LES MECHANTS POETES
Satire II. (Fragment.)
Or, laissant tout ceci, rétourne à nos moutons,
Muse, et sans varier dis-nous quelques sornettes
De tes enfants bâtards, ces Tiercelets de poètes,
Qui par les carrefours vont leurs vers grimaçants.
Qui par leurs actions font rire les passants,
Et quand la faim les point, se prenant sur le vôtre,
Comme les étourneaux, ils s'affament l'un l'autre.
Cependant, sans souliers, ceinture, ni cordon,
L'œil farouche et troublé, l'esprit à l'abandon.
Vous viennent accoster comme personnes ivres
Et disent pour bonjour : « Monsieur, je fais des livres :
(l) Nicolas Vauquelin des Yveteaux (1559-1649) né près île Falaise. Vint à Paris dans les dernières années du règne d'Henri IV et fut placé, par le maréchal d'Estrées. auprès du duc de Vendôme, en qualité de précepteur. H eut le même titre auprès du dauphin qui fut ensuite Louis XIII. Sa vie assez licencieuse le fit renvoyer de la cour en 1611. 11 put se livrer alors librement au plaisir et vécut en épicurien jusqu'à un âge très avancé puisqu'il mourut a 90 ans. Œuvres : De l'Institution du Prince, Stances, Sonnets et d'autres pièces de vers insérées dans les Délices île la poésie française. (Paris, 1C20, in-8.)
J.K MIR.OIRCURIEUX
Ce rlial prend pour une souri- Vn objet qui n'a point de pris Et qui fait toute notre envie.
'.►u'ii ce miroir, cet animal Contemple à ton gré la copie Je n'en veux qu'à l'original.
(Sujet de tabatière, XVIIe siècle.)
On les vend au palais ; et les doctes du temps
A les lire amusés, n'ont autre passe-temps. »
De là, sans vous laisser, importuns, ils vous suivent.
Vous alourdent de vers, d'allégresse vous privent.
Vous parlent de fortune, et qu'il faut acquérir
Du crédit, de l'honneur, avant que de mourir:
Mais que, pour leur respect, l'ingrat siècle où nous sommes.
Au prix de la vertu n'estime point les hommes ;
Que Ronsard, du Bellay, vivants ont eu du bien
Et que c'est honte au Roi de ne leur donner rien.
Puis, sans qu'on les convie, ainsi que vénérables,
S 'assiessent (1) en Prélats les premiers à vos tables.
Où le caquet leur manque et, des dents discourant,
(Semblent avoir des yeux regret au demeurant.
Or, la table levée, ils curent la mâchoire
Après grâces Dieu bu, ils demandent à boire.
Vous font un sot discours, puis au partir de là,
Vous disent : « Mais, Monsieur, me donnez-vous cehi ': »
C'est toujours le refrain qu'ils font à leur ballade.
Pour moi, je n'en vois point que je n'en sois malade :
J'en perds le sentiment, du corps tout mutilé.
Et durant quelques jours, j'en demeure opilé.
Un autre renfrogné, rêveur, mélancolique.
Grimaçant son discours, semble avoir la colique.
Suant, crachant, toussant, pensant venir au point,
Parle si finement que l'on ne l'entend point.
Un autre, ambitieux, pour les vers qu'il compose.
Quelque bon bénéfice en l'esprit se propose ;
Et dessus un cheval, comme un singe, attaché.
Méditant un sonnet, médite un évêché.
Si quelqu'un comme moi leurs ouvrages n'estime.
Il est lourd, ignorant; il n'aime point la rime;
Difficile, hargneux, de leur vertu jaloux.
Contraire en jugement au commun bruit de tous ;
Que leur gloire il dérobe avec ses artifices.
Les dames cependant se fondent en délices.
Lisant leurs beaux écrits, et. de jour et de nuit.
il) Dans les Mitions de 1608 et 1612 : s';issiossent : dans les autres : s'assient.
i 1 1 ' > I x DE POÉSIES '.']
Les ont au cabinet, sous le chevet du lit;
Que portés à l'église, ils valent des matines,
Tant, selon leurs discours, leurs œuvres sont divines.
\l,\'lll[iu.\ Rbgnieb (1).