‹ Les poètes du xixe siècle, période romantique: période romantiqueChapitre 18 sur 24 · POÈTE · texte numérisé non relu

POÈTE

Notre génération ne semble pas se souvenir que Sainte-Beuve a été poète, et sinon un des plus grands, certainement un des plus originaux et par conséquent des plus intéressants delà pléiade romantique. Les cinquante volumes du critique ont fait tort aux trois recueils que le poète n publiés aous le nom de l'oèxius de Joseph DHoi-mr { IBiiDj, Consolations ,(1HHI)) et iV iisws d'août (1837). Il ne faut pas oublier ([ue nous avons affaire au plus intellii^ent des romantiques. Il étudie la médecine et fait de lanatomie avant de soccuper de littérature ; il est critique et érudit avant d'être poète. Né on IHM, il publie son Talilnnu hislorî'iuc et crùi'jiie de la poésie fi-imçnise cl du thcâlrc fvunçais «w XV'l'siède en 1828. L'année suivante il fait paraître ses premiers

(1) Voir l)niii,.liH.', Kroluli-fi </o la ^ué^ic lyri,,,u- m

nom. II en était digne par l'intelligence; nous verrons ce qui lui manqua pour réaliser son rêve. Car ce fut le rêve persistani de sa jeunesse, et peut-être de sa vie. Musset ne se trompait pas quand il lui écrivait en 1S37, ravivanl, sans sen douter, une plaie secrète et douloureuse :

Le poùie, devenu désormais critique, lui n'pondai avec un mélance de mélancolie et de lierté :

, ami, tu le ais, je le <-ro v^-]Ih>, i'tii.cellc sans Ha:

u.ulTe, et je loliens ma vi

pas au hasard. Chez lui la réflexion précède l'inspiration. C'est en cela ([u'i! est moins poète que quelquesuns de ses illustres rivaux. M^iis mieux que personne il a senti le prix do l'art, il a cumpris l'importance do la forme; il voudrait que l'on revint aux ; rythmes; il restaure le' culte de Ronsard et < pléiade; il parle ainsi de la rime :

Aux ciiansor [■.-r*. iiui, Bans

Sous le titre de Pyiisérs, il écrit, à la suite des PiM'sicR (II- Jo.sqi/i IMoriiie, les réllcxjons suivantes : « Un des premiers soins de l'école d'André Clicnier a été de retremper le vers ilasque du xviii" siècle et d'assouplir le vers un peu raide et symétrique 'lu wiL"; c'est de l'ale^candrin surtout (pi'il s'ayit. Avec II rime riche, la césure mohile et le libre enjambement, clic a pourvu à tout, et s'e.st créé un instrument à la l'ois puissiint et souple, » Les modèles sont (.'liénicr, Kégnicr. liaïf et itousaMl. Voici maintenant jiuur le

à l'occasion et placer à propos queltiues-uns de ces mots indéfinis, inexpli(ju<'-s, flottants, qui laissent deviner la peiisûe sous leur ampleur; ainsi des extases c/(0('s(('jf, des attraits ((i-'ïiirs, un langaire' sonore aux douceurs sodrcraiiit's, » Notojis qu'il recommande une facture d'autant plus si'Vcre que le sujet est moins ék-vi- ; "

Telles i'tident « les questions d'art pt-tliquc dan-; les(£iielles il avait la mante fort innocente de se dêlecier ». — « S'il m'avait étc donné, ajoute-t-il, d'organiser ma vie sx mon plaisir, j'aurais voulu qu'elle put avoir pour devise : L'an diuts la ivceric cl Ui ii'eei-î:dans Cart. .

Dans un temps ou li-s poi-ies se comparaient à Mazeppa ou à Ganynii'de, comment caraciérise-t-il sa Muse? Ce n'est pas une < odalisque hrillante » ni une « jeiiue ei vermeille jiéri t ; elle ne descend pas « aux londies fcLidales »; elle n'épanche pas avec des pi«=uis

Muis " c'osl ta Muse de la tul»e

rnilose »,

<Hi un peu

niiJeiiienlM. Bruneti.'Te.

