‹ Les poètes du xixe siècle, période romantique: période romantiqueChapitre 19 sur 24 · I. -- L'HOMME ET LE POÈTE · texte numérisé non relu

I. -- L'HOMME ET LE POÈTE

C'est le poêle de la jeunesse. Il a chanta le plaisir avec «lie pointe de libertinage; puis, frappi'' an cœur d'un amour, violent et tragique, il a chaiili'' la passion avec une puissance incomparable. Il est. le pins personnel de nos poi'tes, le plus sincère, le plus vrai ; il en est le plus lyrique, si le lyrisme est l'expression du moi; il se rattache par l;'t au romantisme, dont il se 3i''pare du reste par la forme classique de son vers. Chez lui, l'homme est insi''parable du porte. Il a mis dans ses mftilleures poi''sies nniquement ses sensations et ses sentiments, litre complexe et caractiTC ini''gal, tantôt timide el modeste, tanti'it (al et impcrtiment, nirlange extraordinaire de sousibiliti'- et d'ironie, de raillerie et de passion, caressant et brutal, bon et faisant du mal

'11' Arvi'-(li- l'tiLriiii-. M/iml île WiMs-r yllarluii,-, IX'.Pil). —

déjà très impressionnable et très excitable. Il avait

dès son pins jeune âge, dit son frère Paul, « l'impatience de jouir » et « une disposition ;i, dévorer le temps. » U restera toujours lesclave de ses nerfs. Il aura des fureurs incompréhensibles, des abattements étranges, < des accès de manie », dit-on dans sa faniille. Avec cela, c'est un enfant de Paris, plein de bon sens et d'esprit, le plus spirituel des poètes du temps, avec un sens très vif du ridicule, l'art de voir et de peindre le détail pittoresque, un peu de la verve gauloise de Régnier. Ce n'est pas tout : il connait de bonne heure les auteurs du xviu' siècle, non Ses meil- ■ leurs, les plus corrompus et les plus corrupteurs. Il a en lui l'élégance et l'impertinence du dandy, avec quelque chose de libre et de dégagé, qui ne sent pas l'auteur de profession, un goût pour le marivaudage et la fantaisie, une joie de vivre avec des accès de mélancolie et de tristesse. Telles sont les qualités diverses qui ont fait de lui le chantre spirituel du plaisir avant d'en fiiire le chantre inspiré de la passion. On pourrait mettre :\ son œuvre, comme épigraphe, ces vers qu'il écrivit un jour ;

Amour, fl6.i.u du monde, exécrable foli(.>,

où, des deux côtés, le culte des lettres fJtait de tradition. Autour de lui, on tenait de très près par l'esprit ■ au xviii" siècle, et on ne devait rien comprendre au romantisme. Externe au lycée Henri IV, à partir de la sixième, il y fit de bonnes études. En lS:i7, il obtint le deuxième priï de philosophie au cononurs grm'-ral. Bachelier, il refuse de se préparer à l'Ecole polytechnique; il reste quelque temps à la campagne, chez lin vieil oncle, qui préférait l'histoire ù la poésie. Cet enfant de Paris ne se srnt pas en communion directe avec la nature. « Je m'ennuie el je suis triste, écrit-il ;'i nu ami, Paul Foucher, le :i3 septembre 1827. Je me -sen.s, par moments, une envie de prendre la plume et de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté me rebute... J'ai besoin d'aimer. » Il éprouve, comme toute sa génération, un sentiment de malaise; il n'a foi en rien ; il est en proie à un scepticisme débililant. Il commence son droit, puis sa médecine; enfin il se décide à n'être rien. Présenté par Paul Foucher à Victor llusjo, il fréquente beaucoup le cé'uacle romantique; quoique très jeune, il y est rv.çu avec .sympathie. Il y rencontre de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charh^s Nodier. Dans ce milieu poétique, il ne pouvait pas, doué comme il l'était, rester simple

il a passi'' au Crébilion (ils. Plus tard, il a conquis quelque chose de très semblable à la fantaisie shakespearienne; il y a joint des poussées d'essor Ij'rique l'i la Byron ; il a surtout relait du Don Juan avec une pointe de " Voltaire. » Ace moment, il écrit même un drame à l'imilation d'Hugo.' 11 semble être emporté Iui7même par le torrent romantique. Mais ce moment dura peu. Même alors it est loin d'avoir la foi; souvent même il a l'air de se moquer dos romantiques; il raille leurs déclamations et ('xagér;ition.s, quoiqu'il ait longtemps conservé ce défaut dans ses oeuvres ; il n'accepte pas leurs prin- . cipes littéraires, par exemple l'obligation de la rime riche. Il écrit à un de ses oncles en lui envoyant son prenii''r volume : c Tu verras des rimes faibles ; j'ai eu un but en les faisant et sais à quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se distinguer de cette école riineuse, qui avoi^lii reconstruire et ne s'est :ulressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant. • (Janvier IKÎll,} C'était, comme on l'a dit, iiit romantiqm; né dassifjiif.

