‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 83 sur 121 · VICTOR · texte numérisé non relu

VICTOR

Sans penser à Dieu.

Les grands palais croulent ; Mille chars qui roulent Heurtent leur essieu ;

Et la foule accrue

Trouve en chaque rue

Un fleuve de feu.

Sur ces tours allières, Colosses de pierres,

Trop mal affermis, Abondent dans l'ombre

Des mourants sans nombre Encore endormis.

Sur des murs qui pendent Ainsi serépandent

De aoires fourmis.

Se peut-il qu’on fuie Sous l’horrible pluio ?

Tout périt, hélas !

Le feu qui foudroie

Bat les ponts qu'il broie, Crève les toits plats, Roule, tombe, et brise Sur la dalle grise

Ses rouges éclats !

Sous chaque étincelle Gtrossit et ruisselle

Le feu souverain.

Vermeil et limpide

Il court plus rapide, Qu'un cheval sans frein ; Et l’idole infâme, Croulant dans la flamme, Tord ses bras d’airain !

Il gronde, il ondule, Du peuple incrédule Bat les tours d'argent ; Son flot vert et rose, Que le soufre arrose, Fait, en les rongeant, Luire les murailles

Comme les écailles D'un lézard changeant ;

Il fond comme cire

Agate, porphyre,

Pierres du tombeau ;

Ploie, ainsi qu’un arbre,

Le géant de marbre

Qu'ils nommaient Nabo,

Et chaque «vlonne

Brûle et tourbillonne Comme un grand flambeau !

En vain quelques mages Portent les images

Des dieux du haut lieu ; En vain leur roi penche Sa tunique blunche

Sur le soufre bleu ;

Le flot qu’il contemple Emporte leur temple Daus ses plis de feu !

Plus loin il charrie

Un palais où crie

Un peuple à l’étroit, L'onde incendiaire Mord l’îlot de pierre Qui fume et décroii, Flotte à sa surface,

Puis fond et s’efface Comme un glaçon froid !

Le grand prêtre arrive

Sur l’ardente rive

D'où le reste a fui.

Soudain sa tiare

Prend feu somme un phare, Et, pâle, ébloui,

Sa main qui l’arrache

À son front s'attache

Et brûle avec lui.

Le peuple, hommes, femmes, Court... Partout les flammes

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YICTOR HUGO 183

Aveuglent ses yeux ; Des deux villes mortes Assiégeant les portes À flots furieux, La foule maudite Croit voir, interdite,

ps L'enfer dans les cieux ?

On dit qu’alors, ainsi que pour voir un süpplice Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison, On vit de loin Babel, leur fatale complice, Regarder par-dessus les monts de l'horizon.

On entendit, durent cet étrange mystère,

Un grand bruit qui remplit le monde épouvanté, Si profond qu'il troubla dans leur morne cité, Jusqu'à ces peuples sourds qui vivent sur la terre.

Le feu fut sans pitié ! Pas un des condamnés

Ne put fuir de ces murs brûülants et calcinés. Pourtant ils levaient leurs mains viles,

Et ceux qui s'embrassaient dans un dernier adieu,

Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieu Versait un volcan sur leurs villes.

Contre le feu vivant, contre le feu divin,

De larges toits de marbre ils s’abritaient en vain. Dieu sait atteindre qui le brave.

Ils invoquaient leurs dieux ; mais le feu qui punit

Frappait ces dieux muets dont les yeux de granit Soudain fondaient en pl'urs de lave !

Ainsi tout disparut sous Je noir tourbillon,

L'homme avec la cité, l'herbe avec le sillon ! Dieu brûla ces mornes campagnes :

Rien ne resta debout de ce peuple détruit,

Et le vent inconnu qui souflla cette nuit Changea la forme des montagnes.

Aujourd'hui le palmier qui croît sur les roches Sent sa feuille jaunir et sa tige sécher, À cet air qui brûle et qui pèse.

Ces villes ne sont plus ; et, miroir du passé Sur leurs débris éteints s'étend un lac glacé, Qui fume comme une fournaise !

Octobre 1828.

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