CONCLUSION
Comme homme, il est digne de tous nos respects: courayeux, franc, désintéressé, lisait rester indépendant et fier en face de Napoléon, sloïque en face de la mine. Il est républicain, voltairien, disciple du xvirj' siècle. Par quelques-unes de ses idées pliilosophiques' et religieuses, il appartient en effet au siècle qui vient de finir; il doute, il manque de foi. Par là il ne sera pas compris des générations qui arrivent. Et cependantily avait dans son imagination, dans ses audaces dans ses innovations, dans son «. talent irrégulier, original et fantastique » (1), quelque chose de romantique. Néanmoins, quand les premiers romantiques ^apparurent, il
(1| Chark's LabiHii, FAuiIfs littér
nouvelles que le poète avait été le premier à iiitroduti-e. Il resta donc un isolé entre les classiques, dont il s'éloignait, et les romantiques, dont il se croyait plus éloigné qu'il ne l'était. S'il fut le précurseur du romantisme, ce fut maigre lui ; comme c'est malgré lui que V. Hugo l'a remplacé A l'Académie française.
S'il est difficile i'i classer, il est moins difficile à juger. Il a écrit la dernière belle tragédie classique du xviii" siècle et la première comi'die historique du xix° siècle; enfin, dans sa Panhypocrisîade à la fois .symlmliquc, «'■pique, dramatique et satirique, il a laissé une des œuvres les plus étranges, mais les plus puissantes que je connaisse.
Que lui a-t-il donc manqué? 1! est temps de le dire: il lui a manqué le style. Enfant précoce, écrivain facile et abondant, il n'a pas eu le don de la forme. Malgré sim imagination, sa verve, l'clôvation de ses pensées, il est vraiment trop im'-gal dans son style, surtout quand il écrit en vers. On pourrait dire de lui qu'il a eu plus de génie que de talent, si dans un écrivain on pouvait séparer la forme du fond, le style de l'idée, riarement l'expression poétique est à la hauteur de la conception: il y a trop souvent de la déclamation et, ce qui est plus irritant encore, de la platitude.
t II est né trop Wit, dit très bien M. Legouvé. C'est un homme du xix" siècle égaré à la fin du xvnt*. Son imagination, .ses conceptions, sa nature tl'e.'sprit sont d'une époque ; son style est d'une autre. Plus puis sant, il aurait brisé le moule de ce stvle, comme il avait
|11 Voici ce qu'i'i-i'ivait déJÈ\ au sujet do son style MarieJoBcpli Cliénier, dans son Tableau historique de l'état et de» progrès de la litte'rature française depuis 1789 : « A force de vouloir ûtrc neuf, il a, dil-on, dans le choix des mots et des tournures, une lyehiTrhe plus pénible qu'ori^nalc... Doué d'un esprit étendu, bi'illant et facile, il n'a qu'à redevenir naturel, assuré qu'il lui est impossible d'être vulfraire > jp. 29S).
JACQUES DKLILLE
Il avait eu des débuts très humbles. Né à Aigueperse, en Auvergne (en 1738), fils naturel d'un avocat nommé Montanier, qui ne lui donna pas son nom, mais lui laissa une rente viagère de cent écus, élevé d'abord au presbytère de son village, puis chez les jésuites du collège de Lisieus, il devient maître de quartier au collège de Beauvais, puis régent à celui d'Amiens. De bonne heure il est attiré vers la poésie. Il écrit en 1761, en l'honneur de M. Laurent, inventeur d'un bras artiliciel, une Epître qui est couronnée par l'Académie française. Il publie en 1769 sa traduction des Géorgiques de Virgile, traduction qui allait le rendre tout d'un coupcélèbre. Voltaire écrit àTAcadémie française en mars 1772 : e Rempli de la lecture des Géorgiques de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée, et je pense qu'on ne pouvait faire plus d'honneur à Virgile et à la nation. Le poème des Saisons (1) et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poèmes qui aient honoré la France après l'Art poétique. Je pense, messieurs, qu'il est digne de vous de récompenser les talents en les faisant triompher de l'envie: » L'Académie s'empressa d'élire l'heureux traducteur. Le duc de Richelieu te trouva trop jeune et ne lui permit
(1) De Saint-Lambert.
gloire ? Evidemment sa traduction ne reproduit pas toujours la mâle beauté de l'antique; maiselleest assez exacte, élégante, aisée, habile ; elle a fait admirer Virgile à des hommes qui ne l'avaient jamais lu, à des femmes qui n'en connaissaient que le nom.
