me rendre le plus amoureux possible. J'aurai une véritable perfection morale; il n'y manque qu'un peu de beauté, mais je me contente bien de ce qu'il y en a. — C'est par religion que je veux absolument me marier et que je m'y donne tant de peines. Il faut enfin ordonner sévèrement ïon inutile existence selon les lois établies, divines ou humaines, et d'après ma doctrine les humaines sont
Consola (ion.
Le mariage a lieu à Chambéry, le 6 juin 1820. Au mois d'avril il avait été nommé attaché à la légation de Naples. Poète célèbre, fonctionnaire et marié, il appartient désormais à l'histoire. Sa jeunesse est finie : nous ne le suivrons pas plus loin.
s avons vu, année par année, son enfance et s se; nous avons été initié à ses essais, à se
Et chaque passion, on frappant s En lii'uit un sublime ncci Ma harpe rut souvent di.' lai-nica Mais les pleura sotil pour iiuus U Aimer, prier, chnnler, voilà toult
C'est bien cela en effet : l'amour mêlé à la prière et transformé en hymne d'adoration, oi'i sont confondus à la fois la créature et le créateur, c'est tout Lamartine
poète.
Ses poésies sont des elTusions ou des cris de son Ame. (« Je souffrais trop; U fallait crier. » Commentaire du /(rscspoiV). Ce .sont, pour aîiisi dire, les battenionls de son cœur.
lacHement lesjrap ports qui existent entre cette « nutare monotone et sans mystères » et o la poésie souple et somptueuse, fluide et ardente des Méditations ». Où donc faut-il en chercher la source? Mais, d^ns l'âme même du poêle, dans sa vie intérieure, dans les lectures qu'il- a faites, dans les influences littéraires qu'il a subies. Ajoutez à cela son génie propre fait d'imagination et de sensibilité, de douceur et de lumière, de no-
|l) Lamartine, poète lyrique, par E. Zymniski (Colin).
12) Oii Miîl rLiiHui-upo (|ue Tainc allribuail au nittiuu : il voulait e\plû(ii<.'r poi' U lu j^ùniu dus ùcrivains l*! dos ailistcK, «ju'ils H'apiiclasKont I.a t uiilaiuuou Ila|)luiQl. Ccttu Ihûoric ^Taisctiililablc, (|uaiid il H'agit d'une race ou d'un peuple tout entier, ni! tient pas dubout quand il s'a^t des individus : elle n'a jamais e'\plifguÉ la fonualioTi àcn p>nii.'s oi'if;inaux. M. .ZiTuniski dit avec raison : « Le milieu n'esl-il pas ce qu'il apparaît à l'écrivain ? Ne subit-il pas d'incessanlus niodilicationa apiiortées par l'imagination créatrice (p. 3ï6j ? •
Mais aujooraiiui on veut aller plus loin, La science et la philosophie ont envahi la critique, l'ont souvent dt'naturée, ont, en tout ca^, altilTé son langage. Il n'est plus question de la formation de l'imagination, du développement de la sensibilité, du style d'un écrivain: on nous parle de l'élaboration du paysage intérieur ot de la vie du paysage intérieur et de sa projection sur l'univers (11. Mais rassurons- nous ; ces mots un peu prétentieux i-ecouvrent des idées sages et même plus d'une fois banales. Entrons, puisqu'on nous y convie, «dans le paysage que le poète portait en lui et .suivons les mouvements des images qui s"y développent ». Car, nous dit l'auteur, « nous avons tâché de comprendre ces cri':ations qui se préparent dans le paysage intérieur. En notant les formes qui s'y meuvent, les images qui le traversent, la lumière qui l'enveloppe, les reflets qui semblent flotter sur ses différents plans, les sons qui s'en exhalent et les parfums qui errent dans ses avenues profondes, il nous a semblé que nous étions admis dans l'intimité du grand poOte, et que nous assistions à l'éclosion de son œuvre comme aux cérémonies de quelque office sacré... Lamartine est à l'état lyrique
(I) Ttl est un eff^t b plan de l'ouvrat-u du M- Zviwiiski : [.IVRE pRF.u[F.it. L'élaboration du pttyiage intérieur \\ ai Bibk', ::iiitteaubriand, J.-J. Rousseau, O^sian, Pél]'ar<|uc, l'Italiu). [.IVRE SEi'ONU, La aie du paytaye intérieur et lo projection !Ur l'unirert (Dusri'iptiou du paysage intériem-, la Vie de l'ânn!, ■Exjjressiiiu de celte vie : I.cs Souffles et les l^arfums, les Sons, rs Kelluls, les Iina^iros), — (Autrement dit*: les inHuences, t'iiiia- .'ination, la sensibilité, le rythme, ruxprcsNiou, Je nu comprends lus l'ulililé d'un pareil vocabulaire.)
Dépouillons cette œuvre critique de tout ce vocabulaire à la fois romantique et précieux, et tâchons simplement de nous approcher davantage de l'âme de Lamartine, de le mieux comprendre, afin, s'il se peut, de le mieux admirer. Expliquons-le, nous aussi; il a imagination, sensibihté, rythme et harmonie, choses indispensables à un poète ; mais il a de plus noblesse d'âme, g<';nérosité chevaleresque, idi'alisme, — qualiti'S qui ne sont pas indispensables à un poète, mais que Lamartine possède, qui le complètent et font de lui un être suptTieur, Mais quelles que soient la puissance et la beauté de son génie, il ne s'est pas développé tout seul; quelles influences a-t-il subies? Et pour serrer la question de plus près, quels livres a-t-il lus et médités?
