JEAN - PIERRE VEYRAT
Je vis quel maux au loin j'étais allé chercher,
Et combien j'avais fait, dans son riche domaine,
Une vaste moisson de la misère humaine,
Et quel parti, le cœur si brûlant au matin,
Je revenais, hélas ! avec ce seul butin.
Et que je n'avais plus, sous le toit domestique,
Une place au foyer où sécher ma tunique,
Et qu'en frappant au seuil à qui j'étais rendu.
Nul, excepté la mort, ne m'avait répondu,
Une immense douleur traversa mes entrailles.
Et je crus voir passer mes propres funérailles !
O Dieu des jugements, saint vengeur ! est-ce ainsi,
Grand Dieu, que tu devais me ramener ici?
Mais d'oii vient qu'en voulant chanter comme la lyre. Qui s'exliale joyeuse en triomphants accords, Mon ûm.e s'assombrit, et que ma voix soupire Comme l'orgue des morts ?
La nuit m'enveloppait de son pieux mystère, L'homme, l'oiseau, le vent, tout dormait sur la terre ; L'orage qui grondait dans un ciel en fureur Etait tombé partout si ce n'est dans mon cœur; Je voyais devant moi le toit de ma jeunesse, L'abri de mes beaux jours perdu pour ma vieillesse; Tourments du sombre exil, ô misère ! ô douleur ! Vous n'êtes rien encore, et voici le malheur ! Je sentis malgré moi se mouiller ma paupière ; J'entrai comme un voleur au jardin de mon père. Et tombant à genoux, solitaire, éperdu : Adieu donc, m'écriai- je, Eden que j'ai perdu ! Rêve de mon printemps, paradis d'un autre âge, Mes fils ne viendront pas dormir sous ton ombrage ; Tu n'abriteras plus sous tes rosiers en fleurs Xi mes sœurs, ni ma mère, ô terre de douleurs ! Pour les miens et pour moi, sur ta dure limite, Dans chacun de tes fruits le destin t'a maudite, Et pourtant je t'aimais d'un fraternel amour; Mon père avait élu tes champs pour son séjour,
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11 avait fécondé tes landes désolées ;
Peut-être il erre encor sous ces vertes allées :
?a charmille est ici ; son rosier, le voilà,
Le feuillage a tremblé... vieux Laërte. es-tu là?
Es-tu là. bon vieillard? Courbé par les annfes.
Ton front chauve se penche au poids des destinées.
Des bords de ton jardin, dans un sourire amer,
Depuis combien de temps regardes-tu la mer ?
Ton fils ne viendra pas consoler ton grand âge.
Ses rivaux insolents mangent son héritage ;
Ft lui, battu des vents, sur un rocher lointain.
11 est mort inconnu, vain jouet du destin !
Son corps abandonné languit sans sépulture.
Et les oiseaux du ciel en ont fait leur p.'ture... !
Non, non... ne me crois pas; sèche ces pleurs brûlants,
Vieillard, n'outrage pas ainsi tes cheveux blancs !
Ton cœur tressaillera d'amour et d'allégresse ;
11 vit, il reviendra consoler ta deillesse.
11 est au port ; les dieux l'ont ramené vers toi.
Xon, non, ne me crois pas. mon père, embrasse-moi !
Quoi! tu doutes encor? Viens avec moi. mon père; Voilà le banc rustique où s'asseyait ma mère. Lorsque, par un beau soir, son cœur tendre et pitiiN M'enseignait la prière et la crainte des dieux. D'ici tu me montrais le chemin des étoiles ; De là, les flots des mers sillonnés par les voiles ; Là-bas est le berceau de fleurs qui m'ombragea; J'ai planté ce poirier... qu'il a grandi déjà! Tu me traças toi-même, à l'angle de l'enceinte, Un coin où j'élevais la rose et la jacinthe. Mes jours allaient en paix sur ces bords fortunés : Ces arbres sont à moi, tu me les as donnés. Je te dirai le nom de cette eau qui murmure ; Connais-je bien ces lieux? Veux-tu voir ma blessuie;-' Elle est sensible encor; tiens, voilà mon sein nu... Es-tu content, mon père, et me reconnais-tu? Hélas ! le vieux Laërte a cessé de m'entendre.
