LE PÛXT AUX AXES
La bûche qui nous fait, dans l'âtre, Cette flamme claire et folâtre Evoque l'arbre que dorait Le soleil du dernier automne, Et l'arbre évoque la forêt.
Aussi, que point on ne s'étonne S'il me plaît de placer encor Dedans un sylvestre décor La suivante naïve histoire, Empruntée aux vieux répertoire.
Jean, le bûcheron, vers midi, Pour déjeuner, quitta la coupe, Et, voyant sa femme, lui dit:
a Allons, Niche, sers-moi la soupe. »
Mais dame Niche, sur le seuil De leur petite maison blanche, Lui fit un fort vilain accueil Et, s'étant campé sur la hanche, Très délibérément, le poing, Dit: « La soupe? Je n'en ai point.
— Quoi ? Point de soupe ? Que me chante, Se récria Jean, la méchante ?
Dès l'aube, avant d'aller au bois,
J'ai vu que nous avions des pois
Chez nous. - — Chez nous ? — Oui-da ! — Tu rêvf
Des pois ? — Oui. — Pourquoi pas des fèves ?
— Ce n'est point le temps de railler Et tu vas soupe me bailler,
Car c'est là, ma femme, ton rôle. L'épouse doit à son mari Servir la soupe. — Ah ! qu'il est drôle ! ■ — Rentre et sers-moi. — Non, mon chéri.
— Prends garde ! — A quoi donc ? — A ma bile. - — riutôt au marché de la ville
Te voir brûler à petit feu
Que t'obéir, serait-ce un peu ! »
Et Niche, en parlant de la sorte,
Au nez de Jean ferme la porte.
Et Jean ne savait nue penser
Quand, par chance, vint à passer
Un grand moine à la panse énorme
Et muni de toutes ses dents,
Comme celui que l'on voit dans
Une farce d'Hugues Delorme.
En observant l'air abattu
De notre homme, il lui dit: « Qu'as-tu?
— Ce que j'ai? Las ! hélas ! mon père, » Dit Jean, « j'ai que je désespère
Et que je perdrai la raison, Car je possède, en ma maison, Un diable, mon père, un vrai diable, Plus que vingt diables effroyable Et qui confondrait un curé !
CHOIX DE POÉSIES 109
Je suis mort s'il n'est conjuré.
Ce diable affreux, ce diable infâme, Messire très cher, c'est ma femme!
Elle commande sous mon toit Et jure: « Mou mari, pour toi Jamais ne ferai rien qui vaille. »
Et c'est toujours moi qui travaille !
Voyons, mon père, est-ce normal ''.
— Non. » dit le moine, « c'est fort mal. .Mai.- Dieu, qui de sa clarté m'aide, Pour toi me suggère un remède.
— Lequel ? — Tiens-toi près de ce pont Et regarde bien ce qu'y font
Les âniers, lorsque, d'aventure, Leurs ânes ont l'oreille dure. »
Et le sage moine, ayant dit, Avec son ventre repartit.
Et Jean se disait : « Dieu me damne Si je comprends goutte à cela ! »
Quand, suivi d'un ânier, un âne Du sentier proche dévala Qui trottait de façon docile.
Mais voici que cet imbécile, Au moment de franchir le pont, En arrière vous fit un bond Et, plus immobile que poutre, Il prétendit n'aller pas outre.
« Ah ! vertubleu ! » pesta l'ânier, « Vas-tu faire le lantei ni< Par hasard, est-ce toi le maître Ou .-i c'i b1 moi '.' Voyons ! Ah ça ! » Et . d'un joli bâton de hêtre, Les côtes il lui caressa.
Or, l'âne sentit la puissance 1 1. ; arg umenl el I rouva bon, Sans tarder, de franchir le pont i ie obéissance.
Ce qu'ayant vu, d'un sien fagot Le mari tira tout de go
Branche bien rugueuse et bien forte
Et s'en fut frapper à sa porte.
Dame Niche, alors, reparut
Et demanda, d'un ton bourru,
Ce qu'il voulait. Il dit : « Ma soupe !
— Un bon coup de pied dans la croupe, » Dit-elle, « je vous donnerai !
Etes-vous malade? — Il est vrai.
— - Faites vous-même vos tisanes !
— ■ Non ; car, là, près du pont aux ânes, Je viens d'apprendre la façon D'être le maître en sa maison.
— En sa maison ! — Je vous l'affirme.
— Allez, vous êtes trop infirme !
— ■ Vous verrez cjue je suis dispos.
Tirez le vin, mettez les pots.
Vous apprendrez à me connaître ! »
Et du joli bâton de hêtre
Jean de Niche frotta les os.
« Ah ! » fit-elle, « mes reins ! mon dos !
A moi, paysans, paysannes !
- — Oui-da ! Je viens du pont aux ânes
Et je sais comment les mener !
Serviras-tu mon déjeuner?
— De grand cœur ! » assura la femme.
« Et dès à présent, sur mon âme.
Sachant la force de ton bras.
Je ferai ce que tu voudras. »
Ainsi, nous trouvons dans ce conte Une leçon du bon vieux temps.
D'ailleurs, mesdames, je prétends Que la suivre nous ferait honte !
Georges Docquois (1).
(1) Georges Docquois, l'un de nos rimeurs frivoles les plus goûtés. Journaliste et dramaturge. Le seul de nos poètes demeuré fidèle à la forme désuète et charmante du conte en vers. Œuvres : Bêtes et gens de lettres ; L'armoire aux bonshommes; Les Minutes libertines; Le Plaisir des nuits et des jours ; Le Petit dieu tout nu (Fasquelle), d'où le
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