M"" DESBORDES-VALMORE
Si la tristesse, la mélancolie, le désenchantement, si les plaintes d'une âme aimante et désolée, si les cris du cœur — cris d'amour ou de désespoir — suffisaient ;'i faire un poi'te, nul ne serait plus grand poMe que M"'" Desbordes- Valmore. Cette étude nous montrera qu'aucun art ne peut se passer de métier ; que le génie sans culture ne produit que des œuvres imparfaites, et que, pour laisser des pages immortelles, il faut autre cliosr que la naïveté du sentiment et la sincérité de la passion.
M™* Des bord es- Val more a été céli'bre de son temps, non pas aiipri"'s du grand public, maif aupK-s des esprits d'élite. De Vigny l'appelait oie plus grand esprit féminin de notre temps ». Béranger lui écrivait: « Une sensibilité exquise distingue vos productions et se révèle dans toutes vos piiroles.flLamartine l'achan»lée magnifiquement. V. Hugo l'a louée comme il convenait : 1 Vous êtes la femme mi'-me, la poésie nn>me.
cœur qui s ananaonne » i^ij. Cjiie est aujoura-nui ion peu connue, quoique certains pwtes ;par exemple M. A. Silvestre et M. Montesquiou-Fezensac) soient restés fidèles à son culte et à sa mémoire. Aussi lui laisserai-je souvent la parole. Car pour elle il ne s'agit pas de s'adresser à notre souvenir ; il faut la faire connaître. Les vers de Hugo ou de Musset sont dans toutes les mémoires; ceux de M"" Desliordes- Val more ne sont pas dans tous; les recueils r2).
C'est avec raison que Sainte-Heuve a dit que « sa vie était exprimée dans ses vers ». Triste et désolée
Sainli'-Bi'iivo, Malfamé neslini-ili-K-Val etipomiancf iMiclii.'l-l-i'vy. 1h;(,i .
\ow c<;p(.'inlaiit Jne'iuiiU't, Ira l'i-miifs •osateure iBelin, ISftji.
(l'un grand secours. Son père était peintrf de blason; il avait trois filles et un fils; il fut ruiné par la Révolution. Kn 17!l!>, la jeune Marceline va avec sa mère à la Guadeloupe poiii- retrouver im parent qui s'i^tait enrichi là-bas. Le parent était mort. M"'" Deshordes mourut de la fièvre jaune. Sa fille eut toutes les peines du monde ;'i rentrer en France, Tels furent donc les pi'emiers spectacles <|ui frappèrent cette enfant, telles furent ses premières impressions,: la ruine, le deuil, les déceptions. Son âme allait prendre de bonne heure te pli de la tri.ites.'ie et de l'humilité. Pour vivre elle entre au théâtre : elle joue avec succès les ingénuités à Lille et h Rouen. Grétry la fait débuter dans une de ses pièces â l'Opéra-Comique. Elle fut admirée pour son naturel, pour son accent juste et vrai. Mais elle manquait de force, elle était frêle et délicate, elle dut renoncer nu chant : n Ma voix me faisait pleurer, » disait-elle. Elle réussit dans les rôles de mélancolie ou de passion; par «on jeu elle fait verser des larmes. ■ Malgré ses succès elle est forcée de mener une vie nj'rantf' et d'aller de villp en ville en province et à l'étranger :"ellp joue à l'Odéon (1813-lHlû), à Rouen, à Bruxelles. C'est là qu'elle se marie le 4 septembre 1«17 à M. Valmore, acteur du même théâtre. En ISiil, nous la trouvons au théâtre de Lyon oii elle reste deux ans. En 1823, elle quitte définitivement le théâtre. Il n'est pas étonnant qu'elle l'ait quitté : il est même étonnant qu'elle ait pu y vivre ([uelqne temps. Elle
Lui diiiine un plus ïiublime nrcoi Sur In Ivi'i! où loo front s'nppuio Ijiisîw (ioiid réwjimiT tes pluui-s;
En lK2(»on lui fit donner, bien malgiv elle, une pension du roi, pension qui fut augmentée sous Louis- Philippe et fut à peu près de 2,000 francs. En J838, elle Bt un court voyage dans la haute Italie (1), puis, toujours gênée, se fixa à Paris. Elle avait deux filles qui moururent avant elle, et un fils qui lui survécut. En 1852, son mari oJjtint une place à la Bibliothèque impériale. Quand elle aurait pu enfin, après une vie d'anxi(!'ti'' et de piivations, être nu peu tranquille au point de vue matériel, la mort dV;trcs qu'elle chérissait par-dessus tout vint assombrir ses
(11 lA ffcpue Bleue A» 10 aoill IW.j a piiljlk' quelques lettres in*diles de M"* Du^'lHii-dus-Valmon;, relatives à ce ïoyajj;i: en IuUi«.