Li's Cfiiilr>i d' Knpiif/np ri d'Unlie paraissent le l"^ janvier ISîU. Le volume ne passe pas inaperçu; Ibin de là; presque tous les journau.ï s'en occupent; certains y reconnaissent t un talent originiil et vrai » (k' Globe). Les classiques sont furieux; quelques-uns ne peuvent

gens, st'dults j»ar l'inipR'VU de la t'ormo et la vivacîti'i des RCnsiitions. Pour la langue, il est claRsk)uc dans le vrai sens du mot. Mais il s'amuse à disloquer les vers, à [jrodii-'uer les enjmnbements, plus liardiment que llugu lui-même; il a, en outre, fctte irunie et cette gaieté i|ui charment les uns et empochent les autres de le prendre au sérieux. Avant tout, il veut être 'indrpeiidanl, n'appartenir à aucune rccle.

!.e romantisme, où il a fait ses premiiTos armes, tule retiendra pas Inngtemps. Il est surtout agaci' par les tlii''ories littéraires. » (Chacun de nous, écrit-il à son frère, a dans le ventre un certain son iju'il peut rendre, comme un violon ou une clarinette. Tous les raison neuienis du monde ne pourraient faire sortir du gosier d'un merle la chanson du sansomiet. Ce qu'il l'iiiil au poèic, c'est l'ùmoiion. » Voilà sa seule théorie litti-raire,

A la Un de li^;t:i, il imblîe Un siircturlc dans un fau- U'itii. Sainte-Ucuve le classe, il est vrai, « parmi les les plus vigoureux artistes « de r<''po([ue. Mais, en gi''ni''ral, un s'occupe fort peu de ce recueil, connue <lu reste des œuvres qui vont suivre. Les critiques lui en

Ce recueil était cependant bien caractéristique. H contenait : La coupe et les lèvres, poème difficile à comprendre, avec des réminiscences de Byron; A quoi vcvent les jeunes filles, mélange de romanesque, de fantaisie et de tendresse ; Namouna, rêve charmant et libertin où l'auteur semble avoir voulu se peindre luimême.

Tout cela était jeune, vivant, éloquent, spitituel, ironique, personnel, el ne ressemblait à rien de ce qui se publiait en France à la même date.

Aurait-il longtemps marché dans cette voie? Se serait-il renouvelé? Il est inutile de le chercher. Nous arrivons au grand événement de la vie sentimentale de ■ Musset, à son amour pour George Sand, amour fatal et tragique qui a dévasté sa vie et fécondé son génie.

de mars Ib'iiî, George Sand écrivait à Sainte- Itillexion faite, je ne veux pas que vous Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne convieiidrions pas, et j'aur;às plus de curiosité

conaue, je trouve une candeur, une loyauté, une ten-

— jlEBWwun-^k'enivrent, C'est un amour de jeune homme

Shirt Way LfMt, Im, de camarade. C'est quelque chose dont je

l'iJéu, que je ne croyais reneontrer nulle

Dut là. Je l'ai niée, celte affection, je l'ai ï l'ai refusée d'abord, et puis je me suis »l<»l7*«r»î<^ir't'lir suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y .™is !.u7'Ï^M*H*w>!* <m!!Ï: mitié plus qun par amour, et l'amitié que R Cîjyi (J(f sais pas s'est révélée à moi sans aucune des . Oa»Du 5 je croyais accepter. » (25 août 1833.) Ce bonheur et celte tranquillité ne durent pas longtemps. Cet amour devient bientôt jiour tous les deux une effroyable torture. Musset passe de l'amour le plus tendre aux soupçons les plus injurieux, aux insultes les plus atroces : « Un quart d'heure après l'avoir insult<;e, dit -il, j'étais à genoux ; dès que je n'accusais . plus, je demandais pardon ; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire inouï, une fièvre de bonheur s'emparaient de moi;jeme montrais navré de joie; je perdais presque la raison par la violence de mes transports ; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour réparer le mal que j'avais fait. » Elle le ■traitait un ]>eu comme un enfant: cet amour forcené tantôt la raviswail, tantôt l'cpuisait et l'effrayail. Les deux amants font, en automne, une excursion à Fontainebleau; le 22 déceiubre, ils parlent pour l'halie et

