‹ Les poètes du xixe siècle, période romantique: période romantiqueChapitre 20 sur 24 · BRIZEUX · texte numérisé non relu

BRIZEUX

BnzcuY est aujourd'hui complMement oublié. Même de son vivant, il n'a jamais eu une renommée retentissante. Discret et même farouche, il ne recherchait pas le bruit et ne vivait que pour son art. Ce n'est pas un grand poMe, mais c'est un pot'te et un potte original. Sentiments délicats, pensées olevées, sensibilité ardente, inspiration tn's pure qu'il pui.'^e dans la religion, la patrie, l'amour de la nature, l'enthousiasme pour le bien qu'il no sépare bas du beau :

sentiment exquis de la langue et de la mesure : telles sont les qualités qui noua frappent tout d'abord dans son <r>uvre. Ce poète est un artiste scrupuleux, épris de l'idéal, mais qui a le goût de la réalité. Idi-ni et réaUUf

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La Bretagne et Brizeux sont, en efîet, Inséparables. C'est à Locient qu'il naquit en 1803 d'une famille d'origine irlandaise. Ses plus lointains souvenirs sont la mer, la Bretagne, les légendes celtiques ; privé de bonne heure de son père, il fut élevé par sa mère qu'il a souvent chantée avec émotion. A huit ans, il est envoyé chez le curé d'Arzannô, en pleine terre celtique ; ce prêtre était très instruit et avait pour Virgile une admiration qu'il fit partager à son élève. En 1816, il entre au collège de Vannes ; en 1819, à celui d'Arras ; en 1822, nous le trouvons \i Lorient dans une étude d'avoué où il passe deux ans; puis il part pour Paris où il doit faire son droit. Le voilà enlevé à son cher pays natal, mais il y reviendra tous les ans. 11 professera quelque temps à l'Athénée de Marseille (janviermai 183^^). 11 fera plusieurs séjours en Italie de 1831 à 18'i9 ; et j'aurai à noter l'influence de l'Italie sur son œuvre. Il mourra en 1858 à Montpellier, « épuisé par ses travaux, par une sensibilité ardente, par une vie toute dévou('-e au culte de l'art ».

Mais sa principale, sa meilleure inspiratrice, c'est encore la Bretagne. Il n'a pour être poète qu'à inter-

aux touristes distraits, mais qui se révèle aux vrais enfants de la Bretagne. De là ses, élégies suaves et pures qu'il intitule Mane(183l) en souvenir d'une toute jeune Bile qu'il avait connue h Arzannô. Ce n'est ni vibrant ni éclatant, mais c'est doux, harmonieux, avec une certaine mélancolie dans les sentiments, et dans les descriptions une simplicité et une largeur qui rappellent souvent l'antique. Ce n'est pas une histoire suivie, ce sont des idylles ou élégies qui peignent la Bretagne, ce sont des souvenirs dont quelques-uns se groupent autour du nom de Marie. Il est ù Paris dans une période de trouble et de discorde et il songe à sa Bretagne qui lui rappelle la tranquillité et l'harmonie : c'est un asile où sa pensée se réfugie, c'est un port où son âme s'abrite. « Au milieu des incertitudes de nos temps, dit-il, dans la Préface, incertitudes cruelles et cependant chères à la pensée en ce qu'elles constatent son indépendance, la nature est une synthèse toujours visible et vivante où Von aime à se reposer. Là toutes nos facultés peuvent se développer à l'aise et s'appliquer, notre intelligence concevoir, notre cœur aimer, notre imagînalion librement déployer ses ailes, » On voit que notre poète est en même temps philosophe ; je l'aime mieux cependant quand il parle de son pays. « Bien peu de gens ont des idées exactes sur la Bretagne. Pour apprécier les peuples simples, il faut avoir été élevé parmi eux, de bonne heure avoir parlé leur langue, s'élre assis à leur table : alors se découvre leur pi>ésifl intimi- et rnrlire et In (ynirp nntii'e de Ipitra

de fermer son âme à la haine, de se nourrir du beau, d'être tout entier au devoir, à l'art, à la philosophie, de vivre calme et solitaire au milieu d'anciens souvenirs. Tous ces sentiments, il les exprimera par des chants. Car

Ma race aux longs clieveux esl lillo de IWsie

El la lande a paidé la floiir de [■oû^ie.

Il célébrera surtout ce pays qu'avec tant d'amour le premier il chanta.

