ALBERT GLATIGNY
Etreindre l'idéal sur ma poitrine ferme; J'ai mon buste que nul corset hideux n'enferme, La lumière de mes cheveux !
L'orgueil anime seul mes traits inaltérables, Mais ils n'ont pas compris, mes amants misérables, Ces grandes voluptés et leur charme vainqueur ! Ils m'ont voulu donner leurs ridicules fièvres ; Toujours inassouvis et penchés sur mes lèvres. Ils ont questionné mon cœur !
A'e dirait-on pas comme une critique adressée aux rimeurs romantiques qui mirent l'amour au-dessus de tout, qui préfèrent la vie et la passion à la froide beauté plastique ?
La courtisane de GJatigny continue :
Insensés ! croyez-moi, jamais vos plaintes vaines Ne hâteront le cours du sang pur dans mes veines ; Je ne pleurerai pas : je ne veux pas souffrir; Je veux toujours rester belle, mais insensible ; Et regarder toujours de mon air impassible Ce que le destin -vdent m'offrir.
Baudelaire avait dit déjà :
Je hais le mouvement qui déplace les lignes. Le même sentiment inspire Glatigny lorsqu'il fait parler sa courtisane :
Puisqu'ils ne savent pas les terribles ivresses Que peuvent enfanter mes inertes caresses, Puisqu'ils ne savent pas ce que les océans Ont d'orage dans leurs sérénités divines, Qu'il leur faut les sanglots babillards des ravines Au lieu des flots aux bonds géants,
Qu'il aillent loin de moi, ces lâches ! Oh ! qu'ils aillent
Se faire déchirer par celles qui les raillent;
Que toujours, que toujours leur front soit souffleté
Par les femmes sans nom qui vivent d'impostures, Qui portent mon cœur vide, et fausses créatures, N'en ont pas la sonorité !
Moi, cependant, gardant ma sévère attitude, Dans mon isolement et dans ma solitude. Je resterai sans cesse avec mon fier dédain. Avec mes bras croisés, avec ma hanche lisse. Avec mon front que rien n'assombrit et ne plisse, Comme un marbre dans un jardin.
Sous les plus chauds baisers mes chairs resteront froides Et rien ne fléchira mes contenances roides ; Mes bras seront de neige et ma crinière d'or; Rien jamais ne fondra cette glace indomptée : O mortels le sculpteur anima Galatée Lorsque les Dieux vivaient encor !
C'est de la 'poésie taillée au ciseau en plein marhie. rien que des lignes, des attitudes, de la plastique. L'idéal de Glatigny est essentiellement parnassien. Il ne médite pas, il ne rêve pas, il voit, il objective sa pensée, comme pourrait faire un peintre ou un statuaire.
J'accouple les mots jaunes, bleus ou roses, Où je crois trouver de jolis effets.
Voilà son plaisir et son art, jongler avec des mot.", ciseler des rimes, ériger des formes pures/
Un des jolis cotés de son talent très souple, c'est aussi la facilité -avec laquelle il réussit les petits tableaux ru.<tiques. Il excèle dans ce genre. Voyez, par exemple, cette délicieuse pièce, la Normande, un pur chef-d'œuvre :
Elle est belle vraiment, la Normande robuste Avec son large col implanté grassement. Avec ses seins, orgueil et gloire de son buste Que fait mouvoir sans cesse un lourd balancement :
Elle est belle la fille aux épaules solides. Belle comme la force aveugle et sans effroi !
ALBERT GLATIGXY 149
Il faut pour l'adorer longtemps des cœurs valides A répreuve du chaud, de la pluie et du froid.
Les phtisiques amants de nos lâches poupées Reculeraient devant ce corps rude et puissant Dont les mains, aux travaux de la terre occupées, Montrent, au lieu des lys, l'âpre rongeur du sang.
Au détour d'un sentier alors qu'elle débouche Ainsi qu'une génisse errant en liberté, On croit voir la Cérès indomptable et farouche Du gros pays normiand si riche de santé.
