I. — LE POÈTE LTBIQDE ET LE POÈTE TRAQIQDE
Casimir Delavigne est durement traité par les critiques de notre époque. 11b affectent de le mépriser comme poète dramatique et ne le nomment même pas comme poète lyrique. C'est cependant de lui que Sainte-Beuve a pu dire : «; Il a eu dès le premier jour la ct'lébritr, il a obtenu la gloire, et il n'a pascessi'' un seul instant depuis d'y joindre l'estime (1), » On lui reproche aujourd'hui de ne pas être un nocaleuv et de ne pas avoir été suffisamment artiste. C'est un poète bourgeois, suivant la méprisante expression de Victor Hugo (2). Esprit sage et tempéré, il porte la peine de sa
|1| Ditcijura île ri'-:eption à l'Académie françaiie (27 fù- VTier ]8-ir,|.
|2I 11 est vrai que V. Hufin enjjlobait dans les poètes bourfjoois non seiilemrnt Ponjiai'd cl Ktriilp Augier, mais Rncine.
Ci'Hu opinion du ^'l'and fuMe l'onianlique ysl do laiiS. (Voir lu livsi!uiii uM.uvt'af^'di- M. Faul Siaiift-r, C'iuseriei parisiannet t te* artiitea juges et partie». Clii.'z Saiidoz ut Ki^clibaclmr.)
La frloire n'appartient qu'aux talents créateurs; OU dans un Discours en l'honneur de Pierre Corneille :
Et cependant rarement poète eut un début aussi éclatant et rencontra une pareille suite de succès.
On était au lendemain de 1815. Dans le silence de la France attristée et vaincue retentit tout à coup \ine voix généreuse et passionnée qui chantait nos soldats et maudissait l'étranger. Cette voix était celle d'un jeuiie poète, jusque-là inconnu, devenu brusquement célèbre; c'était celle de Casimir Delavigne. Ces chants étaient les premières Messénîennes (1).
(1) l.'ûiiti'nr explique ce tilre de ia façon suivante : « Toiil 1p monde a lu dans le Voyage d'Anacharsii 1l-s élégies 8IU- les malhiMirs de la Messénie ; j'ai cru pouvoir emprunter à Biirthéleniy le titre du Meisenienne*, pour gualitier un getu'e de poésit^s nationales, qu'on n'a pas encore essayé d'introduire dans notre littérature, n Voici, 011 L'iïol, ee.que dit Barthélémy ich. xl, note \A) ■ • ... J'ai préfi''ré la rncine do l'éléjiie, fiiirue qui n'exigeait pas
de Delille. Les malheurs de la patrie vont en faire un ' poète. Les trois premières A/essémeriHes (la Balaille de Watirloo; la Dévastation du Musée ; Sur le besoin de s'unir après le départ des étrangers), d'abord manuscrites, furent imprim'''es en 1818. Elles eurent un immense succès. L'auteur devint tout d'un coup le poète
une artion comme celle do l'6pcjpi''e i'( r|iie des auli'urs 1res aiii'ii'iis oui souvi'til iJlulslu |>uui' iiilrairur Il>h mallieuis dus
Il cite Tyrife, Caltînus, Mîmiiernie, puîa ajoute :
• J'ai HupiioMÔ r{ue du» Meusènieiis rèfu^itH en l.ydic, se l'ap-
pelanl li;s di'saslitîs tic leur pairie, avaient composa troi.s élégies
sur k'S ti'ois i^iiut'reK qui l'avaient dévasiée. • On voit poui'quoi, aprës Waterloo, DclavLy:nc adopte ce titre
.da MetaénitnneM.
parce qu'ils l'taient eux-mêmes un écho de la doulear nationale. < C. Delavigne, a dit Sainte-Beuve, sut toujours être à l'unisson, au niveau du sentiment public ; il partagea les goûts, les (émotions, les enthousiasmes du grand nombre en ce qu'il y eut d'honnête, de légitime, de gi''néreux ; il en fut l'organe clair, ingénieux, élégant, sensible. >
Ce succès lui valut d'être nommé par le baron Pasquier bibliothécaire de la Chancellerie. En 1819, il fit paraître, toujours avec un grand succès, deux nouvelles Messéniennes sur la Vie et la Mort île Jeanne d'Arc.