Et l'inspiration du poète est si pure et si sincère que nous finissons par nous intéresser comme lui à cette terre de granit, à ces chênes, à cet océan qui l'entoure.

« L'Italie, nous dit-on, lui donna la science exquise de l'art. » D'où les Ternaires ou (ii Fleur d'or (^lti41,i, La

iume de Marie, disait-il, s'adressait avant tout au sentiment, celui-ci, même en face des splendeurs de la nature et de l'art, à travers les épisodes, délassements du chemin, devra donc s'adresser surtout à la réflexion. Après les fraîches années de jeunesse et d'inspiration, combien pourraient, dans la vie et dans l'art, négliger l.t science et impunément se passer d'elle ? C'est la nécessité de cette recherche pénible, mais fructueuse, qui conciliera à ce livre (es hommes de pensée, » Je crains que le poète ne se fasse un peu illusion à cet égard. Sans douleil parle de science, de pensée et de réflexion; mais Je l'aime mieux quand il cueille la petite fleur du sentiment et du souvenir.

Malheureusement, Brizeux n'est ni Lucrèce ni Alfred de Viynyiet nous n'avons pas à apprendre grand'cjiose i'ii feuilletant le livre de son esprit.

Diiim li^ monde liIù:iI j'ni rui^itli U>ur A toui' LVipn' friiil de tscienue'et le doux IVuîl damiiur; M'ékvarit stuia orgueil vci'h le souvut'aiu Multi'o, Sur lui, l'âtru nomplel, j'ui mudolé mou être.

Il avait écrit au début de son poème les vers sui- ,

varitsqui me|)arais3enttrè9sigiiifiCittifs;carilsraon1reMt

ce sont encore les souvenirs de l'Armorique qui nous charment le plus.

Il flhaiitail son pays el lo faisail aimer.

Non, ce n'est pas la science et la sagesse qu'il aurait dû ou pu demander au beau ciel de l'Italie ! C'est la lumière rayonnante, c'est la pureté des contours, c'est le pittoresque, c'est la beauté plastique, à supposer que ces qualités fussent bien en harmonie avec les sentiments plutôt tendres et mélancoliques qu'il excelle à exprimer. Il me parait l'avoir compris quelquefois, si j'en juge par les vers suivants :

La clai'ié d'un beau jour m'attire vers lus cieux, Et je me sens meilleur lorsque je suis heureux. L'IuH lie sombres pensers ! Poètes radieux,

Revenons à la Bretagne pour ne plus nous en é ter.

Les Bretons (1845j sont une épopée rustique et familière, où nous est présentée avec beaucoup de simplicité

tume des paysans pour vivre et causer avec eux ; il a pu ainsi étudier sur place les mœurs du pays et puiser à la source les antiques traditions ; car dans ce pays le passé est lié au présent, et souvent le meilleur moyen de comprendre ce qui est, est de savoir ce qui a étû. C'est ainsi, jour par jour, qu'il a recueilli les fragments de son épopée. C'est une œuvre avant tout bretonne ; mais, comme elle est vraie, elle est en même temps liiimaine. C'est pour moi l'œuvre capitale du poule. Il a l'esprit plus mûr qui; lorsqu'il écrivait les idylles connues sous le nom de Marie ; il a plus de points de comparaison, plus d'expérience de la vie. Il est sur son véi'itablc terrain ; il a pu faire une œuvre d'amour et d'iiarmonie. 11 a réalisé ce qu'il rêvait. < A mon pays, éci-it-il dans la Pi-èfacc de son poème, j'offre ce fîdéic tableau de ses mœurs^ sous cette histoire paiticulière, peut-être aussi l'on découvrira comme un ensemble de la vie humaine, ce fond éternel de toute poésie... Point (l'aventures étraiiuies ni de passions outrées, mais toujours i« naïveté et la profoiideur du sentiment. Le ro-

lll U' ]"W'iiiL- a yi oh;Luls; un voici les lin-cs : Lr Pardon. — f.cs QiiOU-ws. — Le» \-ee3 de Noua. — Les Iks. — Ciim'tr.

— Retour en Cornouaille. — Les Lutteurs. — La C/inffe-Aîart'e.

— Le Pilleur des cili:». — Lu Baie des Trt'pusxt's. — Les P.lerins. — Renenntre des viiu/ Hrel-ins. — Oaiif les Alon- \i'iiie$. — Lm Miiieiii-s. — La Cliarreite de la mort. — Le ■\.:\coi diirerinicr. —/,<!.< Tracaiiicd\iulrelfia — l.a .\'iit des \l:rt^. — Le M,in:l,r de Ki-iiiprr. —Les 'i:onsi:ru-. — Les '■ilriiscs. — Le» Rr/rac-tuires. — Les FiançaitU-i. — Les \o:-eê.

