‹ Les Poètes-misèresChapitre 25 sur 47 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

S'il est un nom bien doux fait pour la poésie, Oh ! dites, n'est-ce pas le nom de Voulzie ? La Voulzie, est-ce un fleuve aux grandes îles ? Non ; Mais, avec un murmure aussi doux que son nom,

HEGESIPPE MOEEAU

Un tout petit ruisseau coulant visible à peine;

Un géant altéré le boirait d'une haleine;

Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,

Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.

Mais j'aime la Voulzie et ses bois noirs de mûres,

Et dans son lit de fleurs ses bonds et ses murmures.

Enfant, j'ai bien souvent, à l'ombre des buissons,

Dans le langage humain traduit ces vagues sons ;

Pauvre écolier rêveur, et qu'on disait sauvage.

Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage,

L'onde semblait me dire : « Espère ! aux mauvais jours

Dieu te rendra ton pain. » — Dieu me le doit toujours l

C'était mon Egérie, et l'oracle prospère

A toutes mes douleurs jetait ce mot : « Espère !

Espère et chante, enfant dont le berceau trembla,

Plus de frayeur : Camille et ta mère sont là.

Moi, j'aurais pour tes chants de longs échos... » — Chimère l

Le fossoyeur m'a pris et Camille et ma mère.

J'avais bien des amis ici-bas quand j'y vins,

Bluet éclos parmi les roses de Provins :

Du sommeil de la mort, du sonmieil que j'envie.

Presque tous maintenant dorment, et, dans la vie

Le chemin dont l'épine insulte à mes lambeaux

Comme une voie antique est bordé de tombeaux.

Dans le pays des sourds j'ai promené ma lyre :

J'ai chanté sans échos, et, pris d'un noir délire.

J'ai brisé mon luth, puis de l'ivoire sacré

J'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré!

Pourtant je te pardonne, ô ma Voulzie ! et même,

Triste, j'ai tant besoin d'un confident qui m'aime,

^le parle avec douceur et me trompe, qu'avant

De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent.

Je veux faire à tes bords un saint pèlerinage,

Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge,

Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs,

Et causer d'avenir avec tes flots menteurs.

ALOYSIUS BERTRflNu

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