Jusqu'ici il avait uniquement chanté la patrie et la France, et il avait lu tout le monde, même le pouvoir, itvec \ni. Il terminait ainsi son poème sur la Mort de Jeanne d'Arc .'
NuliT firmi'e au ceroiipil eul mon promier hommage-,
I général Poy et les journées de Juillet (Une
I Paris).
l Que cette liberté qui rËgne par les lois
' Soit la religion des peuples et des rois,
j Pour la mieux consacrer on devait ta proscrire ;
Sa palme, qui renall, croit sous les coupai morleis;
Klle eut son ranulisine, elle touclie au martyre, Un jour elle aura ses autels (1).
Debout, mânes sacrés de mes r-oncîtoyeiis I
Venez; inspirez-les ces vers où je voua chante.
Debi'Ul. moi'ta immortels, héritlquc Oe la libei-té tiiompliante !
. p.ruplt' iifTrnnebi, drir
ill Le» funérailles (la yënéral Fiiy.
ccmbre 1843, il laissait plusieurs poèmes, inspirés par son voyage en Italit^ et réunis plus tard sous le titre de Dei-niet-s chants.
Son œuvre lyrique est donc assez considérable. On peut y joindre encore les chœurs du Poria, dans lesquels, suivant Sainte-Beuve, « le poète arrive au charme et nous rend mieux qu'un écho de la mélodie d'Esiher. »
Aiijourd"liui nous sommes moins indulgents. Nous pensons que les bons sentiments ne suffisent pas à faire un bon pof'te. Nous sommes choqués par le prosaïsme de la forme et nous trouvons ces vers plus oratoires que poétiques. L'image neuve, originale, à laquelle Hugo nous a habitués, y fait défaut. Là langue n'est ' pas d'un métal assez résistant ; c'est la langue classi(iue, mais affaiblie et usée par tous les versificateurs du xvni=siècle.L'auteurn'apas ce quelque chosed'ailé et de presque divin qui, chez certains poètes, chez Lamartine par exemple, compense les défaillances de la forme. I! abuse de l'exclamation et de l'interrogation. « Que dis-je? » — « Qu'entends-je? » reviennent trop souvent dans son œuvre.
a, Ht
il y a ncanmoins, dans la plupart de ses Messi'niennes, une certaine allure, une certaiiio vivacitt', dv. beaux mouvemeijts rt, sans ironie, de beaux vers. La première et la dernièi'e strophe dv. la Bataille de WateHoo sont tout près du sublime. La strophe souvent citée sur l'Eiirotas l'St d'un beau souffle :
Eurotaj4, Kiirolns, qun Tonl cca lauriurs-rosus Sur Ion Hvago en deuil fiav la morl habilla?
Eitl-cc pour faire omliraîto à la caplivilé
Les Derniers rhnnts onl un caraclère jiarliciilîer. Il ne s'agit plus ici de la pairie et de la liberti'', mais de .sentimenis phrs intimes. Le poète a essayé de se renouveler. 11 y a plus de souplesse dans le rythme ; if y a dans les sujets choisis un intérêt dramatique plus vif ; il y a de ri''motion e( mOme de la passioi) dans le poème intitulé fe f'rèire ; il y a beaucoup de sentiment dans U- MinirU.; où se trouve ce ijue Delavigne a écrit non pas de plus énergique, mais de plus gracieux, de plus poétique, les Limbes, d'uiu.' tristesse si douce et presque suave :
(3) Aua! ruines ilc la Grèce païenne.
Uu (ie 1 auixire Fait pre^seiilir (jue le retour \'& poindn.' au célesle séjour, Quand la nuit n'ast plus, quant
De pareilles strophes iet tontes se valent dans ce passage) suffiraient, maigri- les dt-dains de certains critiques, à classer G. Delavigne parmi les poètes lyriques.