J?iAN - riEKRE VKYRAT
Et, vaincu par les ans, il s'est lassé d'attendre :
Sa trace a disparu de ces sentiers déserts.
Le temps a dépeuplé tous ces ombrages verts.
Le rossignol a fui ces arbres taciturnes ;
L'on n'entend plus ici que les hiboux nocturnes.
Augures de malheur dont mon àme trembla !
Et comme dans mon cœur la mort a passé là !
Mais d'où vient qu'en voulant chanter comme la lyre Qui s'exhale joyeuse en triomphants accords. Mon âme s'assombrit, et que ma voix soupire Comme l'orgue des morts?
En franchissant alors la lugubre barrière.
Je saluai ces lieux d'une larme dernière ;
Je passai, comme Adam courbé sous le remord,
De mon Eden perdu dans le champ de la mort.
Royaume du repos et port de tout naufrage.
Hélas ! c'est donc ici le dernier héritage ;
Le bord sombre et fatal du gouffre où tout descend,
Où le flot de la vie expire en gémissant !
Cet asile me reste après ceux que je pleure ;
Nul ne m'enlèvera du moins cette demeure;
Et quand je frapperai de mon pied triste et lourd
A ce seuil de repos, il ne sera pas sourd.
Là viennent expirer les bruits de la tempête.
A ce terme final le voyageur s'arrête,
Son lit est préparé pour ce dernier moment.
Hélas ! et que l'on dort ici profondément !
Toi qui m'attends, mon père, en cette solitude,
N'est-ce pas que la vie est un chemin bien rude,
Qu'aux angles des rochers, sous une dure croix,
Les pieds saignent souvent dans ses sentiers étroits ;
Que l'ouragan est fort sur l'océan du monde.
Que cette mer vivante est terrible et profonde,
Que le repos est doux lorsque l'on a vaincu.
Et qu'il fait bon mourir après avoir vécu?
Comme un chef de pasteurs qui part pour un voyage,
Avant de commencer ce grand pèlerinage,
Tu rassemblas tes fils dans iin suprême vœu, Et tu les nommas tous, et tu leur dis adieu; Ils vinrent tour à tour baiser ta main mourante, Tu les bénis encor de ta voix expirante, Et, le cœur plein de calme et de recueillement, Tu prias avec eux jusqu'au dernier moment ! Oh ! dis-moi cependant, à cette heure dernière, Xul regret ne vint-il humecter ta paupière ? Ne détournas-tu pas ton regard désolé, Et ne pensas-tu point, mon père, à l'exilé?
Si je savais du moins que dans cette heure sainte Une larme eût tombé de ta-prunelle éteinte, Qu'un soupir de regret me fût venu de toi, Ou qu'un mot de ta bouche eût été jusqu'à moi. Avec moins de douleur j'^embrasserais la pierre Où mon cœur désolé sent frémir ta poussière ! Et l'exil m'eût semblé moins amer en ce jour. Si j'avais sur ton lit pu pleurer à mon tour... !
Hélas ! je ne veux plus chanter comme la lyre Qui s'exhale joyeuse en triomphants accords. Que mon âme s'assombrisse, et que ma voix soupire Comme l'orgue des morts !
Il est une patrie au-dessus des tempêtes. Un monde par-delà nos rivages en pleurs, Où le siècle s'épanche en d'éternelles fêtes,
La vie en d'immortelles fleurs ;
Dans ses ravissantes demeures
Le temps n'a plus de jours ni d'heures; Le temps comme son fruit y porte le bonheur, Le soupir de l'amour en est la seule plainte ; C'est le séjour divin dont tu traças l'enceinte
Dans ton plus doux rêve, ô Seigneur !
Quand l'exilé revient dans ce lien de délice. L'hymne du grand triomphe éclate dans les cieu
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L'Eternel le reçoit, au sortir de la lice,
Dans ses palais harmonieux ;
Le ciel frémit d'un vœu sublime.