Il lai.isii i'i Clialoauljriacid, à

I,n.m,irlin

m, à IIuL'o,

Ifurs iimnonses liorizons :

Il aime co 'iiril a|ipelle ri'liîi/tV (l^iunlijui'.. « Il s'est essayi'' dans ce genre de poème et il a tâché, apK'S ses devanciers, d'cli-c orii/inai à sa mmiirre, huml>lniii-nt. 'i:l ('i)in';;eoi'swnei((, observant la nature et lame de près, m; lis sans micrnscope; nommant les choses de la vie privre par leur nom, mais pn'itrrant la chaumière au imudoir el, dans tous les cas, cherchant à relever le prosaïsme de ces driaiLs domestiques par la peinture drs sciilimcnts humains el des ohjels naturels, a T'nrxk' i)\iiine n'Icri'i- piif Cari, voil.'i loui Sainte- lîeuve.

Oniment nous pn''seute-t-il son n'uvrCTcsonl a des cluiles si''neuses el franches el des lenialives d'art

chanter, on voudra bien lui pardonner peut-être l'individualité et la monotonie des conceptions, la véritô un peu crue, l'iiorizon un peu borné de certains tableaux; du moins son passage ici-bas dans robscnrin'- et dans les pleurs n'aura pas (.■W- tout à fait perdu pour l'art, u

^'onu bien lard, ili'jii f|ii.iinl chacun avait pla™, Que faire? i-û muliiv pied* eu quel Otroii espace '! Ia's véti'i-ans lenaieiil loul rc cliani|i des esprits. ' Avant qu'il Tùl à moi l'iiûriiagu ûiaît pris.

L'idi'al lui échappe; il faudra donc qu'il aille

li-i- /,.■('■ m Vi.lMl par L- rr'u <les il<ml,-i,i-i.

Viiici comment Saime-Beuve (li parle de Joseph Delorme, " Il se jiîoiiiiea dans la soliiude du ccour, et, persuade qu'il n'y avait rien à faire au dehors, il s'abîma en lui-même; de là une maladie incurable et .«inguliiTC qu'il a pris soin d'observer avec une atten-

paysages qui lui sont familiers; il envoie sonnets et «'■pitres aux amis qu'il tréquenle. Il s'analyse lui-même avec une rare pénétration. Il se fait connaître à nous tel qu'il est, avecsesdésirs et ses vœux, bien modestes (lu reste; avec ses dôceptions et ses^clésillusions. 1! y a de la sincérité, de l'émotion, une vraie tristesse dans beaucoup de ses poèmes si peu lus nujourd'lmi.

(JiKitiil l'avunir pour nmi n'a jiaa une uspùr. (JuamI potu' nii>i le passé u'a pas un smivei nù piiissa, dans son vol c)«'eUe a peine il fi lu inslanl so posL-c mon rtmc on dûfaill.-inoi

Kl In jjtoifL' enipoL'lanl les hjmnos de In Kiatii'c

(Jiinml la L'aiivreié .-ouk'. au soi'lir du b^-ifeau, Ma pmr loiijuura manpiè de son toiTibliî scuau (jLiVlli: a lihsO mos vii-ux, unolmino ma jeuness

i peinture poétique de l

imilaleurs non plus; — ce qui doit nous rendre indulijents pour le premier qui ait voulu donner cet accent à sa Musc. A force de s'analyser, la personnalilc ilc r<\crivain prend trop d'importance. A force de creuser, l'iiuleur arrive à la l>i/.arrene et à la singularité. Je crois à sa sincorit.:- ; mais tant de raffinement pourrait faire croire que Varliite s'amuse à faire l'anatomie de son covur ; trop souvent l'auteur cache l'homme. Il ne s'esl pas conlenlé de s'analyser lui-mOme; il a aussi (1,-peint les autres. Mais ceux qu'il choisil sont des humhles, dont il nous pn^scnte l'histoii-e dans des récits famihers : Maroae, Doudun, Monsieur, Jean ii'nmé'Hi iV'i-iùt}. Dans une note il rapproche lui-même \li„ixù-iir .li-an iwiiin- d'érole de Jnrclijn. ■ Dans son admirahle et charmant Joccbjn, M. de Lamartine, avec sa suhlimit.'- facile, a d'un pas envahi tout ce petit diHuaine de poésie dite intime, privi'e, domestique, familii-rc, où nous avions essayé d'apporter quel'iue oriirinalitt'- et quelque nouveauti'. »