Cette gloire ne lui avait pas suffi ; il avait recherché et obtenu la gloin? plus brillante, sinon pUis durable, d'auteur dramatique. Ses tragédies furent en général bien accueillies ; elles ne nous satisfont plus complètement aujourd'hui. Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre, mais ce sont des œuvres fort honorables, intéressantes et que l'on peut jouer encore, plus de ctaquanta ub après la mort de leur auteur. De combien de pièces de théâtre peut-on en dire autant ?
il est tout imprf'gné de la doctrino classique, la seule admise, la soûle reconnue à ce moment, la seule connue. Sa pièce est inspir/^e par l'amour do la liberlé (c'est le lien de son théâtre avec (es Messmicnnesi et est pleine do souvenirs de Racine et de Corneille, procida, l'implacable vengeur de la patrie, est un personnage do Corneille. Amélie, sœur de Conradin, aime Montfort, l'oppresseur de son pays; elle est placée entre son devoir et sa passion. Les unités sont observées au prix de quelques invraisemblances. La couleur locale, louée par les critiques du temps, n'est pas trop visible pour nous. Le Paria (1821) est très supérieur à sa première pièce. Un homme d'une race maudite et méprisée, un paria, devenu par son courage chef des guerriers, aime Néala, la fille du grand-prêtre Akébar (lequel ressemble un peu au Joad de Racine), Il y a dans le citnir de Néala un comhal pathétique entre l'amour el le devoir. La pièce écrite avec énergie renferme des scènes admirabliis. Elle est dramatique d'un bout à l'autre et s'élève mGme piir endroits jusqu'à la pot''3ie. Sainte-Beuve y louait • dans l'expression de l'amour des accents passionnés et vrais ».
Mais on a beau être et vouloir rester classique, on ne peut pas ne pas voir les changements survenus dans les goûts liiléraires d'une époque. Bientôt les noms de V. Hugo, d'Alexandre Dumaa, d'Alfred de Vigny vont
romantiques. Ce n'était pas, pour lui, » cilder », c'étîiit « concilier ». Ecoutons, sur ce sujet, Sainte-Beuve et V. Hugo :
B S'il céda quelquefois, dit le premier, sur des points de détail, quand il le crui nécessaire et raisonnable, il ne se laissa jamais tenter ni entraîner aux séductions croissantes ni aux souffles impétueux. Dans la première moitié de sou théHtre on pourrait remarquer que, s'il se montre évidemment de la postérité de Racine par les soins achevés du style, il tiendrait plutôt de l'école dramatique de Voltaire par certaines préoccupations philosophiques et certaines allusions aux circonstances. A partir de 1828 un temps d'arrêt se présente : i! se trouve eu face de générations plus inquiètes, pins enhardies, qui se mettent à contester et qui réclament dans les conceptions dramatiques et même dans le style certaines conditions nouvelles plus historiques, plus nu tu relies... 11 ne put jamais admettre ce qu'il considérait comme des infractions extrêmes à ce point de vue primitif lan système purement classiquei auquel lui-même n'était plus que médiocrement fidèle ; il croyait surtout que l'ancienne langue, celle de Racine, par exemple, suffit; il reconnaissait pourtant qu'on lui avait rendu service en faisant accepter au théâtre certaines libertés de style qu'il se fut moios
Voici mainienani l'avis de V. Hugo répondant au discours de Sainte-Beuve :
<r Quoique la faculté du beau et de l'îdi'al fut développée à un rare degri' chez M- Delavigne, l'essor de la grande ambitiou liltiraire, en ce qu'il peut avoir parfois de tùméraire et de suprême, était arrêté en lui et comme limiité par une sorte de r/-serve naturelle, qu'on peut louer ou blâmer, selon qu'on préfère dans les productions de l'esprit le goût qui circonscrit, ou le génie qui entreprend, mais qui était une qualité aimable et gracieuse et qui se traduisait en modestie dans son caractère et en prudence dans ses ouvrages. »
Non, certes, Dolavigne n'avait pas le gétiie qui eiitrep-end ; mais avec sa modération, sa prudence, sa réserve, il avait le (loùt qui circonscrit.
