‹ Les Poètes-misèresChapitre 4 sur 47 · SATIRE · texte numérisé non relu

SATIRE

Un monstre dans Paris croît et se fortifie,

Qui, paré du manteau de la philosophie,

Que dis- je ? de son nom faussement revêtu,

Etoufife les talents et détruit la vertu.

« Quoi ! votre muse en monstre érige la sagesse !

Vous blâmez ses enfants, et leur crédit vous blesse.

Vous, jeune homme! Au bon sens avez-vous dit adieu?

Je soupçonne, entre nous, que vous croyez en Dieu :

Gardez-vous de l'écrire et respectez vos maîtres;

Croire en Dieu fut un tort permis à nos ancêtres;

Mais dans notre âge ! allons, il faut vous corriger :

— Eclairez-vous, jeune homme, au lieu de nous juger.

— Ainsi le grand Pathos, ce poète penseur, De la philosophie obligeant défenseur,

(1) L'œuvre de Gilbert n'est pas considérable, elle est néanmoins stif. fisante pour nous faire regretter la mort prématurée d'un poète. Incontestablement l'auteur du Dix-huitième siècle avait en lui l'étoffe d'un grsnd satirique. Il ne possédait pas l'esprit de Voltaire, mais ses vers étaient, du moins, bien frappés, pleins de colère, de mépris et d'ironie. Il y passe un beau souffle de jeune ardeur et d'inspiration spontanée.

BiBLioQRAPHlE : Le? Familles de Darius et d' Eridatne, ou Statira et Amestris, histoire persane, la Haye et Paris (en réalité Xancy) 1770, 2 vol. in- 12. — Début poétique (composé de trois héroïdes, genre que le grand succès de l'épître d'Héloïse à Abélard, si heureusement imité de Pop3 par CoLAKDEAir, avait nouvellement mis en faveur), 1771, in-8°. L'année suivante, le même ouvrage fut réimprimé et augmenté de la traduction du poème â.'Abel de Gessner, La Mort de la Princesse, Anm-Oharlotte de Lorraine, et le Jugement Dernier, 1773. — Le Carnaval dis Auteurs, Xancy, 1773, in-12. — Le Siècle (première ébauche de la fameuse satire qui devait faire tant de bruit quelques années plus tard), 1773. — Le Dix-huitième siècle, 1775. — Mon Apologie, 1778. Les œuvres de Gilbert ont été souvent réimprimées.

On peut consulter : N'odier : notice de l'édition de 1817. — M. Mas- TRELIA : îfotic© de l'édition de 1822. — Amar, Notice de l'édition de 1824. — DB Lesctore, Notice des Œ'MTZS choisies de Oilbert, Paris, 1882. —

Conseille par pitié mon aveugle ignorance; "Oe nos arts, de nos mœurs garantit l'excellence; iCt de son plein savoir, si je réplique un mot, Pour prouver que j'ai tort, il me déclare un sot. Mais de ces sages vains confondons l'imposture ; De leur règne fameux retraçons la peinture.

Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse. Ils se traînent à peine en leur vieille jeunesse; Courbés avant le temps, consumés de langueur. Enfants efféminés de pères sans vigueur : i Et cependant nourris des leçons de nos sages, Vous les voyez encore, amoureux et volages, Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés, La mort qui les attend au sein des voluptés ; De leurs biens, prodigués pour d'infâmes caprices, Enrichir nos Phrynés dont ils gagnent les vices ; Tandis que l'honnête homme, à leur porte oublié, N'en peut même obtenir une avare pitié.

La plupart, indigents au milieu des richesses, Achètent l'abondance à forces de bassesses : Souvent, à pleines mains, d'Orval sème l'argent, Parfois, faute de fonds, monseigneur est marchand. Que dirai-je d'Arcas, quand sa tête blanchie. En tremblant, sur son sein se penche appesantie. Quand son corps, vainement de parfums inondé. Trahit les maux secrets dont il est obsédé? Scandalisant Paris de ses vieilles tendresses. Arcas, sultan goutteux, veut avoir vingt maîtresses ; Mais, en fripon titré, pour avoir leurs appas, Arcas vend au public le crédit qu'il n'a pas : Digne fils d'un tel père, Alford, chargé de dettes. Met ses jeunes amours aux gages des coquettes : Plus philosophe encore, d'Orimond ruiné Epouse un équipage en épousant Phryné.

Qui blâmerait ces nœuds? L'hymen n'est qu'une mode, Un lien de fortune, un veuvage commode.

OÙ chaque époux, brûlé d'adultères désirs. Vit, sous le même nom, libre dans ses plaisirs.

Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs /souvent bâiller en loge, à des prix difiérents, Chloris n'est que parée, et Chloris se croit belle ; En vêtements légers l'or s'est changé pour elle; Son front luit, étoile de mille diamants; Et mille autres encore, effrontés ornements, Serpentent sur son sein, pendent à ses oreilles ; Les arts, pour l'embellir, ont uni leurs merveilles : Vingt familles enfin couleraient d'heureux jours, Riches des seuls trésors perdus pour ses atours. Malgré ce luxe affreux et sa fierté sévère, Chloris, on le prétend, se montre populaire : Oui, déposant l'orgueil de ses douze quartiers, Madame en ses amours déroge volontiers; Indulgente beauté, Zélis la justifie ; Zélis qui, par bon ton, à la philosophie Joint tous les goûts divers, tous les amusements, Rit avec nos penseurs, pense avec ses amants.

Dira-t-on qu'en des vers, à mordre disposés. Ma muse prête aux grands des vices supposés?

J'aurais pu te montrer nos duchesses fameuses, Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses, Fières de ses soupirs, obtenus à grand prix, Elles-mêmes aux railleurs dénonçant leurs maris; Tantôt, pour égayer leurs courses solitaires. Imitant noblement ces grâces mercenaires. Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour, Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour; Contents d'un héritier, comme eux frêle et sans force. Les époux, très amis, vivant dans le divorce; Vainqueurs des préjugés, les pères bienfaisants, Du sérail de leurs fils eunuques complaisants; De nouvelles Saphos, dans le crime affermies, Maris de nos beautés sous le titre d'amies;

Et de galants marquis, philosophes parfaits, En petite Gomorrhe érigeant leurs palais.

Il faut voir ce marchand, philosophe en boutique. Qui. déclarant trois fois sa ruine authentique, Trois fois s'est enrichi d'un heureux déshonneur, Trancher du financier, jouer le grand seigneur; Monsieur, pour ses amis, entretient une actrice; ^Madame, des beaux-arts bourgeoise protectrice. En couvent d'esprits forts transforme sa maison. Et fait de son comptoir un bureau de raison.

A la ville, à la cour, au sein de l'opulence. Sous les affreux lambeaux de l'obscure indigence, La débauche, au teint pâle, aux regards effrontés. Enflamme tous les cœurs, vers le crime emportés.

Quel désordre nouveau se montre à nos regards ! Eclairés par le goût, envisageons les arts ;

Fille de la peinture et sœur de l'harmonie,

Jadis la poésie, en ses pompeux accords,

Osant même au néant prêter une âme, un corps,

Egayait la raison de riantes images.

Cachait de la vertu les préceptes sauvages

Sous le voile enchanteur d'aimables fictions ;

Audacieuse et sage en ses expressions,

Pour cadencer un vers qui dans l'âme s'imprime,

Sans appauvrir l'idée, enrichissait la rime,

S'ouvrait par notre oreille un chemin vers nos cœurs.

Et nous divertissait pour nous rendre meilleurs.

Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste

Qui le premier nous dit en prose d'al^^hriste :

Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus ;

Pour plaire à ma raison, pensez; ne peignez plus.

Dès lors la poésie a vu sa décadence.

Infidèle à la rime, au sens, à la cadence ;

Le compas à la main, elle va dissertant.

Apollon sans pinceaux n'est plus qu'un lourd pédant.

La muse de Sophock. en robe doctoral-e.

Sur des t rétaux sanglants professe la n;arale :

Là, souvent un sauvage, orateur apprêté.

Ausiji bien qu'Arouet parle d'humanité ;

Là, des Turcs amoureux, soupirant des maximes,

Débitent galamment .Sénèqne mis en rimes,

Alzire au désespoir, mais pleine de raison,

En invoquant la mort, commente le Phédon r

Pour expirer en forme, un roi. par bienséance,

Doit exhaler son àme ave^ une sentenc e :

Et chaque personnage au théâtre produit.

Héros toujours soufflé par l'auteur qui le suit.

Fût-il Scythe ou Chinois, dans un traité sans titrCy

Par signe interrogé, vous répond par ^ chapitre.

Voltaire en soit loué 1- chacun sait au Parnasse Que Malherbe est un sot, et Quinault un Horace. Dans an long commentaire il prouve longuement Que Corneille parfois pouri-ait plaire un moment. J'ai vu l'enfant gât-é de nos penseurs sublimes, La Harpe, dans Rousseau trouver de belles rimes : Si l'on en croit Mercier, Racine a de l'esprit; Mais Perrault, plus profond. Diderot nous l'apprit, Perrault, tout plat qu'il est. pétille de génie : Il eût pu travailler à l'Encyclopédie.

