Livre au vent des hivers ses feuillages flétris
Sans regrets, sans espoir, avancer dans la vie
Comme un vaisseau qui dort sur une onde assoupie, Sentir son âme, usée en un stérile effort,
Se ronger lentement sous la rouille du sort ;
Penser sans découvrir, aspirer sans atteindre,
Briller sans éclairer, et pâlir sans s’éteindre,
Hélas ! tel est mon sort et celui des humains.
Nos pères ont passé par les mêmes chemins ;
Chargés du même sort, nos fils prendront nos places ; Ceux qui ne sont pas nés y trouveront leurs traces. Tout s'use, tout périt, tout passe: mais, hélas ! Excepté les mortels, rien ne change ici-bas.
Toi qui rendais la force à mon âme affligée,
Esprit consolateur, que ta voix est changée !
On dirait d'u entend, au séjour des douleurs, Rouler à flots plaintifs le sourd torrent des pleurs. Pourquoi gémir ainsi, comme un souflle d'orage
À travers les rameaux qui pleurent leur feuillage ? :
Pourquoi ce vain retour vers la félicité ?
ge donc ! ce qui n'est plus a-t-il jamais 6t6 ? aut-il que le regret, comme une ombre enneinie,
Vienne s'asseoir sans cesse au festin de la vie,
Et, d'un regard funèbre effrayant les humains, Fasse tomber toujours les coupes de leurs mains ? Non : de ce triste aspect que ta voix me délivre! Oublions, oublions : c'est le secret de vivre.
Viens, chante, et, du passé détournant mes regards, Précipite mon âme au milieu des hasards !
De quels sons belliqueux mon oreille est frappée! C'est le cri du clairon, c'est la voix du coursier ; La corde de sang trempée Retentit Son éo Sur l’orbe du bouclier.
La trompette a jeté le signal des alarmes :
“ Aux armes ! ” et l'écho répète au loin: “ Aux armes !” Dans la plaine soudain les escadrons épars,
Plus prompts que l’aquilon, fondent de toutes parts, Et sur les flancs épais des légions mortelles
S’étendent tout à coup comme deux sombres ailes.
Le coursier, retenu par un frein impuissant,
Sur ses jarrets pliés s'arrête en frémissant :
La foudre dcrt encore, et sur la foule immense
Plane, avec la terreur, un lugubre silence :
On n'entend que le bruit de cent mille soldats Marchant comme un seul homme au-devant du trépas, Les roulements des chars, les coursiers qui hennissent, Les ordres répétés qui dans l'air retentissent,
Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents,
Qui, dans les camps rivaux flottant à plis mornvants, Tantôt semblent, enflés d’un souflle de victoire, Vouloir voler d'eux-même au-devant de la gloire,
Et tantôt, retombant le long des pavillons,
De leurs funèbres plis couvrir leurs bataillons.
Mais sur le front des camps déjà les bronzes grondent : Ces tonnerres lointains se croisent, se répondent ;
Des tubes enflammés la foudre avec effort
Sort et frappe en siflant comme un souffle de mort :
Le boulet äans les rangs laisse une large trace. Ainsi qu'un laboureur \ passe et qui repasse,
Et, sans & eposer déchirant le vallon,
A côté du sillon creuse un autre sillon ;
Ainai le trait fatal dans les rangs se promène,
Et comme des épis les couche dans la plaine.
Ici tombe un héros moissonné dans sa fleur, Superbe et l'œil brillant d'orgueil et de valeur,
Sur son casque ondulant, d'où jaillit la lumière, Flotte d'un noir coursier l'ondoyante crinière :
Ce casque éblouissant sert de but au trépas ;
Par la foudre frappé d'un coup qu'il ne sent pas, Comme un faisceau d'acier il tombe sur l'arène : Son coursier bondissant, qui sent flotter la rêne, Lanca un regard dans À son maitre expirant.
Rev..nt, penche sa tête et le flaire en pleurant.
Là tombe un vieux guerrier qui, né d: 15 les alarmes, Ent les camps pour patrie, et pour amour ses armes, Il ne regrette risn que ses chc.s étendards,
Et les suit, en mourant, de ses derniers regards... La mort vole au hasard dans l’horrible carrière ; L'un périt tout entier ; l'autre sur la poussière, Comme un tronc dont la hache a coupé les rameaux, De ses membres épars voit voler les lambeaux,
Et, se traînant encor sur la terre humectée,
Marque en ruisseaux de sang sa trace ensanglantée, Le blstus que la mort n’a frappé qu’à demi
Fuit en vain, emporté dans les bras d’un ami;
Sur le sein l’un de l’autre ils sont frappés ensemble, Et bénissent du moins le coup qui les rassemble, Mais de la foudre en vain les livides éclats Pleuvent sur les deux camps : d'intrépides soldats, Comme la mer qu'entr'ouvre une proue écumante Se referme soudain sur sa trace fumante,
Sur les rang écrasés formant de nouveaux rangs, Viennent bravor la mort sur les corps des mourants !...
Cependant, las d'attendre un trépas sans vengeance, Les deux camps, animés d’une même vaillance,
Se heurtent, e,, du choc ouvrant leurs bataillons, Mélent en tournoyant leurs sanglants tourbillons.