Un cri de bonheur fend l'abîme.
L'univers tout entier tressaille en ce grand jour; Le céleste concert ravit toutes les âmes, Le cantique divin vole en notes de flammes
Dans un chœur de gloire et d'amour.
Ah ! je languis en pleurs dans ce vallon de larmes. Car l'exil est partout. Seigneur, où tu n'es pas ; Je suis comme un soldat mutilé par ses armes.
Et je marche dans le trépas !
J'ai dit le soir à la nuit sombre :
Le Seigneur est-il dans ton ombre ?
Et le matin j'ai dit à l'aigle audacieux : Toi qui peux voir le jour sans baisser la paupière. Fils de l'air, connais-tu le chemin de lumière
Où doit passer le roi des cieux ?
Conduisez-moi vers lui dans cette autre patrie. Vous qui m'avez déjà conduit jusqu'à ce port. Rendez son espérance à mon âme flétrie,
Le souffle de vie à la mort !
Et de cet immonde repaire,
Quand nous irons chez notre Père, Vous lui direz : ce fils que vous aviez perdu. Qui s'était égaré dans des sentiers funèbres. Ma main l'a ramené des portes des ténèbres.
Seigneur, et je vous l'ai rendu !
ALBERT QLflTIQNT
On a dit d'Albert Glatigny qu'il ne fut d'aucune école. Peut-être est-ce aller un peu loin. S'il est irai que ses premiers vers sont plus près de Hugo et de Musset que de Théodore de .Banville, il n'en reste pas moins que sa seconde manière, — celle où sa personnalité s'affirme indubitablement, — est nettement parnassienne. Mais, d'avoir fréquenté la muse romantique, Glatigny y gagna un certain lyrisme de verbe et aussi une souplesse de force que les parnassiens ne connurent pas souvent. Leur esthétique intransigeante avait tué chez eux, tout élan de naturel et tout débordement d'imagination. Plus de qmssion, plus d'emportement, plus de sensibilité; mais de V impassibilité et de la plastique. — L'heureux mélange d'art et de naturel qui constitue le talent original de Glatigny, V indépendance de sa vie et son inspiration facile — trop facile! — ont pu faire illusion. Il ne faut pourtant pas s'y tromper, Glatigny est très franchement parnassien. Je n'en veux pour preuve que cette pièce, d'ailleurs très belle : rimpissible :
Je suis la courtisane aux majestés cruelles !
Ce n'est pas moi qui vais offrir dans les ruelles .-
BlBLTOGRiPHlE : Prologue représenté pour l'ouverture du théâtre des Délassements-Comiques, le 4 mai 1867, in-12. — Le Bois, comédie, Parit,, 1869, in-12. — Le jour de l'an d'un vagabond, Nice, 1869, in-18. — Poésies, (les Vijnes folles, les Flèches d'or, le Bois), Paris, 1869, in-12. — Vers les sauhs, comédie, Paris. 1870, in-16. — Rouen en 1341 et en 1870, Paris, 1871, in-16. — LesFolies-Marigny, prologue, Paris, 1872, in-12. — (Hlles et Pasquins, Paris, 1872, in-16. — Le Singe, comédie en 1 acte, Paris 1872, n-16. — Le Fer Rouge (satires et odes politiques, Paris, 1871, in- 2S — La Presse Nouvelle (vers) Paris, 1872, in-12. — L'Illustre Brizader, ùrame en un acte, en vers, Paris, 1873, in-16. — Le Compliment d Molière''(kpropos en un acte, en vers, Paris, 1872. — Œuvres complètes, Paris, Alphonse Leraerre, éditeur.
Consulter : Camiile Pelletan : Albert Glatigny dars la Renaissance, 26 avril 1873. — JOB Lazabe : A. Glatigny, Paris, 1878, in-18. — Catulle Mendès : La légende du Parnasse, Bruxelles, 1884, in-18. vNATOLE France : Notice en tête des Œuvres complètes de Glatigny.