Marina Falicro 11829) inaugure cette seconde manière : t J'ai conçu, dit-il lui-même, l'espérance d'ouvrir inie voie nouvelle, où les auteurs qui suivront mon exertiple pourront désormai^marclier avec plu« de hardiesse et de liberté. » Se rapprocher davantage de l'histoire dans la conception du sujet et le développement des caractères, s'écarter dans le style d'une noblesse uniforme, rechercher plus de simplicîlé, mettre le peuple sur la scène, présenter même certaïjis tableaux asse?. hardis pour iin]iiii''ier le goftt un peu timide des classiques : telles ^onl tes innovations que nous trouvons dans Marina Faliero et dans les autres tragédies
tique, genre froid ; bien peu de spectateurs peuvent s'y reconnaître et y retrouver leurs sentiments. Do, plus, le point de départ nous paraît un peu puéril, quoiqu'il puisse être vrai historiquement. Le vieux doge conspire avec la populace et veut égorger les patriciens de Venise parce que le Sénat n'a pas, à son gré, suffisamment puni une insulte faite à sa femme. Le caractère d'Eléna, l'épouse coupable, nous intéresse plus que la conspiration politique,
Louis XI (1832) est, quoi qu'on en ait dit, un superbe morceau d'histoire ; intéressante k lire, la pièce est très dramatique à voir jouer. Connaissez-vous beaucoup de tragédies ou de drames, écrits au xix° siècle, qui soient supérieurs au Louis XI de Delavigne, soit au point de vue de la vérité historique, soit au point de vue de l'intérêt dramatique ? Qu'on se rappelle la scène où Nemours racontf la mort de son père (n, 6); celle oïl il laisse vivre le roi, trouvant ce châtiment plus terrible que la mort (iv, 8) ; surtout la scène presque sublime entre Louis XI et François de Paule (iv, 6). On a rare-
(1) Il n'^sf
pas inconn
des c
assi
^ues :
Mithridate, d
u Itacinc.
Quant aux
o iniques, il
ont SOL
vent
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vieillard amou
rcuxij-jrc
-itiidra
plus
loin.
ac anakosprare et [c tableau de faui ueiarocne, naugmfnlent ni ne diminuent la gloire du poète ; la pièce est émouvantfl. Il était relativement facile d'attendrir avec un pareil sujet. L'abominable Glocester est bien dépeint. Mais il est moins malaisé de peindre un monsU-.' que de peindre un homme Remarquons que l'auteur se laisse peu et peu séduire par les libertés de l'école romantique. Il n'observe pas les unités : trois jours s'écoulent entre l'arriviV dos princes à la Tour et leur mort. De plus, contrairement à l'usage classique, sa tragédie est en trois actes.
Il va bientôt oser davantage.
Une Famille au temps de Luther (1836) n'aura qu'im acte. Ce n'est pas tout : DaiiR un drame court, ramassé, simple et sévère, il essayait de descendre au fond des âmes religieuses du xvi^ siècle ; il mettait en présence deux fanatismes implacables, l'un appuyé sur la Bible, l'autre sur Rome. Le drame est sombre, l'impression est poignante. Ou a reproché à l'auteur de vouloir nous intéresser à des choses qui ne nous intéressent plus. Je le féliciterais plutôt d'avoir cherché son sujet hors de la voie banale des aventures romane?!(|ues.
La Filledu Cid (3 actes, 1839) me paraîtêtre, de toutes les tragédies de notre auteur, la plus jeune, la plus vivante, la plus pathétique. Elle est animée d'un vrai
Je ne veux citer que la scène fort originale où le Cid excuse son fillpul Rodrigue qui a faibli dans son premier' combat.
ti d'un mot fu m'avais outragé, Et tu rends à la vie un cœtu' découragé; Il renaît; laisse-moi cacher dans la poitrine - Ce front que le remords sous tes bontés incline; Laisse-moi. soulagé du poids de mes douleurs, Respirer l'héroïsme en y cachant mes pleurs.
