HÉGÉSIPPE MOREAU
{D'après le buste de Mme Coiitan-Montorgueil),
HÉQÉSIFFE nOREflU
A MEDORCi
Heureax Médor, si j'ai bonne mémoire, Je t'ai connu jadis maigre et hideux; Chien sans pâtée, et poète sans gloire, Dans le ruisseau nous barbotions tous deux. Lorsqu'à mes chants si peu d'échos s'émeuvent, Lorsque du ciel mon pain tombe à regret, A tes abois Dieu sourit, les os pleuvent : Chien parvenu, donne-moi ton secret.
Aux chiens lépreux, oui, le malheur m'égale
Battu des vents, par la foule outragé,
Si je caresse, on a peur de la gale ;
Si j'égratigne, on m'appelle enragé.
Pour qu'au bonheur je puisse enfin renaître,
(1) La poésie de'Moreau plaît et se distingue parsaforme d'un classiciame rajeuni,» où l'on trouve souvent l'influence de Béranger.fpar une sensibilité délicate, par un tour vif, léger et souple, enfin par une inspiration qui a bien la marque de l'époque inquiète, troublée et douloureuse à laquellejelie fut composée.
Bibliographie : Dédié à M. Lafayette, député ; Ode sur la convalescence de M. Lafayette (un feuillet recto-verso) 1828. — Le Diogène, 9 livraisons in-4 de 8 pages. Provins et Paris, 1833. — Let b et& juin 1832, in-8, Paris, 1833. — Le Myosotis, gr. in-8, Paris, 1838. — Clément Marot à Genève, vaudeville en un acte, en collaboration avec E. Arago et L. Lefèvre. — Ed. Posthumes : Œuvres complètes, t.I : Correspondance et contes, t. 11: Le Myosotis et poésies inédites, éd.VaIlery-Radot, 2 vol. in-18, Paris; 1890. (Xous nous permettons de recommander le Choix de Poésies à.' Kégésippe MoREAtr publié par nous, avec une notice bio-bibliographique dans la Bibliothèque des Poètes Français et étrangers, un vol. de 160 p. un franc. Louis Michaud, éditeur), "^ - .
A consulter : Félix BouRgrELOT : Histoire de Provins, Paris, 1839-1840. — Saixte- MARIE Marcotte : Biographie en avant d'une éd. du Myosotis, Paris, 1840. — Dessales-EéGIS : Revue des Deux Mondes, Paris 1er févTier 1849. — Alex. Dcmas : Les morts vont vite, t. I, Paris, 1861. — Armaxd Lebailly : H. Moreau, sa vie et ses œuvres, Paris, 1863. — SAiyTE-BEUVE : Causeries du lundi, t. IV et V. — R. Vallert-Radot : Biographie en tête des œuvrer complètes de Moreau, Paris, 1890. — Henri Lardaxchet : Les enfants perdus du romantisme, Paris, 1905,
HEGESIPPE MOEEAU
Dieu sait pourtant qu'un peu d'or suffirait ; Bien peu... celui de ton collier, peut-être; Chien parvenu, donne-moi ton secret.
J'eus comme toi mes longs jours de paresse,
Un lit moelleux et de friands morceaux,
J'ai frissonné sous plus d"une caresse,
D'abois moqueurs j'ai talonné les sots.
Puis, dans la foule où l'on pousse, où l'on beuf;!e,
J'ai vu s'enfuir Plutus qui s'égarait :
Pour devenir le chien de cet aveugle,
Chien parvenu, donne-moi ton secret.
Aux dominos sais-tu comment Ton triche?
Nouveau Paris arbitre de beauté.
As-tu donné la pomme à la plus riche,
Fait le gentil, fait le mort, ou sauté?
Ton sort est beau : moi. chien d'humeur bizarre,
Pour égayer le Riche à son banquet.
Je ne sais rien... rien que flatter Lazare
Chien parvenu, donne-moi ton secret.
Tombé, dit-on, dans un pays de fées,
Dont ta laideur mit le peuple en émoi,
On essuya tes pattes réchauffées.
De blanches mains te bercèrent; mais moi!...
Chien trop crotté pour que la beauté m'aim-î,
Si j'entrais là. le pied me balafrait,
Hué de tous, et mordu par toi-mêaie :
Chien parvenu donne-moi ton secret.
LA FERMIERE
ROMANCE Etrennes à madame Guérard
Amour à la fermière ! elle est Si gentille et si douce !
108 LES POEl'ES-MISERE
C'est l'oiseau des bois qui se plaît Loin du bruit dans la mousse ;
Vieux vagabond qui tends la main, Enfant pauvre et sans mère,
Puissiez-vous trouver en chemin La ferme et la fermière !
De l'escabeau vide au foyer
Là le pauvre s'empare, Et le grand bahut de noyer
Pour lui n'est point avare ; C'est là qu'un jour je vins m'asseoir,
Les pieds blancs de poussière; Un jour... puis en marc-he ! et bonsoir
La ferme et la fermière !
Mon seul beau jour a dû finir,
Finir dès son aurore ; ]\Iais pour moi ce doux souvenir . Est du bonheur encore :
En fermant les yeux, je revois
L'enclos plein de lumière, La haie en fleur, le petit bois.
La ferme et la fermière !
Si Dieu, comme notre curé
Au prône le répète, Paie un bienfait (même égaré).
Ah ! qu'il songe à ma dette !
Qu'il .prodigue au vallon les fleurs,
La joie à la chaumière, Et garde des vents et des pleurs
La ferme et la fermière !
Chaque hiver, qu'un groupe d'enfants
A son fuseau sourie, Comme les anges aux fils blancs
De la Vierge Marie !
Que tous, par la main, pas à pas,
HÉGÉSIPPE M0REAT7 109
Guidant un petit frère, Réjouissent de leurs ébats La ferme et la fermière !