‹ Les poètes du xixe siècle, période romantique: période romantiqueChapitre 14 sur 24 · IS S|H · texte numérisé non relu

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Nature, ni même la foi aux idées, qui l'avait si longtemps soutenu et consolé. « La seule vraie fin à laquelle l'esprit arrive, en pénétrant tout au fond de chaque perspective, c'est le néant de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n'est complètement. Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque et dans quelque forme que ce soit, nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe et en créant un fantôme pour ensuite l'adorer ou le profaner, le grandjr ou le détruire. Nous sommes des Don Quichottes perpétuels et moins excusables que le héros de Cervantes ; car nous savons que nos géants sont des moulins et nous nous enivrons pour les voir géants. » Il ne lui reste plus qu'une résignation hautaine, sans espérance ni blasphème.

T.e j'usli! ojifioscra lo dédain à l'absenci^ Et ne répondra plus quu par iin froid siler Au silence éternel de la Divinilé.

De Vigny est très sincère : ce pessimisme n'est pas une attitude; il l'a vécu, il l'a senti, il en a souffert. Il ne sait ni se courber ni gémir. Comment on doit

Seul le titenve est grand : tout le reste est faiblcxae. Ah ! j(! t'ai bien compris, sauvage voyageur, El loR dernier regard m'est allé jusqu'au ccur.

Il disait, ce dernier regard :

Gomir, pleurer, prier est également lachc.

f'dis lincrgiquciiienl ta lon^'ue fi loui'ile tAche

Dans la voie où lu sort a voulu t'appt^kT;

Puis apWis, comme moi, gouffre et mmi-s «nfw iinrlcr.^

Le stoïcisme ne pouvait aller plus loin : il a ici quelque chose de grandiose et de farouche qu'aucun cri d'indignation ne saurait égaler.

■ Nous avons vu jusqu'à quel stoïcisme farouche s'élevait le pessimisme d'Alfred de Vigny. Nous n'avons pas cependant fait encore tout le tour de ses idces. Quand on le croit abattu et désespéré, le philosophe s§ relève par le sentiment de Vhonneur et par la pitié pour les créatures opprimées.

L'honneur, «sentiment fier, inflexible, instinctd'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que dans les

les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever, celle-ci paraît \enir de dousraêmes et tendre à monter jusqu'au ciel. C'est une vertu toute humaine, que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie. » — Ne méritent-ils pas d'être aimés, quand nous les devinons, ces dévouements ignorés qui ne cherchent pas à se faire voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux, sombres, sans espoir de nulle couronne humaine ow divine; ces muettes résignations dont les exemples, plus multipliés qu'on ne croit, ont en eux, un mérite si puissant, que je ne sais nulle vertu qui leur soit comparable? Aussi ne faut-il pas s'étonner de son penchant pour le stoïcisme antique. « Les stoïciens sont bons, désespérés et doux, forts et miséricordieux » (1834). — « L'impassibilité, la résignation à la fatalité, c'est tout le stoïcisme antique » (1852). — o L'honneur est la seule religion vivante aujourd'hui dans les cœurs mâles et sincères » (1836). — « L'honneur, c'est la poésie du ■ devoir » (1835).

On voit par ces citations que ce n'est pas une idée qui a traversé son esprit : elle l'a fécondé et soutenu, elle lui a servi de refuge et de point d'appui. Vide de

Voici qui est encore plus caractéristique :

« Roman moderne, — Un homme d'honneur.

a L'honneur est la seule base de sa conduite et rem-, place la religion en lui. L'honneur le défend de tous les crimes et de toutes les bassesses : c'est sa religion. Le christianisme est mort dans son cœur. A sa mort, il regarde ]a croix avec respect, accomplit tous ses devoirs de chrétien comme une formule et meurt en silence » {Journal ifun poêle, 1834).

Cet homme d'honneur ressemble beaucoup à de Vigny.

Mais cet homme d"honnenr, ce stoïcien résigné était bon : la bonté l'a souvent inspiré dans ses actes et la pitié dans ses ouvraiçes. 11 parle quelque part * de la pitié sans bornes que lui inspirent les hommes, ses compagnons de misère, et du désir qu'il se sent de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour » {Slelio) ■; et de « la loi impérissable de l'Amour et de la Pitié a. Il a pitié non seulement des victimes, mais aussi des criminels : « Tous les rfiines et les vires viennn\t de faiblesse. Ils ne mérilcnt donc que la pitié. » La pitié est au fond du livre des Destinées. « Les malheureux y abondent, a pu écrire M, Cuvillier-l-'leury ; je dirais presque que le

Vivuz el dâflai^inuz, si vous èles déesse, L'IionitiR', humble passager, qui dut vuuh <''trc un Plus que lout votre r^giic el que sot, splendeurs v J'aime la majenti- ileg eouff'ranres humaines; Vous ne recevrez pas un cri d'amour de mot.

Inijtile de faire remarquer que c^svers étaient écrits bien avant la vogue des romans russes.

Ne pourrait-on pas signaler quelques contradictions dans les idées philosophiques de de Vigny ? C'est ce

finalement, chez lui, le mélange d'une sécheresse permanente av«c les élans passagers d'une foi demeurée presque toute poétique a (1).