D'abord la Bible, dont la poésie ébranla son imagination et toucha son cœur. « Je voudrais, écrit-il à un
seuiemeni aes images; eue lui lournii encore une pnilosophie un peu vague, mais grandiose, des sentiments CK'lancoliques, qui ont leur tristesse, mais qui ont aussi leur beauté. « La mélancolie ne date ni de Virgile, nide l'école romantique de notre' temps, ni de M. de Chateaubriand, ni de nous; elle date de la poésie sacrée de la Bible.» Après la Bihle, Chateaubriand, J.-J. Rousseau, qui sont les grands ancêtres de tout le xix* siècle et dont on retrouve l'influence, directe ou indirecte, mais profonde, ciiez tous ceux, poètes ou prosateurs, qui nous ont émus ou charmés depuis le commencement du siècle. La sensibilité de Rousseau, sa tristesse et sa mélancolie, son amour delanature,réclatetrharmonie de son style ne pouvaient pas laisser indifférent le futur poète des Méditations. « Quel livre 1 dit-il de la Nouvelle Hélo'ise. Comme c'est écrit!... La critique fait pitié quand on lit une ou deux pages de feu... Je voudrais être amoureux comme Saint-Preux, mais surtout je voudrais écrire comme Rousseau. » (Lettre à Virieu, sept, IS'iO.) Mais le côté religieux de sa nature l'inclinait bien plus du côté de Chateaubriand. Voilà pour lui
la poL'siede l'autre. Et, pour n'en citer qu'un exemple, que l'on compare (e Ci-uctfix de Lamartine aux paroles de ChactQs dans Atala: « Le voilà, oe gage de l'adversité! Dis-moi, apri-s tant d'années, l'or n'en est-il point altéré? N'y vois-tu point la trace de mes larmes? Ponrrais-tu reconnaître l'endroit qu'une sainte a touché de ses lèvres? » D'une manière générale, ce mélange d'amour et de religion, si particulier à Chateaubriand, se retrouve chez l'auteur de Jorclijn. Il semble bien qu'entre Housseau et Chateaubriand, on doive faire une place à Bernardin de Saint-Pierre. Son œuvre, en cffi't, a de nombreuses analogies avec celle do Lamartine. Cette influence, attestée jadis par Sainte- Beuve, est niée aujourd'hui parce qu'on ne trouve pas le nom de Bernardin dans la première partie de la correspondance du poète. Est-ce une preuve suffisante? Je ne le crois pas. 11 parait diFficiie d'admettre
liv. VI,} Après Ossiaii, iVfimn/i(c; après le Nord le Midi, Ce mélanjie île l'amour, de la religion, de la natuFL' (que j'ai déjà signalé dans ChateaiiJjfiaml), ce mélange des tendresses humaines et des aspirations religieuses, du Uni et de l'infini, il le trouvait chez uu grand poète, rendu avec une émotion, une douceur et une délicatesse qui le plongèrent dans l'enchantement.
sée, le cristal inlini du ciel et cette brume chaude qui donne le vague aux horizons » .L'Italie fut pour lui une ïéconde inspiratrice ; il lui dut peut-èti-e de garder pur l'éclat de son génie et de ne pas lelaisserobscurcirpar les brumes du Nord,
Ainsi donc, ia Bible, Rousseau, Chateaubriand, Ossian, Pétrarque, telles sont les œuvres dont s'est nourrie l'âme de Lamartine... Quoi, pas un poète français parmi les lectures qu'il a faites et les influences qu'il a Subies ! Voilà qui paraît bien étonnant, et l'on doit trouver, et l'on trouveen effet chez Lamartine des réminiscences ou des imitations de ses prédécesseurs directs, Parny, Léonard ou Lebrun. Il eût été peut-être bon de marquer plus nettement cette influence (1). Et nous aurions assisté complètement à « l'élaboration du paysage intérieur. »
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ses devan-
Je lie crois pas utile île décrire en tlétail <i le paysage intérieurs et de montrer <■ sa projection sur l'univpr^u. Ici il est plus facile de sentir que d'exprimer. Si l'on veut analyser ce qui échappe à l'analyse, on i-isque d'être à la fois trop vague et trop précis. Les fleurs les plus délicates se fanent quand on les touche. « Le pocte a recours, pour rendre l'intensité de sa vie sentimenlale, à des associations de sons, à des combinaisons de rellets et d'images, à des éveils de parfums, à toutes les manifestations d'une vie intérieure tn-s vibrante, dont la projection sur notre monde est créatrice d'harmonie et de beauté (p. 2:ii|. » «L'ime du poète est une harpe chargée de sous ; l'inspiration poétique n'est que l'cbranleiiient de cette harpe, soit par un choc venudu dehors, soit à l'appel d'un souvenir (p. i^Oô).» Il disait lui-même: B Le sentiment n'est qu'un écho des sensations, o Pour lui «le souvenir est le grand évocateur des images ip. nul) ». Et oui, son Ame n'est que mélodie et lumière, vibration et parfum. Mais sa sensibilitt' est le foyer toujours brûlant où s'alimente sa flamme. Plus porté à se faire rintei:pri'ti; du sentiment que de la sensation, il excelle à exprimer les sentiments vagues et incertains : mélancolie, solitude, désespoir, sentiment de l'inlini, rêveries, apparitions légères qu'il sait revêtirde formes et de couleurs. Sou ime est non seulement jiùétique, ULais noble et généreuse. cElle répand .sur le