elle Pagello. Cel amour romantique, à trois, n'était pas un article (l'importation. Musset, repris par son amour, part pour Bade i vers le 25 aoûti. A George Saiid : « Je t'aitne, ô ma chair et mes os et mon sang. Je meurs d'amour, it'un amour sans foi, sans nom, insensi^, désesl»ért', perdu. Tu es aimée, adorée, idolâtrée, jusqu'à mourir. Non, je ne i^uérirai pas: no», je n'essaierai pas de \'ivre, et j'aime mieux cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre b. G. 8and commence .lussi à être gagnée par cette espèce de folie qui terrasse Mu>set.

Fille se retire à Noliani, d'où elle écrit à On ami : « Ma vie est oïlieuse, perdue, impossible, et je veux en liiiir absolument avant peu. ■ Leur vie ne finit pas. mais leur amour recommence loclobrej avec les mêmes orages et les mûmes tortures. Le 12 novembre, nouvelle rupture. C'est au lour de G. Sand d'implorer dans des lettres qui vont jusqu'à la frénésie et au délire. Nouvelle réconciliation 1^14 janvier IMiôi, qui, naturellement, ne dure pas plus que les autres. N'en pouvant plus, G. Sand se sauve à Noliant (î mars 1835;, *.Je ne

C'est parce qu'il n'oublia jamais (ju'il v;i s'i''levei- .si liaut. Un autre homme va naiti'u en lui. • Je crus 'l'abord, dil-îl, nV'prouvcr ni regret ni duulciir de m<in abaiid'.n. Ji- m'i''li>igiiai iK-romi'iit; mais à pcino eus-jc rcgarjr autour de moi, ipie je vin un désert. Je fus sai>i d'une soull'raiice iLiatlendiie. Il me s-'uililait ([iie louifs mes jn-iisécs lumbaieiit comuic des Ti'uitbs .st'ulies, taiidis qui; je ne sais quel seiitimi;]il inroiinu, hurriblenieut triple et tendre, s'élevait dans mon àuie. Dès qiiu je vis que je ne jiouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur en dés^^sp^■ré. Devenu plus tran-

tll V.n IMIili, Mll^is<■l iLl |.arailru la C-i',r<'>:Mn"t d'iiil Eiijain du i/ù,(,>, ijiii osl luul ii l'iioiinvur de G. SiiiiJ. . tVll.- Omi/fS'

l,i-K nioiiiditH d'iail- ilitiic iouitiil^ iiiatlieinvii»'' y snjitsi fidi U'.

juM|(iïi In diiiiii'iT. di[iiiis La fivar ik- r/mi-iti- ins[|ii "à l'or- :in,-illrf,.^,- m-L-i^'rr. iin..' je Iil.i suis mi Ko à yl.-tm-v <miiiiii,' iim,

lii'tc'-ii n-ijuaiil ].■ liviv. » iï:. iti;.i lH3i;.) .Vhilli.nin'iJse iil. U-ii,-

rin-.uii.;.-.' Irsuij;.-it l'ini l'uLim: laiiu-.: ; .Ii; là, l-:llf ri Lui, il,. (1. Siiiid, Lui. ,'f. r.llf. di* l'Hiil di' Mii--.i>i, livn;a iiijusli^s ej dicu> par la ri.i.,111,..

Sun Limour pour G. S^intl et son désespoir lui ont inspiré les Nuits et le Souvenir, c'est-à-dire la plus belle partie de son œuvre. Son génie était dans son cœur; il était surtout lait de sensîljilité.

ili !•■ ixii-1.- du, iKi^i', cui- If pii..sat-ui- iiV'liiit }iasivMi' inaclir: [ilusirurf. dr «es Urami^a ou comciiius ont (:lù iJtTils du la tin

dij IS'JS ILU ilctiul lll' ïfi'iâ.

