‹ Les poètes français du XIXe siècle;Chapitre 158 sur 393 · ALFRED DIS MUSSET. J · texte numérisé non relu

ALFRED DIS MUSSET. J

Uu an après, il était nuit,

J'étais à genoux 1 près du lit

Où venait de mourir mon père.

Au chevet du lit vint s'asseoir

Un orphelin vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs ; Comme les anges de douleurs, Il était couronné d'épine ; Son luth à terre était gisant, Sa pourpre de couleur de sang, Et son glaive dans sa poitrine*

Je m'en suis si bien souvenu, Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie.

C'est une étrange vision ; Et cependant, ange ou démon, J'ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus tard, las de souffrir, Pour renaître ou pour en finir, 2 J'ai voulu m'exiler de France ; Lorsqu' impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espérance ;

1. J'ktais A gbhoux., 1 wm kneelinf do*"* %. Pour en finir, to die,

A Pise, au pied de l'Apennin ; A Cologne, en face du Rhin ; A Nice, 1 au penchant des vallées ; A Florence, au fond des palais ; A Brigues, 2 dans les vieux chalets ; Au sein des Alpes désolées ;

A Gênes, sous les citronniers ;

A Vevay, 3 sous les verts pommiers ;

Au Havre, devant l'Atlantique;

A Venise, à Tafireux I^ido,*

Où vient sur l'herbe d'un tombeau

Mourir la pâle Adriatique ;

Partout où, sous ces vastes deux, J'ai lassé mon cœur et mes yeux, Saignant d'une éternelle plaie ; Partout où le boiteux Ennui, Traînant ma fatigue après lui, M'a promené sur une claie ;

Partout où, sans cesse altéré De la soif d'un monde ignoré, J'ai suivi l'ombre de mes songes ; Partout où, sans avoir vécu,

1. Niok, a city ol southern France, about 660 miles from Pari» iâ well kaown m a Wlnter resort ; îts populatton is about 60,000.

S. Brigces, a small village in Switzerland.

S. Yktay, a beautiful hamlet near Geneva.

4. Lido, two small lslands, apart ofVenice where people go to dance and drink Conegliano wine.

ALFRED DE MUSSET. . r $9

J'ai revu ce que j'avais vu,

La face humaine et ses mensonges;

Partout où, le long des chemins, J'ai posé mon front dans mes mains Et sangloté comme une femme ; Partout où j'ai, comme un mouton Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dénuer mon âme ;

Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir, Partout où j'ai touché la terre, Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.

Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,

Pèlerin que rien n'a lassé ?

Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse

Assis dans l'ombre où j'ai passé.

Qui donc es-tu, visiteur solitaire,

Hôte assidu de mes douleurs ?

Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre?

Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,

Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?

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