LES PUNAISES
Avril ! Les punaises s'éveillent au premier baiser du soleil.
Leur petit œil s'est entr 'ouvert au fond des retraites amies où, comme nymphes endormies, elles ont, non sans bonhomie, enduré le cruel hiver.
Dans les taudis parisiens,
dans les garnos faubouriens,
chez tous les marchands de sommeil,
sous le papier couvrant les murs, dans le parquet, les matelas, les bois de lit, les sommiers las, comme brise dans les lilas on perçoit leur discret murmure.
.Murmure? Plutôt long merci, mais encor faut-il qu'on l'entende; cela rappelle, en plus précis, la musique de Debussy dans PeUéas et Mélisande.
Mais, toutefois, les pauvres belles
n'osent pas encor se risquer :
en Avril il fait trop frisquet.
— n Cachons-nous mes sœurs ! disent-elles,
Demeurons encore embusquées ! »
Mai. Juin! Vbi» -i que, plus vivaces, à l'heure où par les logements, montent de brefs halètements suivis d'augustes ronflements, les Punaises partent en chasse
poème que je donne Ici est tiré ; La Petite flûte (Fasquelle), etc. Au théâtre : Le Pont aux ânes ,• Le lienonccment . Rue Saint-Thomas du Louvre (Comédie-Française), etc.
112 LES TOÈTES HUMORISTES
Prudemment d'abord et seulettes.
(Oh ! leurs mutines margoulettes qui commencent à circuler !) On croirait, à les voir filer, des pépins de pomme à roulettes.
Bientôt c'est l'invasion franche sur traversins, draps, oreillers, semblable au flot multiplié des braves petits employés qui se trimbalent le dimanche.
En avant ! Et sus à la peau des sympathiques locataires sur qui nous allons, sans repos, prélever un petit impôt, à l'instar des propriétaires !
Certaines, comme des oiseaux, prenant des hauteurs pour juchoirs, des blancs plafonds se laissent choir, risquant de se rompre les os ou de se fausser les suçoirs.
Toc ! sur les bras dodus d'enfants, tendre chair où l'on se goberge...
Toc ! sur le téton qui émerge de la chemisette des vierges qui croient au baiser de l'amant.
Mais, hélas ! que de maigres torses, que de cuirs on dirait tannés sur quoi, en voulant s'acharner, les Punaises perdent leurs forces ou bien se donnent des entorses !
Les Punaises, comme les Poux, n'aiment point qui les importune :
elles préfèrent les sans-thune ; donc, elles ont autant que nous le saint respect de la fortune.
Quand, par ces temps liberticides, elles rencontrent quelque oxyde
CHOIX DE rOÉSIES 113
néfaste aux poumons délicats ou quelque lâche insecticide propagé par des sinus Virât.
elles prononcent leur départ
sans vouloir exiger leur reste,
le ventre plein mais le pied leste
tout comme si le feu céleste
soudain leur ardait quelque part.
Considérable est leur vitesse étant donné leur petitesse.
Mais le plus dur de l'existence punaisienne, est, sans contredit , le moment du Terme maudit, au Printemps, quand tout reverdit, l'hiver, quand le froid est intense.
Car. en effet, d'un cœur léger, ces tiimestres-là, dès matines, courbés, blanchis sous les congés, les Purotins, ies Purotines se mettent à déménager.
Or, sans faire de sentiment, Constatons que l'air et l'espace sont rudes à leurs carapaces.
Et bien des punaises trépassent les jours de déménagement.
{portées en d'autres murailles comme font, après la bataille, ceux qu'a respectés la mitraille, les survivantes, sans surseoir, procèdent à l'appel du soir.
Quels ravages dans les familles!
Et les Punaises aussitôt,
emmi les pleurs et les mi nul"!-.
de chanter en chœur du Hugo :
— » Hélas ! que j'en ai vu mourii de jeune.-, fill. s ' «
Les punaises sont abhorrées, traquées, assaillies, dévorées
ll'i LES POÈTES HUMORISTES
par des insectes minuscules, d'invisibles animalcules de nos lentilles ignorés.
Ainsi, leurs méfaits sont punis.
Or, c'est bien là le ridicule de l'Infini que l'homme accule et qui se dérobe et recule chaque fois qu'on le croit fini.
Jehan Rictus (1).