Itèpands, jeunu lion, répands eus pleurs que j'ain^e : Ils n'auront sur mon aein de témoin que toi-mèmc. Quand il louche ft l'honneur <|U'un souffle ternirait, Pour qu'un avis profite, il faut qu'il soit secret: 'Le courafîe qui lue à tes yeux est furie, Rodrigue, il esl devoir s'il veny^ la patrie. Lu meurtre est juste alors; pense qu'en triomphant C'est elle, c'est ton Dieu, que la vertu défend... (ii, 8).
Le sentiment est beau el di'-licat, si la couleur locale
n'est pas très exactement observée d).
A la gloire du poète lyrique et du poêle tragique, Delavigne voiiliil joindre aussi celle du poète comique : Nous verrons plus loin s'il avait toutes lefe qualités que demande la poésie comique. Contente iis-nous pour le moment d'examiner ses comédies.
Sa première comédie est assez audacieuse, puisque c'est une satire des Comédiens (IBSiO). Le jeune auteur Si: vengeait ainsi des acteurs du Théâtre-Français qui avaient refusé les Vêjires Siciliennes. Cette satire est juste, mais sans amertume. Delavigne rend assez fidèlement les ridicules et les travers des comédien», leurs prétentions hautaines et leurs dédains arrogants pour les auteurs. Mais il ne voulait pas. faire une pièce de circonstance : il avait l'ambition do tracer des caractères. I! noua avertit dans un Pi-oIdijuc en prose ; « Ne répétez-vous pas sans ct^sse que tous les sujets de comé'die sont épniwés, qu'il n'y & plus de caractères? Vous voyez cepejidant que celui du Comédinn reste encore à traiter I s Du reste il no fera pas un libelle, mais un tableau fidèle, oii il montrera le bon et le mauvais côté ; Que le public ne chrrche pas des portraits. Ce qu'il veut ri'présenter c'est t l'espèce en géjiérul, et non les individus». I "est bien la tln'orie do la comédie
Nos travers chaquu jour OTifantent des travers.
\'ous voulez enchaîner lo démon qui m'inspire :
Soit, mais de la raison rétablissez l'empire,
Rùformez lus alius, nu peuploz nus salons
Que de sages sans morgue, cl non pas de Calons ;
Corrigez, s-'il se peut, in; noble atrabilaire
Pour qui l'honneur n'est rien s'il n'est liérûdilairc.
D'un pouvoir qu'ils servaient ces détractL'urs outiés,
Kncor meurtris des Tcrs dont ils ne sont parés;
Ramenez au bou sens la mère de famille
Qui gouverne l'Étnt et néglige sa fille.
Estimons l'étranger sans rire à nos dépens;
Aimons les nouveautés en novateurs prudents {III, 11).
Je trouve dans la même scène cette dt:claration de principes à laquelle l'auteur avait cvidemmeut la prétention de rester fidèle.
La théâtre avant tout veut de la vérilé.
Au sommet de son art si Molière est monté,
C'est qu'il fut toujours vrai, toujours peintre fidèle :
Plus d'un porti'ait chez lui fit piilir le module.
En somme cette satire des comédiens ne pouvait pas
eIi f'omjiaiez Tadiiiirable arène de Molièit.' dans t'impnimpttt de VersailU-s ; « Plus de matièn'?... Croîs-tu ipi'il ail épuisé dans M.'s l'oiiiédii:» lout le ridicule des hommes?.,, » (Scène 111). Et plus liaut 'Scènu 1) : • Que n'avfz-vuus fait culte comérfierfe» eomëdien», dont vuus uous avez parli': il y a lonjrluuips ? « J'ajonle que, tfi Muliéii! eût fait celle comédie, il ne ne serait pas placé du tout au même poiul de vue que C. Uelaviyne.
portante au point de vue général : c'était l'éternelle et toujours passionnante question du mariage qu'il niol^ tait sur la scène ; c'était surtout le danger des unions mal assorties, quand le mari est trop vieux, quand la femme est trop jeune. Nos auteurs gaulois n'ont pas ménagé les maris, et surtout les vi<^ux maris ; ils ont sans aucune pitié étalé leurs infortunes et ri de leurs douleurs.