Sc^ œuvres n'avaient pas re(;ii l'accueil qu'elles mi'Titaient : les critiques en parlaient ;i peine, le irros public ne les connaissait pas. Cependant, à partir de 1815, on peut noter un certain revirement en sa faveur. Co revirement coïncide avec la chute du romantisme. Musset, qui avait été un peu éclipsé par les romantiques, pren<l sa revanciie, sans le vouloir et sans la chercher. A partir do lK-i7, son théâtre est à la mode ; on découvre ses ptK-sios; ou est ('■mervcilli'' de tant de grâce, de tant <lc poésie, de tant de naturel, de tant de franchise. Cette faveur devient bientôt de l'engouément, lit ceux qui curent vingt ans aux environs de I^^ÔO ne peuvent prononcer Sans émotion le nom de Musset. l''ooutez ce qii'éerivait Taiiie, en lyii'i : o Nous lesavons tous par cœur. 11 est mort, et il nous semhle que tous les jours nous l'i'ntendons parler... Y eut-il jamais accent plus uihrant el plus vroi'' ( 'eliii-l''i au moins n'a janviis nicnli. Il ii'n itU 'lue ce 'jit'it sentait, et il l'a dit comme il le Miilint. 11 a pensé tout haut. 11 a fait la

iimml jt' in- sais i|iioi d'affaissé ■'! d'clriqiié. Il est servi par lin art rnin[iliijué H savant, au prix diiqufl celui (lu Cénacle n'otait que jeu d'enfant, et qni semble un peu bjvanttn, comparé an lilnv et jinissant dèvelop-

ISiMSl

venir, avec si's chagrins si simples, à la portée de tous, et son français classique, à nos cui-ieux de sensations rai-es, aux inventeurs de l'êcrituri; décadente? Aussi l'ont-ils dédaigné. » Heureusement nos Jeunes poètes ne sont pas- toute la jeunesse. Et j'ose espérer qu'il y a encore, comme du temps de Taino, des jeunes gens pour aimer Musset el lo savoir par cœur.

L'AUTEUH DRAMATIQUE (1)

Rien n'est plus extraordinaire que la fortune du thê^itre de Musset. Ecrites pour la Revue des Deiix- Moiides, par conséquent pour être lues et non pour être jouées, ces pi'''ces n'attirèrent paa d'abord l'attention. Leur réputation commença en Russie avant d'êtro établie en France. Une comédienne, M"*- Allan, alors à Saint-Pétersbourg, après avoir joué Un caprice en Russie, le joua en IH47, le 27 novembre, à la Comédie française. Presque tout le théâtre de Musset allait paraître sur la scène. On joua, le 7 avril 1848, U (aiU qu'une parie snit oiicerle ou fermée; le 2'2 juin suivant, H ne faut jurer de rien] puis le Chnndelier en août; André del Sarlo en novembre; les Caprices de Marianne

(Il hruniïli.'^ro, O-x Kpi-'/urt -lu Thé'Hrp. françiiis [1036-

l"on peut prédire, pour le xx° siècle, aux pièces de Musset, la même fortune qu'eurent, dans le nôtre, 1<>S comédies de Marivaux.

Il est vrai que ces pièces sont à peine du théâtre, comme disent dédaigneusement certains critiques de profession. 11 est fort heureux que Musset n'ait pas travaillé directement pour la scène. Après ses premiers succès poétiques, l'Odéon lui demanda une pièce «la plus neuve et la plus hardie possihleu. Il écrivit {a Nutt i^ènilienne, qui fut représente le l''' décembre 1830. (Je ■ fut un échec complet, et nous ne pouvons que nous en féliciter. S avez- vous quel était son idéal dramatique? Ecoutons-le. nNe serait-ce pas une belle chose, écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte observation des règles. Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse grecque, d'oser la présenter aux Français dans

jeta ne se rùalisent pas : il n'écrira pas pour la scène, il '■crira pour lui-même. De là le caractère original de son théâtre; il n'a pas à s'occuper des exigences de la scène; il est dragage des conventions théâtrales, lui qui voulait une tragédie « avec la stricte observation des règles», II est libre de rêver à son aise et de se laisser aller à cette fantaisie ailée, qui rappelle -X la fois Marivaux et Shakespeare. «Ayant renoncé à faire du théâtre pour son temps, il a fait du théiltre pour tous les temps (i).> Nous allons passer en revue les plus importantes de ces fantaisies dialoguées.

