SES
cd : tt
Beaux lieux, recevez-moi sous vos sacrés ombrages !
Vous qui couvrez le seuil de rameaux éplorés,
Saules contemporains, courbez vos longs feuillages Sur le frère que vous pleurez.
Reconnaissez mes pas, doux gazons que je foule,
Arbres que dans mes jeux j'insultais autrefois ;
Et toi qui loin de moi te cachais à la foule, Triste écho, réponds à ma voix.
Je ne viens pas traîner dans vos riants asiles
Les regrets du passé, les songes du futur:
J'y viens vivre, et, couché sous vos berceaux fertiles, Abriter mon repos obscur.
S'éveiller le cœur pur, au réveil de l'aurore,
Pour bénir, au matin, le Dieu qui fait le jour ;
Voir les fleurs du vallon sous la rosée éclore Comme pour fêter son retour ;
Respirer les parfums que la colline exhale, Ou l’humide fraîcheur qui tombe des forêts ; Voir onduler de loin l’haleine matinale
Sur le sein flottant des guérets ;
Conduire la génisse à la source qu'elle aime,
Ou suspendre la chèvre au cytise embaumé,
Ou voir les blancs taureaux venir tendre d’eux-même Leur front au joug accoutumé ;
Gruider un soc tremblant dans le sillon qui crie,
Du pampre domestique émonder les berceaux,
Ou creuser mollement, au sein de la prairie, Les lits murmurants des ruisseaux ;
Le soir, assis en paix au seuil de la chaumière, Tendre au pauvre qui passe un morceau de son pain, Et, fatigué du jour, y fermer sa paupière
Loin des soucis du lendemain ;
Sentir sans les compter, dans leur ordre paisible, Les jours suivre les jours, sans faire plus de bru:: Que ce sable léger dont la fuite insensible Nous marque l'heure qui s'enfuit ; Voir de vos doux vergers sur vos fronts les fruits pendre, Les fruits d’un chaste amour dans vos bras accourit, Et, sur eux appuyé, doucement redescendre :
C’est assez pour qui doit mourir.
Le chant meurt, la voix tombe. Adieu, divin Génie, Remonte au vrai séjour de la pure harmonie !
Tes chants ont arrêté les larmes de mes yeux. Je lui parlais encore. Il était dans les cieux.
LE ORUCIFIX. (1)
Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante
Avec son dernier soufle et son dernier adieu,
Symbole deux fois saint, don d'une main mourante, Image de mon Dieu ;
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds que j'adore,
Depuis l'heure sacrée où, du sein d’un martyr,
Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore De son dernier soupir !
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ; Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort, Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme À l'enfant qui s'endort.
De son pieux espoir son front gardait la trace, Et sur ses traits, frappés d’une auguste beauté, La douleur fugitive avait empreint sa grâce, La mort sa majesté.
Le vent qui caressait sa tête échevelée
Me montrait tour à tour ou me voilait ses traits,
Comme l’on voit flotter sur un blanc mausolée L'ombre des noirs cyprès.
Un de ses bras pendait de la funèbre couche ;
L'autre, languissamment replié sur son cœur,
Semblait chercher encore et presser sur sa bouche L'image Gu Sauveur.
Ses lèvres s’entr'ouvraient pour l’embrasser encore ;
Mais son âme avait fui dans ce divin baiser,
Comme un léger parfum que la flamme dévore Avant de l’embraser.
Maintenant tout dormait sur sa bouche glacée,
Le souffle se taisait dans son sein endormi,
Et sur l'œil sans regard la paupière affaissée Retombait à demi.
Et moi, debout, saisi d’uno terreur secrète,
Je n’osais m’approcher de ce reste adoré,
Comme si du trépas la majesté muettà L'eût déjà consacré,
Je n'osais !.. Mais le prêtre entendit mon silence,
Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix :
“ Voilà le souvenir, et voilà l'espérance :
Emportez-les, mon fils ! ”
Oui, tu me resteras, à funèbre héritage !
Sept fois, depuis ce jour, l'arbre que j'ai planté
Sur sa tombe sans nom a changé de feuillage : Tu ne m'as pas quitté.
Placé près de ce cœur, hélas ! où tout s’efface,
Tu l’as contre le temps défendu de l'oubli,
Et mes yeux goutte à goutte ont imprimé leur trace Sur l’ivoire amolli.
O dernier confident de l’âme qui s'envole,
Viens, reste sur mon cœur ! parle encore, et dis-moi
Ce qu'elle te disait quand sa faible parole N'arrivait plus qu’à toi ;
À cette heure douteuse où l’âme recueillie,
Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux,
Hors de nos sens glacés pas à pas se replie, Sourde aux derniers adieux ;
Alors qu'entre la vie et la mort incertaine,
Comme un fruit par son poids détaché du rameau,
Notre âme est suspendue, et tremble à chaque haleine Sv+ la nuit du tombeau ;
Quand des chants, des sanglots, la confuse harmonie
N'éveille déjà plus notre esprit endormi,
Aux lèvres des mourants collé dans l’agonie, Comme un dernier ami :
Pour éclaircir l'horreur de cet étroit passage,
Pour relever vers Dieu leur regard abattu,
Divin consolateur dont nous baisons l’image, Réponds, que leur dis-tu ?
Tu sais, tu sais mourir ! et tes larmes divines, Dans cette nuit terrible où tu prias en vain, De l'olivier sacré baignèrent les racines
Du soir jusqu'au matin.
De la croix, où ton œil sonda ce grand mystère,
Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ;
Tu laissas comme nous tes amis sur la terre, | Et ton corps au cercueil ! |
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne
De rendre sur ton sein ce douloureux soupir :
Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir !
Je chercherai la place où sa bouche expirante Exhala sur tes pieds l’irrévocable adieu,
Et son âme viendra guider mon âme errante Au sein du même Dieu.
Ah ! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange éploré, Une figure en deuil recueillir sur ma bouche
héritage sacré !
Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure ; Et, gage consacré d'espérance et d'amour,
De celui qui s'éloigne à celui qui demeure
Passe ainsi tour à tour,
Jusqu'au jour où, des morts perçant la voûte sombre, Une voix dans le ciel, les appelant sept fois, Ensemble éveillera ceux qui dorment à l’ombre
De l’éternelle croix ! /2)