Molière lui-même, que son expérience personnelle aurait dû incliner à la douceur, s'est en général montré cruel pour eux. Dans nos anciennes comédies l'amant est jeum; et fortuné; le mari, même quand il est jeune, à plus forte raison quand il a contre lui ses cheveux blancs, est dédaigm'' et trompé. Le vieillard amoureux, qu'il soit amant ou épou\, csl traiti': avec une cruauté qui nous choque un peu aujourd'hui. Voyez entre autres l'Ecole des Femmes. Sans doute la nature t:st avec Molière, ou plutôt Molière se range du parti de la nature. Depuis le xvin" siècle et surtout depuis le xix' siècle, la jeunesse (au moins au théâtre) a perdu du terrain. 1) ne suffit pas d'être jeune pour être aimé ; il ne suffit pas d'être le mari pour être détesté. L'amoureux a souvent plus de quarante ans — ce qui eût semblé impossible au xvu" siècle; le mari peut être un ' vieillard sans être nécessairement trompé, sans être fatalement ridicule. Les poètes ont voulu et ont su
Deâ ehuriiU'T, <lu b,:\ ii'^e unis à la raison (I. 1-.
Le poète na pas voulu être cruel pour le vieux mari : saïemme, Hortease, légère e» apparence, est, au fond, très honnête et évite à Danville k- mal tant redouté des personnages de Molière. Tout linit bien. Néanmoins la moralité de la pièce pourrait bii-'n être dans cette rélli-xion d'nn dômes t i ij i le ;
Ma toi : jai bk-n fail deutivr jeuui^ eu mèuajie,
Avec k> m^'iiies goùls ou unive au luoiiiu âgt (IH. It"-
Un ci'itiqne très inlln<-nt. il y a soixante ans, disait avec raison : « Par ini vi riiable prodige de l'art, il atteint le Miblime dans nne situ:i!iou oii jusqua ce jour on n'avait aperçu qui' le ridicule, >
Si bien que la même siiuatioii ponrra être reprise pai' un poète trai-'ique et que Delavigne et V. Hugo (pourtant si différeuis !i pourioul se rencontrer. Danville parle ainsi à un jeune dnc qu'il a trouvé la nuit chez sa femme :
ressciil. L'aiiU'iir visait le raiiiittlère dv Villèle,. Dans iiLic coiirtt^ préface il s'exprimait ainsi : « Ccttii comédie a été pour moi le délassement de travaux plus graves; je ne l'ai jamais considérve que comme un badinage, et j'ai d'il qni- des conversations, scméfis de traits satiriques, où je me jouerais sans aigivur des hommes et des clioses, où je donnerais en riant quelipies leçons utiles, pourraient, à l'aide d'une intrigue iéyère, occuper doucement le cœur et divei'tir des esprits délicats. La iilaisaiiicrie trouve peu de place dans un ouvrage l'ortement noue, et une pièce saliriqne est nécessaire me ni moins intriguée qu'une autre, »
Malgré ci.'t insuccès, il revint dix ans jilus tard à la comédie politique avec In l'oindarilù {\H'.i6i. Il ne réussit pas beaucoup mieux : hi pièce est froide, peu intéressante. Je ne signalerai donc ijue la tentative : or, dans le domaine de l'art, tenter ne suffit pas.
