‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 4 sur 121 · LE\' POÈTES ILLUSTRES · texte numérisé non relu

LE\' POÈTES ILLUSTRES

4 “ de linge pour les compresses. Nous apprenions ainsi à

4 “ n'avoir aucune de ces répugnances qui rendent plus tard

4 “ l'homme faible devant la maladie, inutile à ceux qui

‘à “ souffrent, timide devant la mort. Elle ne nous écartait

à “ pas des plus affreux spectacles de la misère, de la douleur

he “* et même da s'agonie. Je l’ai vue souvent debout, assise

Le “où à genoux au chevet de ces grabats des chaumières,

4 “ou dans les étables où les paysans couchent quand ils J

| “ sont vieux et cassés, essuyer de ses mains la sueur froide É

‘3 “ des pauvres mourants, les reteurner sor: leurs couver- ‘à

| “ tures, leur réciter les prières du dernier moment, et

à “ attendre patiemment des heures entières que leur âme

4 ‘eût jar à Dieu, au son de sa douce voix.

| “ Elle faisait de nous aussi les ministres de ses aumônes.

“ Nous étions sans cesse occupés, moi surtout comme le

ï ‘“ plus grand, à porter au loin, dans les maisons isolées de

ÿ “ la montagne, tantôt un pain blanc pour les femmes en

“ couches, tantôt un peu de bouillon fortifiant pour les

“ vieillards / puisés faute de nourriture, Ces petits mes-

“ sages étaivnt vour nous des plaisirs et des récompenses.

“ Les paysans nous connaissaient à deux nu trois lieues à

“ la ronde. Ils ne nous voyaient jamais . asser sans nous

“ appeler par nos noms d'enfants, qui leur étaient familiers, *

‘“ sans nous prier d'entrer chez eux, d'y accepter un mor-

“ ceau de pain, de lard ou de fromage. Nous étions pour Je

Ÿ “ tout le canton les fils de la dame, ies envoyés de bonnes

“ nouvelles, les anges de secours pour toutes les misères

“abandonnées des gens de la campagne. Là où nous

‘“ entrions entrait une Providence, une espérance, une con-

“ solation, un rayon de joie et de charité. Ces douces habi-

“ tudes d’intimité avec tous les malheureux et d'entrée

“ familière dans toutes les demeures des habitants du

“pays avaient fait pour nous une véritable famille de

“ tout ce peuple des champs. Depuis les vieillards jus-

‘qu'aux petits enfants, nous connaissions tout ce petit

1 “ monde par son nom.

“ Le matin, les marches de pierre de la porte d'entrée

“ “de Milly et le corridor étaient toujours assiégés de “ malades ou de parents des malades qui venaient ohtieh

“ des consultations auprès de notre mère. Après nous, “c'était à cela qu'elle consacrait ses matinées. Elle était “ toujours occupée à faire quelque préparation médicinale “ pour les pauvres, à piler des herbes, à faire des tisanes, “à peser des drogues dans de petites balances, souvent

. plaies les plus dégoù-

‘ même à panser les blessures ou

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“antes. Elle nous employait, nous l'aidions selon nos “forces à tout cela. U'autres cherchent l'or dans les “ alambics ; notre mère n’y cherchait que le soulagement “ des infirmités des misérables, et plaçait ainsi bien plus ‘haut et bien plus sûrement dans % ciel l'unique trésor “ qu'elle ait jamais désiré ici-bas : les bénédictions des “ pauvres et la volonté de Dieu.

“ Quand tout ce tracas du jour se tuisait enfin, que nous “ avions dîné, que les voisins qui venaient quelquefois en “ visite s'étaient retirés, et que l'ombre de la montagne, “ s’allongeant sur le petit jardin, y versait déjà le crépus- “cule de lä journée qui allait finir, ma mère se séparait “unr ment de rous. Elle nous laissait, soit dans le petit “ salon, soit au coin du jardin à distance d'elle. Ello “ prenait son heure de repos et de méditation à elle seule. “ C'était le moment où elle se recueillait avec toutes les “ pensées rappelées à elle et tous ses sentiments extravasés “ de son cœur rendant le jour, dans le sein de Dieu où ele “aimait tant à se Fr Ab Nous connaissions, tout “jeunes que nous étions, cette heure à part qui lui était “ réservée entre toutes les heures. Nous nous écartiors “ tout naturellement de l'allée du jardin où elle se pro- “ menait comme si nous eussions craint d'interrompre ou “ d'entendre les mystérieuses confidences d'elle à Dieu et “ A7 Dieu à elle. C'était une petite allée de sable tirant sur “le jaune, bordée àüe fraisiers, entre des arbres fruitiers “qui ne s'élevaient pas plus haut que sa tête. Un gros “ bouquet de noisetiers était au bout de l’allée, d'un côté, ‘“uu mur de l’autre. C'était l'endroit le plus désert et le “ plus abrité du jardin. C’est pour cela qu’elle le préférait, “ car ce qu’elle voyait dans cette allée était en elle et non “ dans l'horizon de la terre. Elle y marchait d’un pas “ rapide, mais très régulier, comme quelqu'un qui passe “ fortement, qui va à un but certain, et que l'enthousiasme . “souiève en marchant. Elle avait ordinairement la tête “ nue ; ses beaux cheveux noirs à demi livrés au vent, son “visage un peu plus grave que le reste du jour, tantôt “ légèrement incliné vers la terre, tantôt relevé vers le “ ciel où ses regards serablaient chercher les premières “étoiles qui commenaient à se détacher du bleu de la “ nuit dans le firmament. Ses bras étaient nus à partir “ du coude ; ses mains étaient tantôt jointes comme celles “de quelqu'un qui prie, tantôt libres et cueillant par “ distraction quelques roses ou quelques mauves violettes, “dont les hautes tiges croissaient au bord de l'allée.

