‹ Les Poètes-misèresChapitre 18 sur 47 · ELISA MERCŒUR · texte numérisé non relu

ELISA MERCŒUR

Invente ! immortalise un moment d'existence ; Effeuille les pavots que jette l'ignorance ; Des regards de ton âme embrasse l'univers. Vole au sommet sacré t'abreuver d'harmonie : Chacun de ces instants ravis à ton Génie Est tout un âge que tu perds.

Quoi ! la vie est si courte, et de ses jours, qu'il pleure L'homme au gouffre des ans n'ose arracher une heure. Son cœur d'un long espoir n'a-t-il donc plus besoin? Ah ! condamne le temps à reployer ses ailes, Que le burin, traçant les pages immortelles, Y grave pour toi : « Rien plus loin ! »

Mais ne va pas, suivant un guide qui t'égare, Pour un céleste essor prendre le vol d'Icare, Et laisser un vain nom retomber ici-bas. D'une lyre hardie obtiens im chant sublime, Que d'Orphée, écoutant ce chant qui le ranime. L'ombre s'éveille sur tes pas.

D'un seul mof, t'ai- je dit, la rapide puissance Charme, captive, entraîne, et quelquefois dispense Aux amants de la Gloire une immortalité. C'est l'éclair s'échappant du caillou qui s'enflamme, Enfin, c'est le sublime, ou c'est un son de l'âme, Que le Génie a répété.

En cédant à l'effort d'un magique délire, Le sublime jamais ne peignit un sourire. Il faut à ses crayons de plus mâles beautés. Au bruit inspirateur de la voix des orages, Pour le poète ému par ses accords sauvages. L'effroi même a des voluptés.

Il s'élève plus près de la haute demeure.

Aux accents de son luth qu'un vent du ciel effleure.

Il aime à reculer vers les siècles lointains.

La rose pâlirait en couronnant sa tête.

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La flûte du berger sous ses doigts est muette, Mais la harpe a des sons divins.

Il chante, et ne craint pas le rire d'un Zoïle, L'aigle échappe au venin que jette le reptile : Rien n'empoisonne Tair que l'on respire aux cieux. De sa lyre, en mourant, un soupir le console. Et ce chant du trépas comme une âme s'envole Au séjour que cherchaient ses yeux.

Ainsi la mort obtient sous sa main égarée Des sons nobles et purs d'une harpe sacrée : De l'oiseau de Léda l'harmonie est l'adieu. Et le voile mortel qui recouvrait Alcide Se consume, brûlé par la flamme rapide, Quand du bûcher s'élance un Dieu.

Dédaignant la faveur, cette idole éphémère Pour laquelle un moment fume un encens vulgaire, Il prélude loin d'elle à ses libres accents ; Il dégage ses mains des chaînes de la Terre. Autrefois le malheur, en pesant sur Homère, Etouffa-t-il ses nobles chants?

Mais par mille pinceaux la nature est tracée ; Ah ! les temps sont à Dieu, le monde à la pensée ! Quand les yeux de Milton n'avaient plus de regards, Au fond du souvenir moissonnant des images Il pensait, il chantait, en éclairant les âges D'un rayon de l'astre des arts.

Rends au luth détendu la musique céleste ; De la courte journée une heure au moins te reste ; Une heure ! c'est assez pour vaincre l'avenir ; C'est au brillant séjour que ton hymne s'élance : Le poète au tombeau retrouve l'existence; Qui laisse un nom peut-il mourir ?

Vous qui deviez parer le chantre de Clorinde, Lauriers aoniens, douces palmes du Pinde.

L'amant de Léonor n'a donc pu vous cueillir ! Le Tasse à ses destins un jour trop tôt succombe; Mais vos nobles rameaux, déposés sur sa tombe, Fleurissent pour son souvenir.

L'oubli, c'est le néant; la gloire est l'autre vi<> ; L'éternité sans borne appartient au génie ; Le monde est un écho des purs accents des cieux. Sur la mer du passé, le poète surnage ; Chaque flot qui se brise et le pousse au rivage Exhale un son mélodieux.

Ennemi des tyrans, du crime qui s'élève Il combat, il triomphe, et sa lyre est son glaive. Libre comme la voix qu'empruntent les remords, Cette lyre sans cesse auprès du cœur résonne, Et l'homme, sous le chaume, ou sous le dais du trône, Entend ses suprêmes accords.

Sublime, chant sacré, note pure et magique ; Son divin que jadis rendait la harpe antique; Accent toujours nouveau compris de l'univers ! Viens t' exhaler encor d'une céleste lyre : Le poète t'attend, viens, pendant qu'il délire, Immortaliser ses concerts.

Qu'il n'existe que lui qu'on oppose à lui même Qu'il se dise, écoutant sonner l'heure suprême : « Ma mémoire est ma vie, et je ne mourrai pas ! « Mon souffle loin de moi chassa l'humble poussière; « J'ai vécu pour chanter, et je laisse à la terre « La place où j'ai marqué mes pas. »

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