A ses com):dies en vers je préfère de beaucoup les deux comt'dies enprose'qull nous a laissées, Don Juan d'Autriche et le Conseiller rapporteur. Don Juan d'Autriche (1835) appartient ù ce genre de la comùdie histori([ue inventô par Népomucùne Lemercier avec PCnto 11800) {{). Ce genre dùplait en génùral aux historiens et aux esprits graves, qui veulent voir dans tous les événements soit la main de la Providence soit la force des choses, soit les consi'^quences logiques des faits anti'rieurs. Je ne croîs pas cependant qu'on puisse éliminer le hasai'd, c'est-à-dire le fait non logiquement pr(''Vii, de l'histoire de l'humanité. Vingt fois au début de sa carrière, Bonaparte aurait pu être arrêté : et s'il avait trouvé devant lui tel obstacle ou s'il n'avait pas à un certain moment rencontré tel personnage, qui osera soutenir que la face du monde n'aurait pas changé? Je ne cfois certes pas qu'on puisse expliquer ainsi toute l'histoire'; mais je crois qu'il y a plus de vérité que les historiens ne veulent l'avouer, dans cette façon un peu ■ cavalière, j'en conviens, de considérer la marche de l'humanité. Quoi qu'il en soit, et sans voidoir tout ramener à des faits accidentels, les auteurs dramati-
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, - , .„ ^„.„,^^, uioLuiinuo est écrite en
prose. A ce genre appartiennent aussi Bertrand et Raton (1833), k- Verro d'cfiu (1842) de Scribe. Aucune de ces pioces ne me parait supi'Tieiire au Don Juan d'Autriche de Delavigne : celte œuvre est iiUéressajite d'un bout ;i l'autre, bien construite ; les caractères sont bien dessin/'S ; le dialogue est vif et spirituel. Quelques mots même sont profonds comme cettf parole de Philipp-- H il don Quexada : « Relevez-vous, vieillard; vovs êtes encore tout pâle dç votre courage ».
Ce.s mêmes qualitt-s nous les trouvons dans le Conseiller rapporteur {3 actes, 1841). La satire et l'observation sn mC-lent; la pièce est amusante et pleine d'esprit, .■■crite avec netteté; l'intriguf et le dialogue sont pleins de vivacité. Le ton rappelle un. peu la manière de Lesage, dont le nom est cité par l'auteur dans un prologue en vers. Voici le début de la picce, qui se passe à Viro :
CoiiNiijLTriT, srduant t'rispîn.
Le palais de justice, monsieur?
CnisriN, bii rendant son salut.
Monsieur, la Justice n'a point de palais à Vire; vous voulez dire la maiî^ou où l'on juge ?
Je noie un peu plus loin cette dtTtiiition du (]roit : « Le droit, Crispiii ! sais-tu bien ce que c'est que le droit ? C'est la plus belle déconverîe que les hommes aient faite contre l'équitt^, » Toute ia pièce est écrite de ce ton.
On peut donc affirmer que Delavigne a les qualités nécessaires pour faire un bon auteur comique :il a le don du théâtre, l'esprit, l'observation, assez de malignité pour provoquer un sourire, pas assez d'âpreté pour exciter des cnlcVes. Il n'a pas, il est vrai, cette gaîté puissante qui excite le rive et que l'on trouve chez les Regnard et les Labiclie. Mais enfin, tel qu'il est, il n'est pas à dédaigner. Ce que je lui reprocherais, c'est d'avoir écrit des comédies en vers.
Je sais bien qu'il n'a fait que suivre un antique usage. Oui, le vers a été de bonne heure la langue de nos' farces et de nos soties; il est devenu, à partir du xvi" siècle, la langue de la comédie. Ils sont rares jus-
depuis Liestouches et ia Uhaussuc juaqu a uouin dHarlevillc. Et quflle poésie! Comment n'a-t-oii pas plus tôt compris qu'il valait mieux la prose de Dàncourt ou de d'Allaiiival que la poésie de Destouches ou do la Chauasép ?
C'est que la poésie comique est un des genres les plus difficiles qu'il y ait. !l faut, poury réussir, être un poète de race : Molière, Racine ou Regnard peuvent s'y risquer. Il faut être simple sans être plat, allier la fantaiiiie à l'observation, entraîjier par le mouvement, éblouir par l'éclat, charmer par le son. A défaut du génie, qui maîtrise, il faut l'imagination, qui amuse. A défaut de Molière, il faut Scarron. Mais ne me parle? pas de ces versificateurs corrects et laborieux qui n'onl ni l'imagination, ni la légèreté, ni la gaité. Ils sont au supplie et ils nous y mettent. Qu'ils écrivent en prose, l't ils écriront peut-être de spirituelles comédies.