T aans ces poenic « ta vie a la (0(s sioujuf,

enthousiaste et religieuse des Breton^ ». Le plus grantl éloge qu'on puisse faire de son œuvre, c'est qu'il y a parfaitement réussi. Ecoutons-le chanter :

protons, pour qui j'écris les amëres angoisses

De deux amants de Scaor, cette Heur des paroiases,

Et qui dans ces récits simples et familiers

Retrouk'ez les tableaux de vus pixipres foyers,

O peuples de Léim, de Tréguier, do Comouaille,

Avec tant do rtrvi'UJ-, vous, pour qui je travaille,

Gens de Vanne, écoutez comme des fils pieux :

t'ar je veux aujouivl'hui parler de vos aïeux ! .

Hélas i lejirs noms sont morts l sur le boi-d du la grève

l.e dolmen Irisleniunt dans les sables s'Olève.

Aucun bai'de à l'eutoui' n'eiiloimc de chansons.

La hai'pe sus]iondue aux portos do; maisons,

(Jui charmait de sa voix dnuco et mélancolique

Les voyaffcui's errant dans les Imis dWrmorique,'

lA liarpe a dtspaini. Xotit; terre est sana voix :

Nous ne savons plus rien (tes hommes d'autrerois,

(Chant III) ]| aai doux d'écouter, les deux maîtis sur les Ramme^, Des cunlcs merveilleux de pays enchantés.

Ht depuis des mille ans des vieux aire répélûs. Où i-evit la Bretattnc avec loulo sa gloire, El dont le noble peuple a gardé la mémoire.

(Chant XVHIi Quand l'élerricl oubli recouvre tant de l'nfes, Mon peujile dans mes vers aura-l-il quelques traces? Bretagne, ô vieilles mi^urs, noble rusticité, Knsnmblc. liarmoni''Ux de force et de beauté !

(Chanl SXIV)

iS.-lî. Taillandier). Il essaie lui-même de montrer . l'iuiiir de son œuvre. * De ce pays ^la Bretagne) j'ai d'abord iraci' une image légère dans l'idylle de Marie, puis LUI tableau étendu dans l'épopée rustique desBre- (uîis, laquelle trouve son complément dans ces lîisloin's iiO'Hifjues et le recueil de Priincl i\t Nola (1). Tout a son lien dans le livre lyrique de lu Fleur d'Or. Kufin, issu de la race celtique, je ne devais pas négliger sa langue : jjIus d'un chant- de la Ilnrpe d'Armoriqui: (2i ;Telen Arvori, destiné à raviver ta pensée et

1 Lfs HisUdreë pocl i»i2, nma a ùlù ré

ijucÊ soiil (lu INj;.. l'rimel et Nola csl nui, par la .volonté du l'auWui', aux

loii-e» pofliqueê.

i, Cv M.lll iIl'H JHHiSU-

liirlioLi <l-iui innHd II [.iiiaux .l'un llUliont Uii>-,c aussi uni! Ira il <iùUini-. y.- ••' wi.k'i

wi buKiir .■-■lii.iur. Il a .U.iiiiÈ au!*»i la tiiJji-u du ]n»vi't'l,r» Lxn.iiis <-t rËiiiii li's «(><.■ (/(-s itu-nx 'le liciLK </« lo lln-f-iiieiioliiui .!«■ la Dfrine <:in.<lif llNIli. Il lin; lK'7 \K)r un a.-ti- <ri v.-rs iiilitulû

d'autre but que d'adoucir, d(^ rorlifier, de consoler. L'idéal est pour l'àme ce que l'air est pour If corps, une aspiration ncces-saîre. Après l'inspiratioii religieuse, la poésie, fille du seiitimeut, est l'expression la plus soudaine de l'idéal. Pour certiiines dmes la j>oésie est une nt-ceasvC; la pi'aCiijue même du devoir. » Nulle part, en effel, il ne s'est plus approché de l'idéal que dans ses Histoii-es poétiques; nulle part il n'a mieux réalisé l'union du beau et du vrai. Il y a là des récits simples et purs, mais en même temps émouvants, et qui sont dij.'ues de l'antique. Il y recoimaît lui-même « une simplicité naïve, une élégance naturelle et intime, la franchise de la forme ». J'y trouve encore autre chose : une éiévaiion dans les idées, une grandeur dans le sentiment, ujie beauté dans la forme, qu'on ne trouve pas toujours à ce degré dans ses autres poèmes.