Encouragé par ce succès, il va « toute sa vie refaire les Géorgiqvcs » (1). En 1782, il publie les Jardins (^1 chants). Dans le premier chant « il montre l'art d'emprunter à la nature et d'employer heureusement les riches matériaux de la décoration pittoresque des jardins irréguliers ; de changer les paysages en tableaux... Le second chant a tout entier pour objet les plantations et la beauté des perspectives... Le troisii'me renferme des objets dont chacun n'aurait pu remplir un chant sans tomber dans la stérilité ou la monotonie : tels sont les gazons, les fleurs, h's rochei'S et les eaux. Le quatrième chant contient la distribution des différentes scènes majestueuses et touchantes, voluptueuses ou sévères, mélancoliques ou riantes ; l'artifice avec lequel doivent être tracés les sentiers qui y conduisent; enlin ce que les aulres arts, et particu-
(1) P. Albert.
permirent de regarder « comme peu intéressant le sujet du poème », Il faut voir avec quelle douleur indignée leur répond l'auteur : i Eh quoi ! cet art charmant, le plus doux, le plus naturel et le plus vertueux de tous, cet art que j'ai appelé ailleurs le luxe de l'agriculture..., serait sans intérêt ! » D'autres lui reprochèrent ■ le défaut de plan » ; d'autres, « le défaut de sensibilité s. Rivarol ne l'épargne pas, comme nous le montrent les vers suivants :
Son style citadin peint en beau les campafrnei Sur un papier chinois il a vu les montasuos, La mer à l'Opûra, les forèls à Loiigchamps.
Ducis dans une lettre à un ami fait de graves réserves : « Malgré tout le succès mérité de ce livre, peutêtre ne fera-l-il pas la lecture favorite du rêveur solitaire, qui a l'habitude d'emporter avec lui Virgile ou La Fontaine. C'est qu'il y a dans la nature un charme qui est A elle et que tout l'esprit du monde ne peut saisir. Peut-être même ne s'en doute-tril pas, cet esprit gâteur de raison et quelquefois de poésie. >
En 17ti4, il est amené à Constantînople par notre
v;ipiétés les riches décorations dos scènes champi'itrcs e( miilliplio ses joiiissaiici's en niTiltijiliant ses sensations... Le second chant peint les plaisirs uliles du cidtivateur. Maïs ce n'est pas ici l'agriculture ordinaire...; c'est l'.igricult lire merveilleuse qui ne se contente pas de mettre à profit les bienfaits de la nature, mais qui triomphe des ohstacles, perfectionne les
(Il II (V.tiipr.si» (■.■|ien<lnnt un Ditlii/i-nmbc sur irimmnrtnlilv lU ïduie i.i>ur la fr-ta au l'Kiru suju^ciiio llT'Jli. Il y ;i l.i »iu: Blropliu Kiir ■ lu» li\rliu'i np[it'csaeiu-n du U turro > qui mo pnrnlt biun hai'iliu, A moins <jilu je iii; nio inimpu sur sa significalinn.
giques françaises ne plurent pas à tout le monde. Voici la critique de M. J. Chùnier :
Sous son maigre et joli pinceau La nalurc est nnine et coquette; L'habile arrangRur -de palette N'a vu, pour son |>etit labloau, Los champs qu'à travers sa lorgnella El par les vitres du chùteau.