Sous le poids des coursiers les escadrons s’entr'ouvrent : Tune voûte d'airain les rangs pressés se couvrent ;
Les feux croisent les feux, le fer frappe le fer ;
Les rangs entre-choqués lancent un seul éclair :
Le salpêtre, au milieu des torrents de fumée,
Brille et court en gron ‘ant sur la ligne enflammée, Et, d'un nuage épais enveloppant leur sort,
Cache encor à nos yeux la victoire ou la mort. Ainsi quand deux torrents, dans deux gorges profondes, De deux monts opposés précipitant leurs ondes, Dans le lit trop étroit qu'ils vont se disputer Viennent au même instant tomber et se heurter,
Le flot choque le flot ; les vagues courroucées, Rejaillissant au loin par les vagues poussées,
D'une poussière humide obscurcissent les airs,
Du fracas de leur chute ébranlent les déserts,
Et portant leur fureur au lit qui les rassemble, Tout en s’y combattant leurs flots roulent ensemble. Mais la foudre se tait. . Écoutez !.… Des concerts De cette plaine en deuil s'élèvent dans les airs :
La harpe, le clairon, la joyeuse cymbale,
Mélant leurs voix d’airain, montent par intervalle, S'éloignent par degrés, et sur l’aile des vents
Nous jettent leurs accords et les cris des mourants !.. De leurs brillants éclats les coteaux retentissent ; Le cœur glacé s'arrête, et tous les sens frémissent, Et dans les airs pesants, que le son vient froisser, On dirait qu’on entend l’âme des morts passer ! Tout à coup le soleil, dissipant le nuage,
Éclaire avec horreur la scène du carnage ;
Et son pâle rayon, sur la terre glissant,
Découvre à nos regards de longs ruisseaux de sang, Des coursiers et des chars brisés dans la carrière, Des membres mutilés épars sur la poussière,
Les débris confondus des armes et des cor ps,
Et les drapeaux jetés sur des monceaux de morts.
Accourez maintenant, amis, épouses, mères !
Venez compter vos fils, vos amants et vos frères ; Venez sur ces débris disputer aux vautours L'espoir de vos vieux ans, le fruit de vos amours. Que de larmes sans fin sur eux vont se répandre ! Dans vos cités en deuil que de cris vont s'entendre, Avant qu'avec douleur la terre ait reproduit, Misérables mortels, ce qu’un jour a détruit !
Mais au sort des humains la nature insensible
Sur leurs débris épars suivra son cours paisible : Demain, la douce aurore, en se levant sur eux,
Dans leur acier sanglant réfléchira ses feux ;
Le fleuve lavera sa rive ensanglantée,
Les vents balayeront leur poussière infectée, Et le sol, engraissé de leurs restes fumants, Cachera sous des fleurs leurs pâles ossements !
Silence, Esprit de feu ! Mon âme épouvantée
Suit le frémissement de ta corde irritée,
Et court en frissonnant sur tes pas belliqueux, Comme un char emporté par des coursiers fougueux ; Mais mon œii, attristé de ces sombres images, Se détourne en pleurant vers de plus doux rivages. N'as-tu point sur ta lyre un chant consolateur ? N'as-tu pas entendu la flûte du pasteur,
Quand seul, assis en paix sous le pampre qui plie, Il charme par ses airs les heures qu’il oublie,
Et que l'écho des bois, ou le fleuve er coulant, Porte de saule en saule un son plaintif et lent ? Souvent pour l'écouter, le soir, sur la colline,
Du côté de ses chants mon oreille s'incline ;
Mon cœur, par un soupir soulagé de son poids, Dans un monde étranger se perd avec la voix ;
Et je sens par moments, sur mon âme calmée, Passer avec le son une brise embaumée,
Plus douce qu’à mes sens l'ombre des arbrisseaux, Ou que l’air rafraîchi qui sort du lit des eaux.
Un vent caresse ma lyre :
Est-ce l'aile d’un oiseau ?
Sa voix dans le cœur expire, Et l’humble corde soupire Comme un flexible roseau.
O vallons paternels, doux champs, humble chaumière,
Au bord penchant des bois suspendue aux coteaux,
Dont l’humble toit, caché sous des touffes de lierre, Ressemble au nid sous les rameaux ;
Grazons entrecoup's de ruisseaux et d'ombrages ;
Seuil antique où mon père, adoré comme un roi,
Comptait ses gras troupeaux rentrant des pâturages, Quvrez-vous, ouvrez-vous ! c'est moi,
Voilà du Dieu des champs la rustique demeure,
J'entends l’airain frémir au sommet de ses tours ;
T1 semble que dans l’air une voix qui me pleure Me rappelle à mes premiers jours.
Oui, je reviens à toi, berceau de ion enfance,
Embrasser pour jamais tes foyers protecteurs,
Loin de moi les cités et leur vaine opulence ! Je suis né parmi les pasteurs.
Enfant, j'aimais comme eux à suivre dans la plaine
Les agneaux pas à pas, égarés jusqu’au soir ;
À revenir comme eux baigner leur blanche laine Dans l’eau courante du lavoir,
J’aimais à me suspendre aux lianes légères,
À gravir dans les airs de rameaux en rameaux,
Pour ravir le premier, sous l'aile de leurs mères, Les tendres œufs des tourtereaux.
J’aimais les voix du soir dans les airs répandues, Le bruit lointain des chars gémissant sous leur poids, Et le sourd tintement des cloches suspendues
Au cou des chevreaux dans les bois.
Et depuis, exilé de ces douces retraites,
Comme un vase imprégné d’une première odeur,
Toujours loin des cités des voluptés secrètes Entraînaient mes yeux et mon cœur.