tablf! type de beauté morale. Quoique auteur, elle sut garder la simplicité et le naturel. Elle ne se posa pas devant ses contemporains comme une muse ; elle ne posa pas devant la postérité pour, la femme de génie. Elle ne se fit pas une attitude littt;raire. De là son charme. Elle est comme effarouchée par le bruit qui peut se faire autour d'elle, et elle sent le rouge lui monter au front quand Lamartine la célèbre et parle de sa u gloire a :
Mais dnn« eus chants que ina mfimi Et mon cu'iir x'nppron lient touN ba»
Doux à lin', plus doux à cniji'c.
Oh ! n'ns-tu pas dit le mot ; gloire Et, ce mot, je ne l'entends pas :
Car jo suis une faillie femme.
Je n'ai su qu'aimer et souffrir; Ma pauvi-B lyre, c'est mon Ame, Et loi siiul découvres la tliimme D'uuu luiiipo pnHe à mourir.
« Quelque chose de grand est caclié sons nos souffrances, 1 disait-cllf^. Elle avait raison. Sa jioésie, qui est l'écho de ses souffrances H de plaintes qui vont |)arfois jusqu'au plus sombre dé3i'S])oir, va nous le montrer.
Le faibli', le médiocre, l'insignifiant qui s'y rencontrent il chaque instant, malgré la sinctTÎté de l'inspiration, ne doivent pas nous faire oublier ce qu'il y a de profondément touchant même dans ses premières élégies.
Je crains dt loi jusqu'à ton souvenir;
l^in du Uniiper je suis encoi' peureuse,,.
Je ne l'accuse pas ! Oui siiit ,si le lombeau
-Sera fmid sui' mon r:or|is si iod sfinflle l'effleure?
Sur Ir cliemin dûsert je crois le rccoiiuaflre. Mais les senliei-s rnmpus onl cffra^i' tfs pas ; (juand Ion cœur me chercliail, lu iii, les ™vflis pas.
Toujours vivi-e. toujours ! On iw meurt ilonc jamais ? Est-ce l'élcrnilé qui pèse sur mon fliiio '.'... Il n'a pas deviné ce qu'il m'a fail souffrir; ^Ju'imporle qu'il l'apprenne, il ne peut me guérir.
{L'inolenienr.)
(1) Ont paru sucpessivemenl : Eli-aieg et romancet, 1818; EU'gie» et poésies nouûettes, ISii; Plrai-g, 1833; Paaore» fleurt, 1839; BouguetB et prières, 1813; Poésies inédites, 1860.
(|ui rfnri, sans l'affaiblir, son émotion,
Jp m'enfuis^ dans mon Ame et j'ai revu les yeux.
iLe Printemps.)
, 11 ganlii If bonheur; moi j'ai gardé l'iimoui'.
Mais que- de fois l'expression est insuffisante et trahit, au lieu de traduire, l'émotion du poète !
Ce sont là de vrais v<'rs de mirliton ; et cependant, s'il y a un sentiment liien (lersonnel i'i M"' Desbor- <les-Valtnoro, c'est celui qu'elle exprime, ou plutôt qu'elle voulait exprimer dans les vers que je viens de citer.
Et de mèmi' n'est-ij i>as étonnant que l'ainonr ma- Irmel ait si failjlement inspiré cette femine, qui a tant |)leurt' la mort de ses enfants? '"
Ellu avait le droit du dvdîur dans Butiqnuls et jicti It-s vt.'i's suivants à celtes '{ui jilcurvnl :
ni ijue je pliiins, Kl viius n'
ut c^ui SOlltïn'/ jl) VUUS pii-t » quVlIps ïoûl mes lenle« i
i)iiïii.'K ! lisoi'. ! uanpli'z li's jniirs c|uo j'ai suullcrU ; l'Ii'Ui'i'UHiia ilo l'u monde m'i ji; pnsso inuonniii', Uùvux sui' ri'Uo cundre ol (rumiifjî-y vus IVi's.
