JEAN-PIERRE VEYRAT
L'arbre chargé de fleurs que la foudre a touché Ne porte point de fruits, et se meurt desséché. Qui sondera jamais le cœur et ses abîmes, Ce qu'il contient naissant d'espérances sublimes, Et, quand il a passé par le monde et le temps, Ce qu'il roule d'écume et de débris flottants... ?
Oui, quand même la vierge au céleste sourire,
Serait encor l'enfant de mon premier délire.
Quand je retrouverais à mes désirs rendus
Tous mes beaux rêves d'or et mes espoirs perdus,
Quand, renouant ma vie à sa chaîne brisée.
Le ciel ramènerait ma jeunesse épuisée,
Ce bonheur tant cherché vainement aurait lui,
Mon cœur n'en voudrait plus, il ne croit plus à lui.
Mais d'oii vient qu'en voulant chanter comme la lyre. Qui s'exhale joyeuse en triomphants accords. Mon âme s'assombrit, et que ma voix soupire Comme l'orgue des morts?
Le front penché longtemps sur le cours de la vie, J'ai vu la vanité de tout ce qu'on envie. Chaque amour, ici-bas. dans son sein en naissant. Porte un serpent caché qu'il nourrit de son sang. Il grandit sourdement sous les chaudes caresses Et les soupirs brûlants des premières tendresses ; Puis quand le cœur, lassé de ses jeunes transports. Sous le poids de l'ennui sent fléchir ses ressorts. Quand survient le retour, du fond de son repaire L'on voit poindre soudain la tête de vipère. Dès lors tout est perdu ; le bonheur s'est enfui. Et l'hôte de malheur reste seul après lui. Laissons les souvenirs dans leur doux sanctuaire, N'éveillons pas les morts dans leur pile suaire; Nos amours immolés renaîtront quelque jour. Mais pour ne plus mourir, dans l'éternel séjour. Je n'irai pas chercher au flanc de la colline, Le long du vert sentier où fleurit l'aubépine.
136 LES POÈTES-MISÈRB
Ce qu'il peut y rester de nos amours passés.
Et nos vieux entretiens, et nos pas eft acés ;
Je ne demande rien que l'ombre et la retraite,
Qu'un asile où cacher ma blessure secrète.
Et si je dois mourir, que de dormir, aux lieux
Où mon père repose auprès de ses aïeux.
Oh ! partons : que la nuit me couvre de son ombre.
Comme le ciel, mon cœur est orageux et sombre ;
Four un proscrit qui rentre à ses foyers déserts.
La nuit n'a pas trop d'ombre, et l'orage, d'éclairs.
Mais d'où vient qu'en voulant chanter comme la lyre, Qui s'exhale joyeuse en triomphants accords, Mon âme s'assombrit, et que ma voix soupire Comme l'orgue des morts ?
Arrêtons-nous ici!... Mon cœur s'émeut et pleure;
Voilà le seuil fermé de l'antique demeure.
Ecoutons ! Aucun bruit. Comme au champ de la mort.
La paix habite ici : tout repose et tout dort !
Asiles où mon cœur vient chercher sa défense.
Ouvrez-vous ! ou\Tez-vous, portes de mon enfance '
Seuil désert trop longtemps oublié de mes pas.
Je reviens... ouvre-toi! Ne me connais-tu pas?
C'est l'enfant égaré sur des plages lointaines,
Abreuvé si longtemps à d'amères fontaines,
Qui, lassé de marcher sous une dure loi.
Revient te demander le repos... Ouvre-toi!
Hélas ! je crie en vain ; comme une froide pierre.
Le seuil inexorable est sourd à ma prière !
Je suis donc étranger ici comme partout !
Mon biton dans ma main est encore debout.
Marchons : peut-être au loin, sur un brûlant rivage.
S'ouvrira devant moi la hutte d'un sauvage.
Elle m'abritera dans ses foyers étroits
Quand le seuil paternel reste sourd à ma voix.
O mon père ! ô ma mère ! ô mes sœurs ! ô mes frères !
Où donc êtes-vous tous, jouets des vents contraires... ?
Quoi ! personne ne sort, au bout de mon chemin.