LA COLONNE NAPOLEON
Napoléon !... ce nom où l'humaine parole Vient se briser, s'élève, avec son auréole Prodigieux parmi les gigantesques noms.
O gloires d'ici-bas, sa gloire vous surpasse ! Tels les astres d'en haut, que le soleil efface De la splendeur de ses rayons.
Sur quel ton te chanter, Grand homme qu'à la terre Le ciel, pour ses desseins, jeta comme un mystère, Génie au vaste cœur, étoile des guerriers ! L'univers t'a jugé... laissons parler la France. Pour bien peser ta vie, il faut dans la balance Mettre le poids de tes lauriers.
Quand les flots débordés du torrent populaire, Du vaisseau de l'Etat, broyé par leur colère, Entraînaient les débris dans un cours indompté, ' Ta main les refoulait en un jour de victoire ; Puis, après, tu jetas le manteau de la Gloire Pour linceul à la Liberté.
(1) Il est difficile de porter un jugement sur l'œuvre d'Emile Roulland ; il n'a guère laissé que des pièces inachevées. L'incertitude d'expression qu'on y remarque aurait peut-être disparu si le poète avait pu les terminer. Néanmoins, il y a le plus souvent dans ses poésies un sentiment vrai et touchant qui émeut. Pour savoir ce que EouUand aurait pu faire, s'il avait eu la tranquillité nécessaire à toute production poétique, on n'aura qu'à lire VOde à la Colonne, la seule pièce peut-être, qu'il ait complètement achevée. C'est un superbe morceau de poésie.
L'œuvre d'Emile Roulland a été publiée par les soins d'Evariste Boulay-Paty, sous le titre de : Poésies posthumes et inédites, Paris, 183S un vol. in-8°.
Consulter Bottlay-Paty. La Notice en tête de l'édition des poésiesde Roulland. — H. Lucas : Portraits et souvenirs littéraires, Paris 1890.
C'est là le mot fatal qu'on mêle à ton éloge, Comme un blasphème à l'hymne, une tache à la toge, Comme un poison au miel dans une coupe d'or, Qu'on dise à l'aigle donc : Descends de tes montagnes ! Qu'on dise au faible oiseau qui rase les campagnes • Prends vers le ciel un mâle essor !
Dieu, dans ses grands secrets à l'homme impénétrables. Tient le sort des mortels, sur d'inflexibles tables. Par sa puissante main écrit en traits divers ; Ce Dieu, qui, d'un regard, pour mesurer l'espace, Sur la terre à chacun du doigt marqua sa place. Et ta place était l'univers !
Parfois dans ses élans la vertu touche au crime ; Et dans le cœur de l'homme, à côté du sublime. Un écueil est caché sous chaque passion. Qui peut d'un pas certain marcher dans cette vie? Des écarts où parfois s'égara ton génie : Un seul mot t'absout : c'est ton nom.
Comme l'aigle se joue au milieu des tempêtes. Les concerts des combats étaient pour toi des fêtes. Leurs terribles éclairs étaient doux à tes yeux ; Et ton astre guerrier, aux éclats de la foudre, Poursuivait, à travers des nuages de poudre, Son cours rapide et radieux.
La victoire, ta chère et fidèle compagne. Volant à tes côtés de campagne en campagne. De ton nom triompliant gravait partout le sceau ; Et, sous les yeux des rois, descendus de leur trône. Tu jetais pour hochets un sceptre, une couronne, A ton fils, monarque au berceau.
Il n'eut pas, faible aiglon, pour essayer ses ailes,. L'appui sublime et fort des ailes paternelles ; Son pas foula la terre en son étroit sentier ; Il traîna dans les cours sa jeunesse asservie ;
EIMILE ROULLAND
Il naquit et mourut... la chaîne de sa vi'^. N'eut qu'un anneau d'or : le premier !...
Jamaiî» aucun monarque, armé de son tonnerre, De tels ébranlements ne fit trembler la terre ; Tes jours passaient sans calme, et tes nuits sans sommeil ; Un seul rêve couvait dans ton âme profonde : Tu ne voulais que toi pour seul roi dans le monde, Comme il n'est pour lui qu'un soleil.
Tu campas bien longtemps sous les pourpres royales. Dans ta route, égaré par des clartés fatales, Tu tombas, mais ce fut sur un lit de lauriers ! L'ennemi, fier alors, entra dans nos murailles. L'espoir de lui donner de vastes funérailles ,
Animait encor nos guerriers !
Mais, à la sombre voix de leur grand capitaine, L'orgueil se replia sur leur âme hautaine, Tout entière aux accents de ses touchants adieux ; Et leur front incliné vers leurs vaillantes armes, Ce front qui n'avait point pâli dans les alarmes,» Versa des pleurs silencieux.
Dans leur chef, de la gloire ils pleuraient le naufrage. Et, le suivant du cœur jusqu'au triste rivage : « Attendons, disaient-ils, silence ! il reviendra ! » Il revint... car le doigt du destin sur ses tables D'avance avait écrit que ces pas redoutables Ne devaient point s'arrêter là.