Lorenzaccio [2} se présente à nous comme un drame historique qui rappelle la manière de Shàskcspeare. L'idée lui en vint en visitant Florence a la Cm de 1H33. La pièce dut être ('écrite à Venise en ls;!4. Le sujet, c'est une révolution qui avorte ; la morale, c'est l'iniitîliU'- d'un meurtre politique ; mais Tintérêt est dans l'analyse du caractère très curieux de Lorenzo. Epris d'amour pour la liberté, ce jeune patriote, au cœur pur, veut tuer le tyran Alexandre de MéJieîs. Pour pouvoir le frapper à son aise, il se rapproche de lui, se fait son

(1) A. Uarine, op. <

(2) Lorvnia'-i'io a thtAlni do lu Ki'ii.iiKs Bui'iiiiardt.

cutto dualité existait en lui. George Sand li^ savait bien et son friTc Paul l'avouait. «Tous coux qui ont connu Alfri'd di' Musa'f savent combien il ressemblait à la fois aux di'ux poraonnagos d'Octave et do Cœlio, quoique ces deux figures semblent aux antipodes l'une de l'autre, o

Hélas! Octave finira par tuer Cœlio, et Octave aura conscience de son malheur, « Cœlio, dira-t-il, était la bonne partie de moi-même; elle est remontée au ciel avec lui. » C'est pour ainsi dire l'état d'Ame de Musset, non pas seulement à celte date, Tnaîs pendant toute sa vie. L'histoire de son amour pour George Sand, la Confession d'un enfant du siècle, en est la preuve.

Fanlasio [l" janvier ltS34). C'est encore d'amour qu'il s'agit ici. La pauvre princesse Elsbeth se désole à l'idée d'épouser un prince «horrible et idiot». Elle est romanesque; elle a «dans sa pauvre pensée des fleura élranges et mystérieu.ses». Musset ne peut pas admettre qu'un pareil crime s'accomplisse; Fantasio fera rompre le raariagi'.

On ne badine pus avec Vnniour {l" juilli.'t 1834), Null*- part Mussel n'a chanté son hymne à l'amour avec une émolion plus vibrante. Qu'on relise les adieux de Perdican à. Camille, s Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire:

« Pouniuoi pas de moi? qui le rassure? je suisjeniie, tu es bellt', el nous sommes seuls.

"Eli bien! Quel mal y n-t-il à cela?

« C'est vrai, il n'y a aucun mal ; écoulcz-iiioi et laissez-moi me mettre à genoux,

CiiCiLE

« Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.

«Je frissonne île crainte el de joie... s

Telles soni les pièces les plus intéressantes du tliédlce de Musset ilj. Quel jugement devons-nous porter sur elles, ou plutôt quelle impression font-elles sur nous?

lli Jijij;iiuiis-y, pour ùliu roiii[jlLt, deux spirituclM i)rovi;i-l)i ■^i. un |"/ii miu-'os, mais U-i>^ ciiiiuiis; Un Caprice {lH-tî), et II Jaur

de fantaisie. Sauf dans Loreiizaccio, il n'a jamais essayé de reconstituer un milieu historique; il ne se préoccupe pas de la couleur locale. Nous sommes en Hongrie ou en Italie, dans une petite ville ou à la campagne, dans un château ou enBohcme: cette question est tout àfaii indifférente à l'auteur, et à nous aussi.

Nous sommes au milieu de personnages de convention : ce ne sont pas les mœurs de tel pays, de telle classe, de telle individu que Musset a observées. On ne pourrait certes pas faire un tableau de la société française entre If^'M et ItSûtl avec ses comédies, comme on pourrait le faire pour la périodesuivante avec les pièces d'Emile Augier ou de M. Sardou. L'action esi le plus souvent étrange ou déconcertante ou existe à peine. Qu'est-ce qu'il y a donc dans ce tbéàtre?

Il y a mieux qu'un décor historique oti une iiclniutv de momrs contemporaines; il y a des èires humains, il y a des âmes, qui soulTreut, qui pleurent, qui crient, qui aiment ; il y a cette vérité supérieure, que tout l'art d'un Scribe ne remplace pas, cette vérité que seuls quelques rares génies ont su mettre dans leurs œuvres,

a\vcG.S;iiid, Toulos

^UckiliPS 1

Sliakespeare, par la poésie. Mais qu'importe? 11 aécrit lies ]j(i;/es quiseront toujours vraies,- il a èvoijnè 'levant nous des ilmea qui ressonbliiU a\tx nôtres. Ses jxtsohnnijes ne sont d'aucun temps, parce i/u'i'is siinl de Imis les temiis.