Tous les sujets ne se prêtent pas également à la pdésie : dans une pièce héroï-comique, ou dans une . idylle, dans une pièce mythologique, ou dans une ■ œuvre de pure fantaisie, quand l'époque est très ancienne ou incertaine, quand l'auteur analyse des sentiments nobles et délicats, la poésie, non seulement n'est pas une entrave, mais est une aide précieuse. Mais dans la comédie qui peint (es micurs bourdroisi-s contemporaines prenez ia prose de Lesage et de Beau-
a beaucoup) ses comédies en vers nous paraissent médiocres : c'est qu'elles sont médiocrement, platement écrites. Il fallait élever les mœurs bourgeoises jusqu'à la poésie : il a abaissé la poésie jusqu'à la platitude des mœurs bourgeoises.
Quelle conclusion tirer des réflexions qui précèdent?
C. Delavigne, homme de transition, a voulu être un homme de conciliation entre deux écoles rivales. Par éducation, par goût, il était classique ; car il était prudent et mesuré. D'autre part il s'est laissé entraîner à certaines hardiesses par l'exemple de Hugo ou de Dumas. II avait l'instinct dramatique, le don du théâtre. 11 a tiré un bon parti de la forme classique, et, quand il s'en est éloigné, ses audaces ont paru fort peu révolutionnaires. Il a en somme bien réussi dans la tragédie : et ce n'est pas de sitôt que son nom disparaîtra de l'histoire du théâtre français. Il n'a pas échoué
regardé, entre 1815 et 1830, comme un grand poète parce qu'il a été à son heure le poète national. « Quel homme de génie, dit V, Hugo, ne donnerait pas sa plus belle œuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre d'nn mouvement de joie et d'orgueil le cœur de la France accablée et désespérée ?. . . Heureux le poète dont on peut dire : Il a consolé la patrie ! »
Pour être vraiment un grand poète il lui a manqué VonginalUé de la forme. C'est par le style plus que par les idées ou les sentiments que se distinguent les hommes. Seuls passent à la postérité les livres bien (''crits. Or, il ne suffit pas, pour bien écrire, d'imiter ses prédécesseurs : il esl même bou de s'en écarter volontairement, - Nourrissez- vous de la poésie de Racine : et, quand vous mettrez la main à la plume, vous serez Campistron. En suivant exactement de bons modèles, on arrive à être un bon écolier. C'est assez pour la plupart des hommes : c'est insuffisant pour l'écrivain. Ce n"est pas ni faisant comme leurs prédécesseurs immédiats que J.-J. Rousseau et Chateaubriand ont renouvelé la lai!gue ; c'est en Suisse, c'est en Améri((ue, c'est en Orient qu'ils ont reciii'iUi les iiiinifs, dont la langue française s'est enrichie. Oui, voil.ï cr qid distingue l'écrivain, surtout le poète. Trouvez-vous chez lui cet amas d'épithèles, de mé'taphores, de figures de toute espèce, qui traînent depuis
arriver ;i André (Jhênier pour trouver quelque chose de nouveau, d'original dans le sJyle, c'est-à-dire aur- "tout dans l'image. Chénier ne puise pas toujours ses images directement dans la nature; 'il les puise de préférence chez les Grecs. Mais les Grecs étaient plus près de la natui'e que nos écrivains, même du xvii" siècle ; et voilà pourquoi Chénier « sur des ■pen sers nouveaux faisant des vers antiques », apporte une poésie qui parait si neuve et si -originale. Combien est-ce plus vrai de nos romantiques et en particulier de Hugo ! Voilà le vrai poète. Il ne s'embarrasse pas (sauf dans st'S premières poésies) des vieilles métaphores ■ et des prétendues élégances, que des ■ auteurs distingués, mais sans génie créateur, se transmettaient depuis le xvii" siècle. Il regarde, il voit, et l'image neuve, hardie, originale iiafl en lui. Et la poésie fraii(;aise est renouvelée.
Casimir Dclavigne n'appartenait pas A la race de ces génies créateurs. V. Hugo, parlant au nom de l'Académie, juge ainsi l'écrivain : « Son style avait toutes les perfections de son esprit : l'élévation, la précision, la maturité, la dignité; l'élégance habituelle et, par instants, la grâce, la clarté continue, et, par moments, l'éclat ». Combien eùt-il été moins indul-