Regardez-la marcher parmi les hautes herbes, La fille aux mouvements sauvages et nerveux, Pendant que sur son front les grands épis des gerbes Poussiéreux et serrés hérissent ses cheveux !
C'est auprès de Baveux que je l'ai rencontrée. Dans un chemin couvert brodé par des pommiers, Où^ la blaude flottante et la jambe guêtrée. Le nez à l'air rougi, passaient deux gros fermiers.
X'est-re pas une délicit^nse petite tranche de nature^ admirahlement vue. ■'^ohreme7it écrite et d'un réalisme de bon (foùt ? Des parjes semblables ne sont pas rarea dans r œuvre de Glatig ny, beaucoup t!op ignorée. Qu'on lise ses Vignes folles, ses Gilles et Paquins, ses Flèches d'or ''uriout, on se con' aincra alors qu Albert Glatir/ni/ était un charmant esprit, un rimeiir expert, un vrai poète, enfin. Et, le connaissant mieux, l'estimant à sa juste valeur, on ne pourra c/ue déplorer dai nntage sa lamentable et Iragigue destinée.
EnnflNUEL SIQNORET
INVOCAIION
Si la pudeur des cieux qui se baignent aux vasques, Si les bouquets d'ormeaux nageant dans les clartés, Si le couchant d'été sous l'or rouge d'un casque Succombant sur les horizons épouvantés.
Ont rempli jusqu'aux bords, de molles rêveries. Ton cœur, comme on enivre une coupe en versant Dans ses flancs d'or le sang des grappes qu'ont nourries, 0 Lac, des cieux, déjà, de ta mémoire absents !
Si, des cavernes d'or de l'aube, une colombe S'envola : si tu vis fondre en eaux le rocher : Si, craignant de troubler, quand le ciel d'astre tombe, Le sommeil des sillons, tu cessas de marcher.
Si tu livras ton âme aux Ombrages fidèles. Aux rampes des vallons, si tu vins t' accouder, Si la source a tremblé de te sentir près d'elle, Si le pré, de tes pleurs, fut parfois inondé.
(1) La poésie d'Emmanuel Signoret est plastique, sonore et Zmmineuse l Pour lui, la lumière, c'est la pure beauté, — c'est l'idéal radieux. Et son œuvre sans passion, mais non pas froide (elle déborde bien trop d'enthousiasme pour cela 1 ) plane continuellement dans une atmosphère d'idéalité, — non mystique mais classique à la manière des Grecs. Comme l'a écrit très heureusement M. André Gide, le vers de Signoret est éperdument glorieux.
Bibliographie : Daphné, Paris, 1894. — Vers Dorés, Paris, 1896. — La Souffrance des Eaux, Paris, 1899. — Le Premier livre des Elégies, Cannes, 1900. — Œuvre^ complètes, in- 18, Paris, 1908, Mercure de 'France, éditeur.
'Consulter : Mistral, Louis Bertrand, H. Degron, André Gide, Maurice Lé Blond, Stuart Merrill, E. Pilon, Viélé-Griffin, Saint-Georges de BouhéUer, Paul Souchon, Mécislas Golberg : Le Tombeau d'Emmartuel Signoret (Cahiersmensuels de Mécislas Golberg, Paris mars-avril 1902.)
EiOIANUEL SIGNORET 151
Si tu suivis le Ciel en ses métamorphoses, Chrysalide d'azur de qui Dieu doit jaillir : Si ton front d'ange obtint le suffrage des roses, F.i tu sentis le monde, en tes flancs, tressaillir.
Par le lit des torrents, la bruyère déserte,
Qui que tu sois, Beauté que j'implore, descends :
Au souffle de ton sein frémit la forêt verte :
Je ferai vers ton front fumer tous mes encens !
Mon âme errante aspire à s"asseoir sous ton ombre. L'aube immortelle m'a baigné de ta vertu. Tes yeux futurs m'ont mis au cœur leur flamme sombre : — Vers tes charmes, le cœur des sources a battu !