Les trois recueils pulili-'S par Sainte-Deuve ne sont pas exactement pareils. Il y a dans le premier une tristesse plus morne, un désenchantement plus complet. Dans h-S <Ums'.l;ao}is il y a plus de hauteur philosophique et une vague teinte de religiosité, o Ici encore c'est presque toujours de la vie privée que je parle; ai je ne me tiens pas à ces détails comme par le

a un mon proceai", sans le cnanger le moins uumoiiue; je, ne cesse pas d'agir sur le fond de la réalité la plus vulgaire et, en supposant le but atteint, j'aurai seulement élevé cette réalité à une plus haute puissance de poésie... Il y aurait eu chez moi progrès poélique dans la 7ïiême mesure qu'il y n eu progrès moral, » Dans les Pejisées <Vaoût il s'élève plus haut encore ; il montre que ce qu'il faut à l'âme pour être vraiment belle et pure, c'est un malheur, toi dt-yniir.

J'ai assez loué les poi'sies de Sainte-Beuve pour pouvoir apporter quelques restrictions à mes éloges. Je ne reprocherai certes p'as à l'auteur de se plaire aux sentiers étroits et aux coins ignorés ; je ne déteste pas ce quelque chose de sourd, d'humble, de discret, de nuancé, de subtil dans l'analyse morale qui le distingue. Mais je reconnais que cette subtilité a parfois quelque chose de morbide; que cette poésie familière est parfois bien plate et bien prosaïque.

iîart'ZG avait alteinl A lrc''S peu près oet fLfrc U'L lo llrjt qui poussait s'arii'îte et se poi-lape. Jusqu'à Irentu-truis ans il avait pursisté a™c ^èle et succès au sentier îidoplé,

martine, -Musset, qui savent revêtir de poésie les diHails les plus familiers: Sainte-Beuve n'est pas de ce nombre, L'exi'-cution chez lui n'est pas à la hauteur de l'intelUgence. L'imagination n'est pas assez puissante. Il y a trop d'intentions, trop de nuances; le style est entortillt', laborieux et précieux. Il manque de souffle et de faciliti':; il n'y a rien d'éclatant et de vibrant; c'est sec, triste et maladif. Ce n'est ni lesrjlei! niTountgan; c'est une brume grisâtre. Ah! si, avec .son intelligence, il avait eu la llamme, l'ampleur, la sublimité facile de Lamartine, ou la prodigieuse imagination de Hugo, ou la K-giTetù impertinente de Musset! Mais non; la nature lui a refusi'^ la grlce. Les dc'^tails sont curieux, l'idée est souvent ing(''uieu3e, la description est exacte, le sentiment, quoi qu'on en ait dit, est sincère. Et ni''anmoins l'impression est pénible. C'est que la période manque de mouvement et d'ampleur; c'est qu'on sent l'effort (le l'ariiste essout/lé qui sent, voit, comprend et ne peut pas exprimer ce qu'il a dans le creiir et dans la t('te. Il faut peut-être qu'un poéie ait l'esprit moins critique, ait moins conscience de ce qu'il veut faire. Voici une note de Monsieur Jean : « -le prie les personnes (jui liront sérieusement ces études et qui s'occupent encore de la forme de remarquer si dans qtielque-^i vers qui, au premier abord, leur semblerait dur et négligé, il n'y aurait pas précisément une tentative.

Ne soyons pas trop Sf''vcre, cependant, pour un poète qui a créù dans la poésie française un genre nouveau, qui a exercé une certaine influence sur le développement du génie de Hugo {Feuilles d'automne), de Gautier {Pre^nièfes poésies), sur un poète enQn qui a le culte, l'adoration de son art.

L'Art pst <;her ù Il ruppollu qui t Il <-i>ii«.>l<:' dt^ loi

Il plus qu'oi

11 est resté jusqu'à son dernier jour Qdèle

Terminons par un sonnet « nenl inspiré le poète.

e critiquea lieureuse-

A toi, Ronsard, à loi qu'un sorl injurieux Uo|iuis deux sitcles livre au mépris de l'hiatoire, J'ùlèvude iii«s mains l'autel expiatoire (Jui te puriHera d'un arrêt odieux.

ALFRJ'ID DE MUSSliT

ALFRED DE MUSSET (l)

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