Malheur et Pitié (4 chants) parait en 1803. Le poète s'inspire d'événements récents : mais, hélas ! il n'est pas à la hauteur de son sujet. Entre autres cordes, il manquait à sa lyre une corde d'airain. « L'auteur, dans le premier chant, peint la pitié exercée par les particuliers envers les animaux, les serviteurs, les parents, les amis, et indistinctement tous les êtres à qui leurs malheurs et leurs besoins donnent des droits à la pitié des âmes sensibles. Le second chant a pour objet la pitié des gouvernements. Le troisième chant a pour sujet la pitié dans les temps orageux des révolutions, et c'est par là que le poème prend davantage la couleur d'un ouvrage de circonstance. Dans le quatrième chant l'auteur a peint la pitié dans les temps de spoliation et d'émigration. »
Après une médiocre traduction de l'Ênéid* (1804) et
d'un art qu'il a pratiqué. Sans doute La Bruyère ne ■ lui a pas ôté inutile : mais l'auteur n'avait qu'à reirarder autour de lui et à peindre les ridîculra qu'il avait rencontrés. Le svui' sii'xle n'est-il pas le siècle de la conversation par excellence '? Un pareil poème est donc tout à fait à sa place, si on le considère comme une peinture de l'époque où brillèrent tant de- causeurs. De plus, le poète peut sans inconvénient df'ployer toutes ses grâces et montrer tout son esprit. Plus il sera aimable et fin, plus il se rapprochera de la société qui lui a servi de modèle.
Delille appartient donc à cette école descriptive et didiictiqtip, qui a fleuri, ou plutôt qui a sévi au xvin* siècle : école à laquelle se rattachent Louis Racine avec la Grâce (1721'.) et la Rflûjion {1742), Dorât avec la Déclamation théàtt-ale; Lemierre avec la Peinture (17Cy), Saint-Lambert avec les Saisons (1769), Roucher avec les Mois (1779), Rosset avec l'Agricul-. ture (1782), de Lalanne avec le Potager (1800). Ce siècle, aussi peu poétique que possible, a cependant son idéal : la nature et la science. Remarquez que, cet idéal, vous le retrouvez au fond de la plupart des grands poèmes de cette époque. Ne nous occupons pas pour le moment de l'exécution : ne regardons que l'intention. On aime la campagne, mais arrangée, embellie par l'art. On est tellement heureux des progrès des sciences qu'on veut chanter la physique et l'histoire naturelle. Dans le Discours qui précède sa traduction des Gèorgiqv^s, Delille écrivait : «. On ne peut publie)dans -un moment plus favorable la traduction d'un ouvrage swr l'agriculture. Cette matière est devenue l'objet d'une foule de livres, de recherches et d'expériences... L'agriculture, comme les autres arts, a ses amateurs. La mode a disputé à la philosophie l'honneur d'ennoblir ce que le luxe et l'orgueil avaient longtemps avili; et la théorie de cet art occupe presque
grandes ambitions. Dans le poème didactique il cite, comme ses prédécesseurs, Horace, Boileau et Pope. 11 se proclame IVîliVe île Virgile, et il nomme plu.sieurs fois T^ucrèce. Quelque étrange que cette prétention nous paraisse aujourd'hui, Deli lie croyait avoir donné dans 'es Trois rèijnes de lu nature un pendant au De i\'"iiira ypi-nm de Lucrèce. Et ses contemporains l'entrclniiaient dans cette illusion.
Que lui a-t-il manqué pour être un Virgile ou un Lucrèce? Hélas ! bien des choses.
Il n'a pas le i^cntimcnt profond de la nature; il n'a pas cette émotion sincère qui fait vibrer certains poètes et se communique au lecteur.