Mais le Géant lassa la Fortuné inconstante ; De son esquif lancé sur une mer sanglante, Dans un jour orageux, Waterloo fut l'écueil ; L'aigle y brisa sa tête et roula dans l'abîme, Mais l'honneur des Français de son autel sublime Ne descendit pas au cercueil.
EMILE ROULLAND 99
L'honneur!... ils le sentaient déborder de leurs âmes, Ceux qui, tels qu'un volcan aux bouillonnantes flammes, Jonchaient de morts le sol ébranlé sous leurs pas, Et dont le cœur de feu, dans la lutte fatale, Jeta ce cri sacré : La Garde Impériale
« Meurt... Mais Elle Xe Se Rend Pas !... »
Aux souverains ligués quand de la capitale, La discorde eut rouvert la route triomphale, La France vit ses fils échappés à la mort Regagner leurs foyers ; comme^ en pleurs sur la plage, Une mère qui voit les débris du naufrage. Que les flots poussent vers le port.
Tel qu'un vent qui s'éteint n'anime plus la flamme, Ton grand souffle, ô Héros ! n'avivait plus leur âme. Et dans ces jours de deuil la Gloire eut son sommeil; Car la Colonne alors, veuve de ton image. S'effaçait comme un mort que la nuit d'un orage A découronné du soleil.
Pourtant des ennemis la fureur impuissante S'arrêta devant elle ; ainsi, dans la tourmente, Passe au pied d'un rocher le murmure des flots; Ils eurent peur, oui peur, que dans sa chute immense, Son poids, retentissant sur le sol de la France, N'en réveillât tous les échos !
La main du sort brisa la dernière couronne, Et ton pied fatigué tomba de trône en trône Suv un rocher désert où s'éteignait ta voix ; Mais, de tes ennemis bravant les sombres haines, Tu régnais dans l'exil, et le bruit de tes chaînes Faisait encor trembler les rois.
Ton heure vint enfin... et ta tête penchante.
Du manteau d'Austerlitz, comme sous une tente.
Soudain s'enveloppa ; ce fut là ton linceul !
Tu n'eus rien de commun avec les rois du monde.
BIBLÎGTHICA
iOO LES POÈTES-MISEBE
Ni l'éclat de tes jours agité comme l'onde, Ni le berceau, ni le cercueil !
Tandis que de leur sein partait un cri de joie, La France, dans les pleurs, à son chagrin en proie, Semblait attendre encore et doutait de ton sort : Comme si les lauriers qui couronnaient ta tête Eussent dû, détournant le coup que rien n'arrête, Emousser la faux de la mort.
On dit que des guerriers, au pied de la Colonne, Comme un funèbre encens jetant une couronne, Dans la nuit prosternés, murmurèrent tout bas : « Six ans d'exil n'ont pu de notre cœur fidèle, « 0 Grand Homme, effacer ta mémoire immortelle « La Gloire ne s'exile pas ! »
Vous que l'honneur encore échauffe de sa flamme, Mais dont le bras trahit les élans de votre âme. Respect de la patrie, invalides guerriers ; Chênes aux rameaux forts brisés par le tonnerre, Dont la tête pourtant repose encore altière, Sous un grand dôme de lauriers ;
Venez ! Venez aussi, vous fils de Varsovie, Qui ne pouvez, fuyant la Pologne asservie. Après votre sang pur, lui donner que des pleurs. Et dont la voix, du cœur brisant les portes closes. Nous convie à verser le miel de quelques roses Dans la coupe de vos douleurs !
Accourez, restes fiers de notre Grande Armée, De ce titre pompeux par ses exploits nommée, Vous qui, des bords du Nil au sommet du Kremlin, Plantiez vos étendards d'une main souveraine, Et dont les pas suivaient dans la sanglante arène Le char de l'homme du destin!
EMILE IIOULLAND 101
Que ta parure est belle, ô Fille des batailles ! Telle de fleurs ornée, au jour des fiançailles. La vierge attend l'époux à son cœur accordé. Que j'aime en ses contours ta robe triomphale, Ton vêtement d'airain que l'aigle impériale De sa noble serre a brodé !
Tu portes sur tes flancs ta brillante origine ; Et voici, le front ceint dune clarté divine, Le Héros dont l'Earope embrassait les genoux ! Vos titres sont égaux, parfumés de victoires ; Qu'attendez-vous encor, pour marier vos gloires? L'autel est prêt : unissez- vous !
0 moment solennel ! sublime apothéose ! Tout un peuple à l'idole où son regard repose Sourit... 0 de la gloire imposant appareil ! Le voile flottant tombe.... Ainsi! quand fuit l'orage, Le vent, d'un souffle ami, balaye le nuage, Et l'on voit briller le soleil.
Le voilà, le voilà !... De ses traits héroïques Jaillissant tout à coup, les souvenirs magiques Jusques au fond des cœurs comme un éclair ont lui : Et des guerriers d'airain la foule tournoyante Vers le dôme a semblé s'élancer palpitante; Et le peuple a crié : C'est lui !...
C'est son petit chapeau, plus grand qu'un diadème. C'est son glaive, plus fort que le sceptre suprême. Ses bottes de géant et ses éperons d"or ; C'est, pour manteau royal, sa redingote grise, Et ce verre où jamais son œil, qui pulvérise, En vain ne fixa son essor.