I dira avec un sentiment très net de la réalité

Il fera sortir du vieux mythe de la Sirtne un symbole poéliqnement exprimé :

Toujours liabito^-viius dans la, Ah ! ommu le« marins, parloL Cliai-iio lr.,uve, amoureux, l'idi /■-'( 'i<if jiisi/u'i'i la tnm/ic il m

Toutes ses idées sur l'art et sur l'idéal, Brizeux essaya de les résumer dans un petit traité en vers qu'il appelle l'iuHiijnc nourrtle. Il n'ignore pas ses

qu'il ne peut pas être plus élevé.

Voici toute sa théorie renfermée en quelques mots ■

I.a nature, l'amour, la. parole d'un prêtre Avaient en un seul jour féconda tout mon Atre. Ami de l'idéal, muls ta main dans ma main.

Et je le conduirai par le même chemin.

Tel est ce poète délicat et pur qui a chanté la religion, la patrie et la nature, qui a dans sea œuvres au fondre l'idéal et te réel, qui nous a donné « l'élégie familière ou la rustique épopée » de la Bretagne. Si le culte de l'art et l'amour de l'idéal suffisaient à faire un grand poète, nul ne serait plus grand. Malheureusement ses sentiments sont plus délicats que son génie n'est puissant. Tel qu'il est, il nous apparaît comme original et sincère : et à ce titre il mérite une petite place dans l'histoire de la poésie française. II a fait une chose qui n'existait pas avant lui ; il a créé en France l'idylle vraie, à la fois réelle et idéale; il a peint simplement et poétiquement les mœurs d'une province. Je reconnais qu'il lui a manqué le souffle d'un Lucrèce,

» L.es plus vrais taDieaux (i|, les plus vives reaiiti^s qu'il nous offre ont encore un parfum antique qui trahit une instinctive familiarité avec les maîtres de l'âge d'élégance, avec les poètes du Musée et de l'Anthologie, » Il le compare « à Moschus et à Bion ». Nous sommes en 1831 et Marie vient de paraître. Deux ans après, en 1833, à propos d'une nouvelle édition de, Marie, il ajoute : « Celui que nous appelions Bion est devenu plus sauvage. Mais Vart grec s'attache à lui et se trahit en parfum sous cette âpreté. » Vingt ans plus tard il fera encore son éloge, tout en lui reprochant avec une insistance vraiment exagérée une trop grande prétention à la simplicité, c Au-dessous et en dehors <les grands poètes du temps, de ceux qui ont exercé action et influence, M. Brizeux est u» poète d'élite et (jUt compte ; c'est une nature individuelle très fine et très marquée. Il a publié il y a vingt ans le joli recueil de Marie, qui offrait quelques élégies douces, discrètes et d'une qualité rare. Plus tard il s'est appliqué dans lu poème des Bretons à tracer des tableaux de mœurs qui fissent revivre ce pays de Bretagne, auquel il s'est presque exclusivement consacré. Quelques-uns de ces

(1) Portraitt contemporain», t. 11.

ment rurale. M. Brizeux de nos jours y a tâché : mais il tache trop. Sa poésie est toute caillouteuse. Il y a chez lui une très grande prétention à la simjdicilé. Sa poésie pastorale me paraît surtout manquer de naïveté franche et de cet amour des champs qu'avait Racan. On croit sentir qu'il ii'aimc le courtil et le moutoir quen vers. 1 1 a l;i coK-re contre la ville plutôt qu'il n'en a l'oubli et l'amour des champs » (2). -7- « Cette gentille Marii- dans son premier costume n'était qu'une petite paysanne à l'usage et à la mesure de Paris. Ce n'est que plus tard que Brizeux a songé tout de bon à se faire Breton. Dans le poème de lui qui porte ce titre, (es iJtvtojis, il a réu.ssi dans doux ou trois grands et vigoureux t;il)!e,iux ; l'cnsonlde mnnquf d'inti^rât et le U>nt eut dèniiè de channe. Je ne parle pas des divers recueils qui ont suivi et qui, sauf quelques pièces assez rares, ne sont que les produits ingrats et de plus en pins saccadés d'une veine aride et tarie. Mais Urizeiix

(1| Cameriei du lundi, i. XV .,18601-

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