Il n'a pas une romposition serrée. Les grands poèmes didacti((ues doivent èti'e à la fois soutenus par une idée gAnéralc et animrs par une passion ; la pasaioii et l'iilre >j<-nèridr. sont absentes de l'œuvre de Delille. Aucun de ces poèmes n'est un. C'est une série de spectacles, de tableaux entremêlés d'épisodes; c'est n un recueil de morceaux choisis ». Il ne sait pas s'arrêter et se restreindre. S'il le pouvait, il ferait entrer l'univers entier dans chacun de ses poèmes, A propos de l'imagination il nous parle des cultes, de la politique, du bonheur et de la morale. Aussi ses ouvrages sont-ils en gi'^néral profondément ennuyeux. Cola parait artificiel, vide et monotone. On ne sait pas si l'on est .au début ou /'t la fin. Il n'y a ni ordre, ni méthode.
nous laissons de côté le génie tout à fait particulier d'un La Fontaine ou d'un Racine^. Son style est net, brillant, facile, spirituel. Ses poèmes abonilent en détails ingonieus. Le vers est bien fail len tant que vers classique). Il est souvent agile et harmonieux.
Oui, mais c'est le style classique chez un écrivain qui manque de génie. C'est le triomphe du procédé i« Vous dirai-je '? Et pourrais-je oublier ?...j>1. C'est le triomphe de la description faîte pour la description, de la comparaison, de la pi-ripht-asc. Il est rare qu'une idée ne soii pas suivie d'une comparaison qui l'explique ; Delille trouvait ce procédé tri'S poétique ; malheureusement c'est un procédé.
Quant à ses périplu-ases, elles ont surtout le tort d'être des pi'riphrases : elles sont souvent, il faut le reconnaître, fori ingénieu^^es.
Veut-il parler du thé ? 11 dira :
[a' feutllfiife chinois, pnr un plus doux succès.
Dans le passage suivant nous avons à la fois périphrase, comparaison et description. Il veut montrer comment une idée entraine à sa suite une série d'autres idées : il compare ce travail de l'esprit à un feu d'arlilice :
\ u\ez L a liri),-. L^in,u\ retr 1 1 lén I reiisn Des es|iiiti aulfuieuv qui pjLU à sulluini.r N iitlendi-ni <(ue la [iiain ifiit va li s LnHamnin De cet aman dcumant Jl nilr <.l de biiunii, iju une 6tLiu lHu a|i]ioi.li<. uu r<.u soiiduii n illuiiic Il conri de tuhe eu luli , irii. d Uiu> Ljllés Fait ëcloi'i , en jia-ix iiit, milli. olij te enchantes Test un tliuvedc luu, i.>.st uu dia^u hU|iiibe Ici liiuriie un sul«il là n i^lanco une gwiio Des ar.tita iiK ifiiiiiis {H.u|>leiil 1 Nimimcnl hm. (.lincollL a fui ce vaslc (.iiil)iasi.muLl<7)
Oui, tout cela est tics m^enicu^ et bien cent Mais cela manque de cotons. C'est joli, niais c'est gns. Non seulement cette poésie n'a pas de mouvement, d'ampleur, de vervu, d'émotion vraie, de sentiment, mais
II' E|.1lr.!!i M. Laiiiviii ii:i;i|.
(ïi 'lai.iss,.['ii.-s d..s G.ibHlins.
{■■h GUffh.
(■Il Ec-I'ltlll-L'.
(T) /Je Vlmci'jutation icduiii ij.
a))andonné au peuple l'exercice des arts, ils lui ont
aussi abandonne les termes qui peignent leurs opératioas. De là la nécessité d'cmphyt-r des circonlocutions timides, d'avoir recours ù la lenteur des périphrases; enfin d'clve lontj, de peur d'êt^-e bas, de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés, qui se condamnent à l'indigence de peur de déroger. » Dans la Préface de l'Iina- . (linalion il ri'-pond aux reproches que lui fait le Génie de la tangue fraiitjaisc : il a osé peindre les travaux et les occupations champèti-es ; il a retrempé dans la mâle simplicité des poètes anciens la langue accusée d'un peu de recherche et d'afféterie ; il lui a donné ce qui lui manquait, une sorte d'audace dans les idées, d'énergie dans l'expressioii; il peut se vanter d'avoir accru les richesses poétiques de la langue.
Plusieurs de ces idées seront reprises et dévelojjpées par V. Hugo avec une verve et un éclat qui font complètement défaut à Delille.
Peuple et noblesse élaiccit l'iniajic du royiiumc;