‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 85 sur 121 · LE DERVICHE · texte numérisé non relu

LE DERVICHE

Un jour Ali passait : les têtes les plus hautes

Se courbaient au niveau des pieds de ses Arnautes. (1) Tout le peuple disait : Allah !

Un derviche soudain, cassé par l’âge aride,

Fendit la foule, prit son cheval par la bride, Et voici comme il lui parla :

“ Ali Tépéléni, lumière des lumières,

“ Qui siéges au divan sur les marches premières, “ Dont le grand nom toujours grandit,

‘“ Ecoute-moi, vizir de ces guerriers sans nombre,

“ Ombre du padischah qui de Dieu même est l'ombre : “ Tu n'es qu’un chien et qu'un maudit !

“ Un flambeau du sépulcre à ton insu t’éciaire. “ Comme un vase trop plein tu répands ta colère “ Sur tout un peuple frémissant ; “ Tu brilles sur leurs fronts comme une faux dans l'herbe “ Et tu fais un ciment à ton palais superbe “ De leurs os broyés dans leur sang.

“ Mais ton jour vient. Il faut, dans Janina qui tombe, “ Que sous tes pas enfin croule et s'ouvre ta tombe ! “ Dieu te garde un carcan de fer “ Sous l’arbre du segjin chargé d’âmes impies (2) “ Qui sur ses rameaux noirs frissonnent accroupies, ‘# Dans la nuit du septième enfer !

“Ton âme fuira uue ! au livre de tes crimes “ Un démon te lira les noms de tes victimes ; “ Tu les verras autour de toi, “ Ces spectres, teints du sang qui n’est plus dans leurs veines “ Se presser plus nombreux que les paroles vaines “ Qre balbuticra ton effroi !

“ Ceci t’arrivera sans que ta forteresse

‘“ Ou ta flotte te puisse aider, dans ta détresse, “ De sa rame ou de son canon ;

“ Quand même Ali-Pacha, comme le juif immonde,

“ Pour tromper l'ange noir qui l'attend hors du monde, “ En mourant c erait de nom ! ”

Ali sous sa pelisse avait un cimeterre,

Un tromblon tout chargé, s’ouvrant comme un cratère, Trois longs pistolets, un poignard.

Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire,

Pencha son front rêveur, puis avec un sourire Donna sa pelisse au vieillard.

Novembre 1828.

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