Sans doute, il s'est mis souvent en scène : el ce n'est pas le moindre attrait de son œuvre. Mais ce qui peut surprendre au premier abord, ce qui surprend nioiiis quand on connaît Musset, nul n'a parli^ avec plus dvd(''licate>se de la jeune iille ; nul ne l'a plus re.spectro ; nul n'a mieux reprèseuté ce qu'il y a en elle de romanesque, d'irigéim, ilv pur el de hardi souveni, par innocence plus que par impudeur: songez à la romanesque Elslieth, i't la clairvoyante et liounètc Céoili-, A la drseiicliantéi; Camille.

Mais ce <]ui n'apparlient qu'à lui. diiiia ces pièces faites avec rien, c'est cet accent personnel, ce ton ;"i la fois sarcastique et douloureux, amer et passionnr, tendre et d(''seiiclianl(''. Une phrase, un mot nous frappe en plein cœur et nous émeut violemmenl. Le drame romantique, avrc ses. cris et ses hurlements, avec ses vers à panaclie, tait sur nous moins d'cITcl qu'une simple liyne de prose dite par Camille ou l'erdican.

Ce qui es! ausni Ijien particulier à ce lliériire, ce qui no se rencontre, je crois, que dans celui de Shakespeare,

maine bêtise et de la platitude universelle. On sait que, depuis lors, l'opérette a usé et abusé de ces fantoches : malheureusement c'est la seule chose qu'elle ait empruntée à Musset. Dans cette peinture de personnages grotesques, asservis aux convenances, aux conventions, aux préjugés, faut-i! voir une satire sociale de l'humanité? Pourquoi pas (11? Musset savait voir et observer, distinguer le corps de l'âme, le masque du visage- Et comme il devait trouver ridicules tous ces personnages, courant après les vaines satisfactions de l'amour-propre, lui pour qui l'amour seul était une réalité ! La comédie humaine semble le remplir de pitié et exciter sa raillerie plutôt que son indignation: t. Je ne méprise point les hommes, dit Lorenzo, je les connais. Je suis très persuadé qu'il y en a très peu de méchants, beaucoup de lâches, et un grand nontbre d'indifférents B (2). Telle paraît être la philosophie de notre auteur: mais peut-être n'est-il pas utile de l'approfondir.

Quant au style, c'est encore ce qu'il y a de plus inimitable chez lui : simple et poétique, familier et musical, éloquent et spirituel, il n'est jamfus ni déclamatoire ni trivial; mais au rythme qui nous berce, mais à l'image qui nous charme ou nous éblouit, nous

(1) Bi-uiiotiOi'i!. iiii. rit., ]•. 3(i0.

(2) Lor-v>,:ai-<.i; [\, il).

Ce qui mV'ionne, c'est qu'un pareil théâtre ait conquis si vite la faveur du public, Non seulement il a plu, mais il a (■té assez justement apprécié, Sainte-Beuve, il est vrai, proie>ite làpropos de II ne faut jurer de rien) contre aie dt'cousu et le manque de sens», contre «ces caractères vraiment pris dans un monde bien étrange i , contre une pièce « sans tenue, sans consistance, sans suite». Les autres critiques ne sont pas de son avis. «Ce petit acte, joué samedi aux Français, dit Théophile Gautier à propos du Caprice, est tout bonnement un grand événement littéraire- Depuis Marivaux il ne s'est rien produit à la Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que ce chef-d'œuvre mignon.,., qui n'avait pasété écrit pour la scène et qui était pourtant plus adroitement conduit que du Scribe. » Auguste Lireux, dans le Constilulionnd, parlant des Caprices de Marianiie, déclare qu'on « n'est pas habitué aitï- pièces iHilxircUes et àcetic fantaisie si scmblahlc à la vérité même, qui est le propre de M. Alfred de Musset». Voilii en elîet l'originalité propre de Musset: ce mélange de fantaisie et de vérité, de rêve et de réa-

Auguste Barbier I Ce nom fut prononcé jadis avec enthousiasme; il ne réveille aujourd'hui dans l'esprit des lettrés 'qu'un écho bien affaibli. Etonnant exemple d'un homme qui a eu du génie ou l'apparence du génie pendant un an (exactement d'aoïit IS'iO à la fin de 1831), comme soulevé par la tourmente révolutionnaire, et qui ensuite est retombé dans le néant, d'où les événements l'avaient fait brusquement sortir (1). Sans doute, encouragé par un succès éclatant, il publiera d'assez nombreux ouvrages (2), plus nombreux

111 II fut si pomi'lùlcmcnl <iubliii ilo sim vivant, qu'il uVulra à l'AcaïU'inio françaisn qu'en iHW <-l «iii'il nu l'iit dùcoré qu'en mu.