Boileau, correct auteur de libelles amers. Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers ; Lt t';us ces demi-dieux, que l'Europe en délire A depuis cent hivers l'indulgence de lire. Vont dans un juste oubli retomber désormais, Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais.

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré S'il n'eût été qu'un sot, il aurait prospéré.

Trop fortuné celui qui peut avec adresse

Flatter tous les partis que gagne sa souplesse !

De peur d'être blâmé, ne blâme jamais rien ;

Dit Voltaire un Virgile, et même un peu chrétien ;

Et toujours en l'honneur des tyrans du Parnasse

De madrigaux en prose allonge une préface.

Mais trois fois plus heureux le jeune homme prudent

Qui, de ces novateurs enthousiaste ardent,

Abjure la raison, pour eux la sacrifie ;

Soldat sous les drapeaux de la philosophie.

D abord, comme un prodige, on le prône partout :

Il nous vante ! en effet, c'est un 1 omme de goût :

Son chef-d'œuvre est toujours l'écrit qui doit éclore;

On récite déjà les vers qu'il fait encore.

Qu'il est beau de le voir de dînes en dînes,

Officieux lecteur de ces vers nouveau-nés.

Promener chez les grands sa muse bien nourrie !

Paraît-il, on l'embrasse : il parle, on se récrie;

Fût-il un Durosoy, tout Paris l'applaudit.

C'est un auteur divin, car nos dames l'ont dit :

La marquise, le duc. pour lui tout est libraire ;

De riches pensions on l'accable; et Voltaire

Du titre de génie a soin de l'honorer

Par lettres qu'au Mercure il fait enregistrer.

O combien d'écrivains languiraient inconnus.

Qui, du Pinde français illustres parvenus.

En servant ce parti conquirent nos hommages !

L'encens de tout un peuple enfume leurs images :

Exix-mémes, avec candeur se disant immortels,

De leur main, tour à tour, se dressent des autels :

Sous peine d'être un sot, nul plaisant téméraire

Ne rit de nos amis, et surtout de Voltaire.

On aurait beau montrer ses vers tournés sans art,

D'une moitié de rime habillés au hasard,

Seuls et jetés par ligne exactement pareille,

De leur chute uniforme importunant l'oreille.

Ou bouffis de grands mots qui se choquent entre eux,

L'un sur l'autre appuyés, se traînant deux à deux;

Et sa prose frivole, en pointes aiguisée. Sa prose, sans mentir, et ses vers sont parfaits; Le Mercure trente ans l'a juré par extraits : Qui pourrait en douter? Moi. Cependant j'avoue Que d'un rare savoir à bon droit on le loue; Que ses chefs-d'œuvre faux, trompeuses nouveautés,. Etonnent quelquefois par d'antiques beautés; Que par ses défauts même il sait encore séduire ; Talent qui peut absoudre un siècle qui l'admire ; Mais qu'on m'ose prôner des sophistes pesants, Apostats eiirontés du goût et du bon ôens: Saint-Lambert, noble auteur, dont la muse pédante . Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante ; Qui, du nom de poème ornant de plats sermons. En quatre points mortels a rimé les Saisons ; Et ce vain Beaumarchais, qui trois fois avec gloire Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire ; Et ce lourd Diderot, docteur en style dur. Qui passe pour sublime à force d'être obscur ; Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse^ Pour braver l'harmonie incessamment brisée : Qui se croit un grand homme et fit une préface ; Et tant d'autres encore dont le public épris Connaît beaucoup les noms et fort peu les écrits.

Pour moi qui, démasquant nos sages dangereux, Peignis de leurs erreurs les effets désastreux. L'athéisme en crédit, la licence honorée, Et le lévite enfin brisant l'arche sacrée ; Qui retraçai des arts les malheurs éclatants. Les ligues, le pouvoir des novateurs du temps, Et leur fureur d'écrire, et leur honteuse gloire. Et de mon siècle entier la déplorable histoire ; J'ai vu les maux promis à ma sincérité. Et, devant craindre tout, j'ai dit la vérité. Oh ! si ces vers, vengeurs de la cause publique, Qu'approuva de Beaumont la piété stoïque, Portés par son suffrage, auprès du trône admis. Obtiennent de mon roi quelques regards amis ;

S'il prête à ma faiblesse un bras qui la soutienne, On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs que poursuivront mes cris ; Ils ne dormiront plus., qu'en lisant leurs écrits.

Page 1