A DIEU
Tu déroules les flots de la mer azurée,
Comme un miroir im.mense où se peint ta grandeur
L'enfer tressaille au bruit de ta voix adorée,
Le ciel est plein de ta splendeur !
Comme une flotte à mille voiles
Devant toi marchent les étoiles ; L'éclair est le flambeau qui trace ton chemin ! Qui sommes-nous. Seigneur, pour raconter ta gloire? L'abîme où s'engloutit le siècle, et sa mémoire
N'est qu'un atome dans ta main !
La foudre t' obéit comme un coursier docile ; Tu sais où va l'orage et d'où vient l'aquilon : Ton regard a scruté le granit et l'argile
Jusque dans leur dernier filon.
L'avenir dans ton Verbe espère ;
L'éternité te dit : Mon Père !
Le temps ne sait encor de quel nom te nommer ;
(^(1) A propos de son ode A Dieu qui ouvre le recueil la Coupe de l'exil, Ste- Beuve a écrit : « Son ode est belle et de\Ta tenir sa place dans les coure
de littérature, parmi les hymnes ou sonates sacrés Ce sont de beaux
accents dignes des Harmonies de Lamartine avec je ne sais quelle saveur plus pénétrante et plus acre »
Bibliographie : Le Solitaire de Saint- Saturnin — Le^ Italiennes,
Paris, 1832, (publiées sous la signature de Camille Saint-Héléna). — L'Homme Rouge, (feuille satirique) en collaboration avec L. Berthaud, Lyon, avril à août 1833, Paris, 1833 et 1834. — La Coupe de l'Exil, Grenoble, 1841. — La Station Poétique.
Consulter : Sainte-Beuve : Causeries du Lundi, t. X. — Lons Piilet: Documents inédits surVeyrat, Chambéry, 1887. — JrLES Phuippe : Les Poètes de la Savoie, Annecy, 1865. — C. BorviER : Veyrat journaliste. — Aimé Vingirinier : Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 20 novembre 1893. — Heîtri Lardanchet: Les Enfants perdus du Romaniîm*, Paris, 1905.
JEAN-PIEIRE VEYRAT 131
Un long frémissement circule dans les mondes Quand l'un d'eux a trouvé dans ses veines profondes Quelques lettres pour le former !
Ton histoire n'est pas au ciel ni dans l'abîme! L'étoile du matin ne sait où la trouver : L'univers n'en connaît qu'une page sublime ;
L'homme n"a fait que la rêver !
Le jour ne la sait pas; l'aurore
Ainsi que l'étoile l'ignore ; Ton âge n'est écrit nulle part dans les cieux ! Seigneur, qui donc es-tu que nul cri de victoire Ne puisse proférer ton nom. et que ta gloire
Soit au delà de tous les yeux ?
L'homme n'est devant toi qu'un insecte qui passe.
Un atome qui meurt sans avoir existé !
Toi seul, tu sais la vie et le temps et l'espace,
0 grand roi de l'éternité !
Dans tous les célestes empires.
Toi seul tu vis et tu respires ; Le reste n'a qu'un souffle échappé de ton sein ! Les colonnes des cieux posent sur ta parole ; Les astres en traçant leur vaste parabole
Suivent ton glorieux dessin !
Les portes de la mort à tes yeux sont sans voiles ; Tu connais tous les fils de l'éternel destin : Ton oreille comprend la langue des étoiles
Lorsqu'elles chantent le matin.
Quand la vague des mers soupire.
Quand le cerf en pleurant respire.
Quand l'oiseau bat de l'aile et pousse un cri joyeux: Tu comprends ce que veut la vague frémissante, Tu sais pourquoi le cerf gémit et ce que chante
Le fils des airs harmonieux.
Pour moi, soit que son bras — m'élève ou m'humilie,
Je ferai de mon âme une lyre au Seigneur;
Je verserai mon cœur comme une urne remplie
Dans ce grand hymne de bonheur !
Le bonheur n'est-ce pas. mon maître.
De t' aimer et de te connaître; De suivre ton chemin comme l'aigle et les vents. Et soumis à ta loi. qu'accomplit la nature. D'élever à tes pieds un glorieux murmure
Dans le royaume des vivants?
Tu m'as jeté sept ans sur la rive étrangère. Et j'ai mangé sept ans le pain des pèlerins. La terre du sépulcre eût été plus légère
Que l'air de l'exil à mes reins !
Tu me traitas comme un génie :
Tu m'abreuvas de calomnie.
Et tu me fis marcher par les plus durs chemins ! De la coupe d'exil j'ai bu jusqu'à la lie; De quel fiel inconnu l' avais-tu donc remplie
Avant de la mettre en mes mains?..
Tous mes amis sont morts dans ce pèlerinage, Tombés dans le cercueil, hélas ! ou dans l'oubli ! Leurs cœurs ont naufragé sur la mer où je nage
Sans laisser sur l'onde un seul pli.
Lorsque le destin plus prospère
Me ramena chez mon vieux père, Le seuil de la maison se ferma devant moi ; Les valets insolents, à l'audace impunie. Me jetèrent de loin leur brutale ironie,..
Et j'ai souffert cela pour toi !
Du champ de mes aïeux qu'avait laissé mon père,
Un héritier avide a dévoré ma part;
Et j'ai senti mouiller des larmes de ma mère
Et mon retour et mon départ !
J'ai vu mon bonheur en ruines.
Et j'ai pleuré sur les collines