(3i Les [amhcs (IS311. — lamÙrS et P'.èmc-. — C/innU t-irils et relifii'-urilSllK — Rinu-M livi-'-ï'/iK-i (ISIHi. — .S'iVr^s ,18ll|i.— Snlii-es [Isijr.i. — Clies lef pnètex. ûtiiiios, Iraiiiiolions ol imitniinni en vei'rt [Ix^Zu — Pi-i-xie/i p-sl/minvi (ISk-Ii. — En prnsi! ; Tn>i» Pnsnion* [IHG~]. - ConfM i/a «iiV (ISTJ). — Snurcnirrt vt Si- U.ouettfS (1*«3|- — HÎKtoireg •le roupie II8S0), — Tnhiftiex iCUmbrano. Promenade!' au Li.icbi-c (lîiWI). — TrniJuclion .lu Dt-'-impt-on di' Koci-a.'c (1X15|. — 'l'hi'rtln^ : Hi-nn'riut" Ccllini, o|i.Ta (ia3S). — Jule» Cèsiir. de S|iakes|>i^an;(18l8). — C/inrt'-in lia cwuse Marin, de CoIitIiIrp (1876). — II avait di'but^ en V^Ht par Ifg Maunaix Garçiins. rnman historiqui-.

que éclata la Révolation de li<!0. Il fut de ceux qui crurent voir luire l'aurore d'un jour nouveau : il fut cruellement désappointa. Comph'tement désintéressé, il ne demandait rien pour lui, mais il demandait beaucoup pour le pays. De ses déceptions comme citoyen jaillit son indignation ; de son indignation jaillirent ses ïambes ili. Il tonno et rugit contre • les charlatans. les marchands de pathos, les faiseurs d'emphase et les balailins », qui veulent confisquer et exploiter le mouvement jiopiilaire.

C'esl qu'il sonne a.ujouiii'hui liiins un siùele d'airain. Lu cynisme des mifurs doit salir U pni'ok.

l-:i la liaine du mnl enfanie l'hyperbok.

tir donc je puis bravci' le regaivl pudibond : Mon r.v-i r,i,!.- et 'jr-o^^U-r est /.orntctf /ii.Hinie au fond. :Pi-olo:iue.i

On ne saurait mieux se définir,

dii L'amour aouniprisKouâ la déno mina [ion fvnîTak- d'iambet

ui.T. U milre employé II l'inml».' dej anciens.

uvr IVanolii' et rapide ;

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Peut-être, au milieu du mouvement romantique, s'occupait-on plus, dans cette étude, de littérature que de procédure. Et je ne dis pas que notre jeune clerc n'ait paa rôyé dès lors une couronne de laurier. A cette époque, il se lia d'une amitié inaltérable et touchante avec Brizeux, véritable poète celui-là, mais si différent de Barbier, que son influence, d'après de Vigny, aurait été désastreuse sur l'auteur des ïambes {Journal d'un poète, p. 80).

Que trouvons-nous chez Barbier? Des sentiments d'honnête homme vigoureusement et brutalement exprimés. Il aime le peuple,

La grande puiiulaot^ ei la ■^aiiUi! canaille,

et il en veut aux charlatans qui l'exploitent : d<; là (a Curée. De là aussi la Popularité, où il s'écrie :

Il aime la liberté, et il en veut aux tyrans qui la confisquent : de là l'Idole dirigée contre Napoléon, à une époque où les plu? grands poètes célébraient la

Au grand soleil de messidor!

Tout le passage est superbe : il mérite sa réputation. Il a du mouvement, de l'ampleur et même une certaine émotion que le lecteur arrive à partager.

11 voudrait l'union du bien et du beau, et il gémit sur l'immoralité de la littérature, surtout du théâtre de son temps :

C'en est fait aujourd'hui de la beautû de l'art !

Ah ! dans ces temps maudits lus cilovens iniques

Ne sont pas tous errants sur les places publiques.

Mais les hommes pervei's, mais les hommes coupables,

Ce sont tous ces auteurs...