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10 LES POÈTES ILLUSTRES Ne “ Quelquefois ses lèvres étaient entr'ouvertes et immobiles, #. “ quelquefois fermées et agitées d’un imperceptible mou- UMR “ vement, comme celles de quelqu'un qui parle en révant. ê “ Elle parcourait ainsi pendant une demi-heure, plus ‘4 “ou moins, selon la beauté de la soirée, la liberté de son , “temps ou l’abondance de l'inspiration intérieure, deux “ou trois cents fois l’espace de l'allée, Que faisait-elle # “ ainsi ? Vous l'avez deviné. Elle vivait un moment en Le “Dieu seul. Elle échappait à la terre. Elle se séparait “ volontairement de tout ce qui la touchait ici-bas, pour ‘1 “ aller chercher dans une communication avec le Créateur, ne “au sein même de la création, ce rafraîchissement céleste ‘à “ dont l’âme souffrante et aimante a besoin pour reprendre 1 “les forces de souffrir et d'aimer toujours davantage. ” Ce fut cette noble et sainte mère qui initia son fiis à la poésie en lui lisant la Bible : elle eut d’ailleurs peu de peine à éveiller une imagination qui semblait tout deviner et au milieu des horizons vulgaires qui l’entouraient.

Malgré le sol sans ombre et les cieux sans couleurs, il rêvait déjà aux splendeurs du monde oriental et s’y transportait sans effort. Une merveilleuse spontanéité restera le trait principal du génie poétique de Lamartine. Ce n’est pas par un patient effort et un savant progrès sur luimême, mais, on peut le dire, c'est du premier vol et par l'essor naturel de ses riches facultés qu'il devait atteindre aux plus hautes cimes de la poésie.

En peigrant les poétiques heures de sa jeunesse, Lamartine nous révèle lui-même la source de ses inspirations :

| “ Tant que je vivrai, dit-il, je me souviendrai de certaines (À “heures de l'été que je passais couché sur l’herbe dans

“une clairière des bois, à l’ombre d’un vieux tronc de “pommier sauvage, en lisaut la Jérusalem délivrée, et de “ tant de soirées d'automne et d'hiver passées à errer sur “ les collines déjà couvertes de brouillard et de givre, aveë “ Ossian et Werther pour compagnons : tantôt soulevé par \ “ l'enthousiasme intérieur qui me dévorait, courant sur L “les bruyères comme porté par un esprit qui empêchait h “mes pieds de toucher le sol ; tantôt assis sur une roche À “ grisâtre, le front dans mes mains, écoutant avec an sen- 5 “timent qui n’a pas de nom, le souffle aigu et plaintif de “ l'hiver, ou le roulis des lourds nuages qui se brisaient “sur les angles de la montagne, ou la voix aérienne de “ l’alouette que le vent emportait touce chantante dans “son tourbillon, comme ma pensée, plrs forte que moi,

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“emportait mon âme. Ces impressions étaient-elles joie “ou tristesse ? Je ne pourrais le dire ; elles participaient “ de tous les sentiments à la fois. C'était de l'amour et de “ la religion, des pressentiments de la vie future, délicieux “et tristes comme elle ; des extases et des découragements, “ des horizons de lumière et des abîimes de ténèbres, de la “ joie et des larmes, de l'avenir et du désespoir. C'était la “ nature parlant par s2s mille voix au cœur encore vierge “ de l’homme ; mais enfin c'était de la poésie. Cette poésie, ‘ j'essayais quelquefois de l’exprimer dans des vers ; mais “ ces vers, je n'avais personne à qui les faire entendre ; je “ me les lisais quelques jours à moi-même, je trouvais avec ‘étonnement, avec douleur, qu'ils ne ressemblaient pas à “tous ceux que je lisais dans les recueils ou dans les “volumes du jour ; je me disais : on ne voudra pas les “lire ; ils paraîtront étranges, bizarres, insensés, et je les ‘ brûlais à peine écrits. J’ai anéanti ainsi des volumes de cette première et vague poésie du cœur et j'ai bien fait, “ car à cette époque, ils seraient éclos dans le ridicule et “ morts dans le mépris de tout ce qu’on appelait la litté- “ rature. "”

Quand il avait fallu commencer sériensement l'éducation du jeune Alphonse, qui avait atteint sa douzième année, ses parents cherchèrent longtemps un collége où les principes religieux fussent associés à un enseignement fort et à un réÿime paternel, On crut avoir trouvé tout cela dans un pensionnat célèbre de Lyon ; mais la transition était trop brusque pour le pauvre enfant qui quittait les douceurs du foyer et la tendresse de sa mère. L'école lui parut une prison et lui devint si insupportable qu'il tenta de s'échapper ; le directeur dut le renvoyer à ses parents. On le plaça alors chez les jésuites de Belley qui exercèrent sur lui la plus heureuse influence : la piété se ranima dans son âme et avec la piété l'amour du travail. Toutefois, malgré la douceur de ce séjour, il manquait deux choses au bonheur du jeune homme : sa mère et la vie indépendante et libre qu'il avait goûtée auprès d'elle. Aussi, à peine eut-il terminé ses études qu’il se hâta de reverir à Milly, où il reprit les habitudes de son enfance. Il passait ses journées à la chasse ou en promenade dans les vallons voisins ; les soirées s’écoulaient au milieu des doux entretiens de la famille et la lecture à haute voix des historiens et des poètes.

Mais cette vie presque oisive ne pouvait convenir plus longtemps à un jeune homme qui venait ’atteindre sa

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