L'HOMME
(1) Georges Gordon, lord Byron, naquit en 1788 à Douvres et mourut en 1824 à Missolonghi : il était passé en Grèce pour soutenir la cause de l'indépendance hellénique contre les Turcs. Dans tous les sujets qu'il a traités, sous les noms divers de Childe-Harold, de Lara, de Manfred, c'est toujours lui-même qu’il met en scène. La poésie, mélange d’ironie et de lyrisme, est l’image vraie et saisissante de son âme inquiète, sceptique 5t religieuse tout ensemble, cherchant en vain à saisir la vérité, qui échappe à l’orgueil de sa raison, et retombant fatiguée sur ellemême, mécontente de la vie et railleuse par désespoir.
(2) Ton titre devant Dieu, c’est d’être son ouvrage,
De sentir, d’adorer ton divin esclavage :
Dans l’ordre universel, faible atôme emporté,
D'unir à ses desseins ta libre volonté. Le D’avoir été conçu par son intelligence,
De le glorifier par ta seule existence : ; Voilà, voilà ton sort.
Cette même pensée avait été exprimée assez prosaïquement par J. B. Rousseau, Epodes, liv. I :
Grands hommes, sages célèbres,
Vos éciairs dans les ténèbres à Ne font que vous égarer.
Dieu seul connaît ses ouvrages * L'homme, entouré de nuages,
N'est fait que pour l’honorer.
(8) Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Cette poétique hypothèse est, on le sait, le fond même
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de la doctrine platonicienne. En parlant des misères de l’homme qui prouvent sa grandeur, Pascal a écrit : “ Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé."”
(4! Imparfait ou déchu, l’homme est le grand mystère. Dans la prison des sens, enchaîné sur la terre,
Esclave, il sent un cœur né pour la liberté ; Malheureux, il aspire à la félicité ;
Il veut sonder le monde, et son œil est débile ;
Il veut aimer toujours : ce qu’il aime est fragile !
On retrouverait des accents analogues, maïs sans la nuance de découragement qui perce ici, dans plusieurs chapitres de l’Zmitatior ” Jésus-Christ. Voir part “ulièrement le ch. 48 dr liy : .: “ Opto inhtvrere cœlestibus, sed deprimunt res tem,.rales .….. Homo infelix mecum pugno, et factus sum mihimetipsi gravis, dum spiritus sursum, et caro quærit esse deorsum. ”
(5) Tout mortel est semblable à l’exilé d'Eden : Lorsque Dieu l’eut banni du céleste jardir, Mesurant d’un regard les fatales limites,
Il s’assit en pleurant aux portes interdites.
Il entendit de loin dans le divin séjour L'harmonieux soupir de l'éternel amour,
Les accents du bonheur, les saints concerts des ‘nges Qui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges ; Et s’arrachant du ciel dans un pénible effort,
Son œil avec effroi retomba sur son sort.
Il est curieux de rapprocher de Lamartine les derniers vers du Paradis perdu, dans lesquels Milton représente Adam et Eve quittant l’Eden, tristes mais résignés, parce qu'ils emportent avec eux la promesse de la rédemption future :
They, looking back, all the eastern side beheld
Of paradise, so late their happy seat,
Waved over by that flaming brand ; the gate
With dreadful faces throng’d and fiery arms,
Some natural tears they dropt, but wiped them soon,
-The world was all before them, where to choose
Their place of rest, and Providence their guide : They hand in hand, with wandering steps and slow,
Through Eden took their solitary way.
“ Eux alors, regardant en arrière, contemplèrent toute la partie plie, 4 du paradis, naguère leur heureux séjour, flottant à travers la flamme du glaive menaçant ; ils virent la porte entourée de visages terribles et de bras valeureux. La nature leur fit verser quelques larmes, mais bientôt ils les essuyèrent. Le monde entier était devant eux : là ils pouvaient choisir le lieu de leur demeure et la Providence était leur guide. Ainsi, la main dans a main, lentement et à pas indécis, ils prirent à travers l'Eden leur chemin solitaire. ”
(6) L'homme est le point fatal où les deux infinis Par la toute-puissance ont été réunis.