Que pourraient ajouter à ce bronze énergique Le pompeux appareil d'ornements à l'antique, Les prestiges de l'art étalés sous ses pas? Superbe des rayons dont son front s'environne.
L'astre, roi dans les airs, lance de sa couronne Des reflets, et n'en reçoit pas !...
Et ses vieux compagnons, les chefs aux fiers panaches, Et les anciens soldats, aux blanchâtres moustaches, Ont souri d'un sourire et de joie et de deuil; Vers l'image adorée en Brandissant leurs armes, Ils saluaient leur chef ; mais leurs furtives larmes Tombaient encore sur son cercueil !
Et les jeunes guerriers, à la barbe enfantine, Mais dont le cœur brûlant soulève leur poitrine, Jalouse de porter l'étoile de l'honneur. Semblaient se dire aussi, dans leur joie imprévue : « Je suis un vieux soldat, j'ai passé la revue « Sous les yeux du grand Empereur ! »
Dans leurs nobles élans, les gardes citoyennes. Se souvenant encor de leurs gloires anciennes, Ont de joyeux bouquets décoré leurs fusils, Leurs fusils dont un jour la tournante éloquence Plaida si vaillamment la cause de la France Sous les murs croulants de Paris.
Et vous, nobles guerriers, dont l'amitié fidèle Brille d'un pur efiet de sa gloire immortelle, Quand vous pouviez le fuir, coutisans du malheur, Qui, des coupes du sort, n'en repoussant aucune, Dans ce lointain exil encensiez sa fortune Est-ce bien là votre Empereur ?
Est-ce ainsi qu'au sommet du roc de Sainte-Hélène Il rêvait, quand les vents, de leur plaintive haleine, Poussaient vers le rivage un navire lointa^in. Et que le mot de France, électrique et sonore. Faisait vibrer son cœur, se débattant encore Sous les bri3 de fer du Dastiu ?
EMILE ROULLAND 103
Lève ta tête au ciel. Pyramide de gloire, Livre monumental, indestructible histoire. Géant d'airain, grandi de toute sa grandeur ! Jamais ton front altier ne brilla plus sublime, Et le regard, charmé de contempler ta cime, N'en peut mesurer la hauteur.
Jamais aucun guerrier des grands siècles antiques. Sur un autel orné de palmes plus magiques Ne vint poser l'éclat de son vol triomphal. Salut, Napoléon ! voilà ton Capitole : Ton image a, dans l'air, le ciel pour auréole. Et la gloire pour piédestal.
Sur ce trône attaquer ta gloire impérissable. C'est au front d'un rocher lancer un grain de sable, C'est frapper d'un roseau le sommet d'une tour. Jeter à l'aquilon la feuille qui se fane. Ou vouloir opposer un voile diaphane Aux rayons de l'astre du jour.
Mais si les ennemis qu'irritent ses louanges, A de nouveau combats défiant nos phalanges. Pour te fouler aux pieds comptaient sur nos revers, Tu te réveillerais à l'odeur de la poudre, Et l'on verrait encor ta main lancer la foudre, Et tes yeux jeter des éclairs.
Ton pied s'agiterait sur sa base tremblante; Ton âme encore au son du canon bondissante. Du combat, en tonnant, donnerait le signal ; Tu reprendrais le glaive, et notre jeune armée Crîrait, d'enthousiasme, à ta voix animée : « Voici notre grand général ! »
Eh bien ! es-tu content, Héros de cette fête ? S-ens-tu tomber r.ssez de palmes sur ta tête ? Tes yeux ont-ils compté le nombre des soldats ? Er.tends-tu le tambour, les fanfares guerrières,
104 l'ES POETES-MISERE
Le canon, les coursiers aux flottantes crinières, •^Qui bondissent comme aux combats?
Mais quoi, ton front pensif, assombri d'un nuage, Semble avoir vu passer quelque funèbre image ! faut-il à ton triomphe une plus large part?... Un uniforme rouge a brillé dans la foule ; C"est un fils d'Albion ! ton œil indigné roule Vers Sainte-Hélène un long regard !
Vous à qui, confiant encor dans son étoile. Le Grand Homme, trahi sous sa rapide voile. Se rendit, sur l'honneur de votre pavillon ; Fidèles à ses vœux, faites que la Colonne, Couvrant son front glacé d'une large couronne. Devienne enfin son Panthéon !
Craignez-vous que, phénix renaissant de sa cendre, Sur ce roc, où si haut vous le fites descendre, L'aigle n'ait de son bec aiguisé le courroux? Vos yeux, depuis douze ans, veillent sur sa poussière ; Dites, craindriez-vous de remuer sa pierre ? Il est bien mort... rendez-le nous !
Qu'il sera beau le jovir oùj placés sur la rive. Nos guerriers salueront du long cri de : Qui vive ? Les drapeaux noirs flottants des vaisseaux d'Albion ; Et lorsque l'Angleterre, à ce cri de vaillance, Frappant d'un grand cercueil aux portes de la France, Lui répondra : Napoléon !