Quel serait donc le dernier mot de sa philosophie'.^ Quelle serait sa véritable foi? Ne serait-ce pas VIdéal?

\,'liU-al (lu poÈlo et dus si-aTos poiisi'urs (ïi.

Son but ne serait-il pas d'arriver au règne de l'Aiïiour? w L'Amour est l'aile de l'Ame et la Raison en est le gouvernail. »

Croyait-il à autre chose? Qu'est-ce que la vie? i C'est )in accident sombre entre deux sommeUs in^nis. » Qu'est-ce que la mort? « Est-ce l'union à Dieu ou le néant? Là est la question. »

En présence de ces incertitudes, il n'y a de place que pour le doute. < Le doute!. ...derrière lui seul est en sûreté la Raison » {1862).

Il en arrive à cette conclusion : « Aimez le Bien pour sa beauté, la Beauté pour son excellence, sans crainte de rien, sans espoir de rien » (18-15).

Estrce que toutes ces pensées ne correspondent pas à l'impression d'ensemble que nous avons essayé de dégager? Il ne faut pas presser le système de notre

Dans ses premiers vers, il y a bien <les descriptions qai rappellent DeliUe et les pseudo- classiques. Déjà cependant il se rapproche davantage de la nature ; il comprend la beauté de l'antiquité gréco-latine et la grandeur farouche de la Bible. Aussi, à l'imitation de Chénier, est-il à demi antique {la Dryade, Symétha) et a-t-il le sentiment du pittoresque païen.

Ses premiers vers ne sont pas pessimistes. Et cependant on peut déjà noter :

Dans l'ode sur le MaVirur, qui est de 1820 :

Oii fuir î Sur le seuil i[e ma porte Le Malheur, un jour, s'est assis; Et, depuis ce jour. Je remporte A travL'i's mos jourH obscurcis.

La Gloire a dit ; « Fils de douleur, Où veux-tu 'que je te conduise t Tremble; si je l'immortalise, J'immortalise le Malheur. »

Dans la Pmon, qui est de 1821 :

L'aspect do mon malheur arrûlc vos paroles.

Oui, regardez-moi bien, et puÎK dites, .nprés. Qu'un Dieu de i'iniio'rnt défend leti intérêt».

Dans Paris (élévation écrite en 1834), il dira, mais à cette date sa pensée n'est plus incertaine :

Que deux points seulement ; la Houjj'rance et la Mort.

Et il semblera se mettre parmi ces hommes « rares »

Due la foule admirait et blllmnil à moitié, Di'S hiimmes pleins d'ainniir, de doute et de pitié, Uui disaient : Je ne .i<iis, ilfs choses de la vie. Dont le iwuvriii' ou l'or ne fitl jnm»Ls l'envie. Kl qui, par clâvoûment, sans détourner Ion yeux, Burent jusqu'à la lie un ealice odieux.

poèmes philosopliiques, et Chénier aurait essayé de chauler dans son flermés le naturalisme du xviii'' siècle. Le mérite de de Vigny, sa cri'iation, c'est d'avoir « substitué aux idées abstraites une courte épopée. L'épopée de Vigny tourne et se développe autour d'une image. C'est un sujet qui sert d'illustration à la peusije abstraite » (1), Nul mieux que lui ne sait s'élever d'un fait, d'une image à une idée géjiérale ; ou plutiH il ne se s&tt du fait ou de l'imnge que pour illustrer l'idée et l'enfoiicer dans l'esprit dit lecteur.

C'est là proprement ce qu'on appelle la poésie symholique. Qu'est-ce qu'un symbole? ("est c une figure ou une image employée comme signe d'uLie chose » (Litti'é). Or la plupart des poèmes et même désœuvrés en prose de de Vigny nous présentent une image ou une série d'imajjies qui recouvrent une idée.

Il est donc chez nous non seidemcnt le plus grand, mais l'initiateur, le pré^curseur de tous nos poètes symbolistes.

Qu'est-ce que Moine? Le génie dan^i l'isolement. Eloa'.' La pitié qui compatit ans soulTraiices de Satan.

La Mort dit loup? L'image de ce que doit être notre « stoique fierté * en présence de la mort. La Flûte ? L'image de nos vains eiïorts et de notre espérance dans un " bonheur idéal ». Le Mont des Oliviers? L'image (les rapports de l'Homme et de la Divinilé. La Bouteille à la mer? L'image de l'idée qui, jetée dans ■ la mer des mnltitudes », abordera si Dieu le veut*

■eàian Ira du à

Wandtd? L'tmoye du sacrifice.

S'u-rifice, ù toi l'cal peul-êlre es lu cerlii !

Sans croire, comme on y croyait en 1830, à la mission sociale du poète, nous estimons cependant que la poésie est faite pour autre chose que pour exprimer des bagatelles sonores, nugœ canorœ, et nous sommes de l'avis d'Alfred de Vigny écrivant en 1843 : « Tons les grands problèmes de l'hnmanité peuvent être discutés dans la forme des vers. » Il ne faut pour cela que detix conditions : être à la fois un poète et un penseur. De Viijny était l'un et l'autre.

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