“ Qu'est-ce que l’homme dans la nature ? un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant : un milieu entre rien et tout.” Pascal.
(7) Gloire à toi ! Gloire à toi ! Frappe, anéantis-moi ! Tu n’entendras qu’un cri : Croire à jamais à toi !
Ces vers sont admirables d'expression, mais la pensée doit être accueillie avec réserve. L'influence de lord Byron se fait vivement sentir sur celui même qui fait effort pour y échapper ; tour à tour le poète français s'éloigne et se rapproche presque à son insu du sombre génie qui a révolté sa foi mais fasciné son imagination. Quelle tristesse en effet, et même quelle amertume byronienne dans les derniers accents de cette invocation à Dieu ! Une obéissance résignée aux lois obscures de notre être ne suffit pas à l'homme. Malgré les ombres que la raison ne saurait dissiper, nous avons besoin de faire plus que d'admirer la toute-puissance de Dieu, nous voulons croire à sa bonté, nous voulons lire dans tous ses ouvrages non pas seulement les signes de sa grandeur, mais les preuves de son amour pour nous ; et si l'humanité perdait cette croyance us la console et la soutient, la prière se glacerait sur ses èvres.
(8) Jette un cri vers le ciel, à chantre des enfers !
C’est surtout dans son poème de Caïn que Byron s'est vraiment montré le chantre des enfers.
(9) Alfred de Musset, au début de sa Lettre à Lamartine,
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a rappelé le souvenir de cette admirable épître. Lord Byron écouta, dit Alfred de Musset,
Ce doux salut lointain d’un jeune homme inconnu, Je ne sais si du style il comprit la richesse ;
Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse :
Ce qui venait du cœur lui fut le bienvenu.
Voici maintenant ce qu'en dit Lamartine :
Je n’adressai point ces vers à lord Byron. Je ne savais de lui que son nom, j'ignorais son séjour. J'ai lu depuis, dans ses Mémoires, qu'il avait entendu parler de cette méditation d’un jeune Français, mais qu'il ne l'avait pas lue. Il ne savait pas notre langue. Ses amis, qui ne !a savaient apparemment pas mieux, lui avaient dit que ces vers étaient une diatribe contre ses crimes. Cette sottise le réjouissait. Il aimait qu'on prît au sérieux sa nature surnaturelle et infernale ; il prétendait à la renomme du crime. C'était là sa faiblesse, une hypocrisie à rebours. Mes vers dormirent longtemps sans être publiés.
Je lus et je relus depuis, avec une admiration toujours plus passionnée, ceux de lord Byron. Ce fut un second Ossian pour moi, l’'Ossian d’une société plus civilisée et presque corrompue par l’excès même de sa civilisation : la poésie de la satiété, du désenchantement et de la caducité de l’âge. Cette poésie me charma, mais elle ne corrompit pas mon bon sens naturel. J'en compris une autre, celle de la vérité, de la raison, de l’adoration et du courage.
Je souffris quand je vis, plus tard, lord Byron se faire le parodiste de l’amour, du génie et de l'humanité, dans son poëme de Don Juan.
Je jouis quand je le vis se relever de son scepticisme et de son épicurisme pour aller de son or et de son bras soutenir en Grrèce la liberté renaissante u‘une grande rase. La mort le cueillit au moment le plus généreux et le plus véritablement épique de sa vie. Dieu semblait attendre son premier acte de vertu publique pour l’absoudre de sa vie par une sublime mort. Il mourut martyr volontaire d'une cause désintéressée. Il y a plus de poésie vraie et impérissable dans la tente où la fièvre le couche à Missolonghi, sous ses armes, que dans toutes ses œuvres. L'homme en lui a grandi ainsi le poëte, et le poëte à son tour immortalisera l’homme.