Ccrtaiiius poésies iiiûme nous réviiltiit uiiti DesliordfS-Valmore inattendue et peu connue : celle ([ui s'attendrit non pas seulement sur les victimes de la vie, maissurcellesde la|)olitiquc, non seulement sur In donleur des amants, mais sur les malheurs des proscrits, Ssûnte-Beuve rapprochait des Trmji'jucs de d'Aubii.'né la poésie intitulée : Liji'ii, ÎS3t.
Uj. Il l'ii v..ulu, l)i.rii .■u.-ilLiit .■ominr ,io« Ilcui> fruis^iV» (/■s lummos, !.■» .■iilhnls <,i]| s'.iivolai.'ni aux i'iuo\
« Elle avait, a dit Sainte-Beuve, le cceur libéral, , populaire, voué à tous les opprimés, à tous les vaiiicas; elle était vraiment patj'iote. »
Les Prisons et les Prières font partie des Poésies inédites publiées à Genève en 18l.i(), Ce dernier recueil nous représente réunies toutes les qualités de M™" Desbordes- Val more. Il est ainsi divisé : Amour, Famille, Foi, Enfants et Jeunes Filles, Poésies diverses. Là nous retrouvons la tendresse et la passion, que nous avons rencontrées ailleui-s.niais avec quelque chose peut-être de plus profond et de plus douloureux; des souvenirs du jeune àye à la l'ois tristes et chai'mants ; une expression, très heureuse ici, do l'amour maternel. Je connais peu de poc'sies aussi touchantes et d'un sentiment aussi vrai que la pii-cc intitulée : A mon fils avant te collège. Elle a su rendre là avec force et naturel l'émotion, — ce n'est jjas assez dire, — la souffrance qu'éprouvelamère qui, pour la première fois, se sépare de son iils et le contie à des mains étrangiTes. Je choisis dans ce dernier recueil deux poésies très courtes que je vais citer tout ejitîi'n's.
Lb BBCrst perdu.
Qui ma consolera? — •• Moi seule, a dit l'élude; J'ai 'des secrets nombreux pour ranimer les jours. • I^es livres ont dès lors peupla ma solitude.
Et j'appris que tout pleure et je pleurai loujours. Qui me consolera ? — i Moi, m'a dit la parure ; Voici des nœuds, du fard, des perles et de l'or. • Et j'essayai sur moi l'innocente imposture.
Mais je parais mon deuil et Je pleurais eucor. Qui me consolera ? — • Nous, m'ont dit les voyages ; laisse-nous l'emporter vers de lointaines Keurs. » Mais, toute éprise encore de mes premiers ombrages, lAis ombrages nouveaux n'ont caché que mus ]ileurs. Qui me consolera) — Rien, plus rien; plus peisonne. Ni leur voi.v, ni ta voix; mais dci^cends dans ton cœui I^ seci'et qui guérit n'est qu'en loi; Dieu le donne : Si Dieu le l'a repris, va ! renonce au bonhcui' !
Ici, non seulement l'idce est plus élevée et plus philosophique; mais la langue est moins flottante, plus' sûre; l'image est plus pn'-cise et plus personnelle ; le sentiment, plus discrètement exprimé, est plus profond, touche davantage. Il y a progrès dans la forme, qui est tout près de la perfection.
tesses et ses mélancolies, et tout le désespoir d'une âme aimante et désolée. Kncore une fois nul poète ne serait plus grand si la sincérité était toute la poésie. Mais la poésie ne peut se passer de la forme : elle vit en grande partie, elle est presque uniquement par le stj/le, par Vimage, par VaH. Nul n'a mieux mis en relief cette vérité — tout en rendant un juste hommage à M"" Desbordes-Vahnore — que M. Emile Montégut {I). Il voit en elle « la poésie lyrique pure, les pleurs et les cris ; le spectacle de la matirre poétique à son état rudimentaire. C'est une martyre de l'amour. Elle ne lutte pas, ne résiste pas, ne maudit pas ; elle se résigne, soupire et s'affaisse. Il y a eu, ajoute-t-il, des voix plus musicales, plus étendues, plus riches surtout et plus variées ; il n'y en a pas eu de plus pénétrantes et de phiy poignantes, et qui aient uni au même degré la tristesse et l'ardeur...,; ces "chants
,1.1 li'.'ciie ,h, Deii.r Muiulcs i. lô d^'i-ouiljjv ItitH) .
Mais dans l'ensemble le jugement est vrai : elle fut poète, elle ne fut pas assez artiste.