Ils ne savent donc pas, eas vulgaires rimeurs,

Quelle force ont les arts pour démolir les mœurs.

IMelpoméne-]

La décadence des mœurs, il la déplore enèore dans la Cuve; il se demande si l'imprimerie est une bonne invention, en voyant ses effroyables excès (la Reine du monde).

Les ïambes sont suivis de Poènies consacrés les uns à l'Italie (Il Pianto, 18r{3), les autres à l'Angleterre {Lazare, 18^7V Les poèmes sur l'Italie ne sont pas des chants de joie et d'allégresse. Il n'a été séduit ni par le paysage ni par les monuments. Quelle différence avec Lamartine, à qui l'Italie inspire des strophes éclatantes, harmonieu.ses, où il chante l'amour et la

La Mort, la Morl ! elle esl sur l'Italie entière.

{Campo Santo.)

Et rien ne parlait haut comme le grand silenro Qui dominait alors cette ruine immense...

Kt In mélancolie empreinte en celte terre

Ce a'cst plus de \& tristesse, c'est de réiiouvaiito qu'il éprouve à la vue de l'Angleterre.

(Prolofiuo.)

Il la voit à travers les brumes de la Tamise, l'immensité de Londres, les fous de Bedlam, le gin, le 8[ileen, la débauche et la misère. Il s'évade de cet enfer comme on sort d'un horrible caucbemar. Ettoateson inilignation se fond dans une immense pitit'- pour rhiimanité souITrantc :

Puisse cet hymne sombre

Au peuple noir des gueux '.

{Epilogue.)

Ce sont là des sentiments de brave et hoiini'te homme. Comment sont-ils exprimés? Ilcias! c'est ici le côté faible de notre auteur. Sans doute il est énergique et vigoureux, mais il est emphatique, grossier et

comme le pas ue ciiargi

En résumé, Barbier n'est ni un grand t un poète, ni ua artiste, ni un créateur. Chez lui l'homme est supérieur au poète, le caractère au talent. Il a montré une (ois de plus que les sentiments les plus honnêtes ne suflisent pas pour faire un -poète, c'eat-à-dire pour donner à une œuvre ce je ne sais quoi que l'on trouve chez Musset ou Lamartine, même quand ils écrivent en prose.

Deux pièces doivent cependant rester et ^tre mises à part parce qu'elles correspondent à des sentiments éternels dans le cii.'ur de l'homme, la Cui-èe et l'Idole. II y aura toujours, après un changement de rt'gîme, la curée des places, et il y aura de loin en loin, sous les gouvei-nenients les plus libéraux et les plus pacifiques, comme une nostalgie de la guerre et du despotisme.

Me trouve-t-on un peu sévère pour Barbier? L'opinion que je viens d'exprimer est, au fond, celle de la plupart des critiques qui ont parlé de lui, même dans des circonstances où la courtoisie est de rigueur. Lorsque M. de Sacy le reçut à l'Académie française (17 mai lf-<7(Ji, voici le compliment qu'il lui adressa : K L'Académie désirait un poète et o'est vous qu'elle a choisi. Un mot suffirait pour justifier son choix ; vous

du public en est demeurée à vos ïambes, et vous coiisidére, oii peut s'en faut, comme im homme mort depuis bien des années pour la poésie. Tant de vers qui attestent la souplesse de votre talent sont restés comme non auernts pour ces obstinés et exclusifs admirateurs de vos ïambes. »

Quand M^' Perraud remplaça Barbier à l'Académie (le 19 avril 18^^11), sans doute il le comparai Juvénal, à Kt-gnier, à d'Aubigné.ù André Chénier; mais il insista surtout sur l'éK-vation morale de son œuvre, a Son inspiration, dit-il, est née d'un sentiment moral. C'est la protestation d'une conscience soulevée de di''yoiit. 11 réalise dans ses vers l'alliance du beau et du bien, a C'est, en eiïet, le but qu'il a poursuivi, — ce qui ne veut pas dire qu'il l'ait atteint. ■ ^

Enfin, Sainte-Beuve porle sur lui un jugement sommaire, que la postérité semble avoir ratilié : a Barbier, c'est un poi'te de hasard. »

Mais si lu Oiirèe a été < un pur accitlent dans sa vie », cetle pièce a eu un tel retentissement qu'elle pourrait bien, avec l'Idole, assurer à son auteur une gloire immortelle.

BRIZKUX

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