LES PLAINTES DU MALHEUREUX
Le jour fuit, la nuit naît, prompte à s'évanouir ; Tout passe, et ma douleur paraît seule éternelle ! Je cours après des biens dont je ne puis jouir ; Aux cris du malheureux la fortune est rebelle. Point d'espoir de repos... l'abaissement, la faim, Les pleurs, le désespoir, voilà mon apanage. Mes talents, ma vertu, mes veilles, tout est vain ; Ma misère et mes maux croissent avec mon âge. Que devenir ? que faire ? ô mort, à mon secours ! Viens, finis mes tourments ; et pourquoi vis-je encore ? Pour soufi'rir, pour traîner d'insupportables jours ? La mort aussi me fuit !... vainement je l'implore... Dieu cruel ! réponds-moi. Quels sont donc tes desseins, En me chargeant ainsi du poids de l'infortune. Tandis qu'autour de moi je vois tous les humains M'étaler un bonheur dont l'aspect m'importune? Hélas ! si tu ne veux qu'éprouver ma vertu. C'est trop me tourmenter, je la sens qui chancelle ; Le besoin la balance et va triompher d'elle. Arrête... malheureux! que je suis combattu! Il est donc vrai que l'homme, en proie à la misère, Malgré lui vers le crime est souvent entraîné...
Malheur à ceux dont je suis né !
Père aveugle et barbare ! impitoyable mère ! Pauvres, vous fallait-il mettre au jour un enfant Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence ! j
Encore si vous m'eussiez laissé votre ignorance,
J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ... Mais vous avez nourri les feux de mon génie ; Mais, vous-mêmes, du sein d'une obscure patrie Vous m'avez transporté dans un monde éclairé. Maintenant au tombeau vous dormez sans alarmes, Et moi... sur un grabat arrosé de mes larmes. Je veille, je languis par la faim dévoré, Et tout est insensible aux horreurs que j'endure ! Tout est sourd à mes cris... tout dort dans la nature, Dans les bois, à la ville, aux champs et sur les flots.
Le M** au teint de rose et l'ami du repos.
Ronfle nonchalamment étendu sur la plume ;
Et jusqu'à l'artisan qui, dès l'aube du jour,
Faisant sous un marteau retentir son enclume,
Donne aux époux voisins le signal de l'amour,
Tout repose endormi dans l'oubli de ses peines.
Mes yeux seuls sont ouverts, je suis malheureux...
Seul, je remplis les airs de mes cris douloureux ;
Seul, de tous les penchants mon cœur porte les chaînes.
L'honneur, qui me berçant de l'espoir d'un grand nom,
M'empo''te malgré moi sur les pas d'Apollon,
L'ambitir-n de l'or, la jalousie impure.
Et l'amonr. pour tout autre une source de biens...
Me causent plus de maux que la faim la plus dure.
Heureux c^nt fois le pauvre à qui de doux liens
Peuvent faire oublier les soucis de la vie !
Heureux, bien plus heureux cet homme de génie.
Qui, placé dans l'aisance et cultivant les arts.
N'a pas besoin d'appui pour fixer nos regards !
Il vole à tire-d'aile au Temple de Mémoire :
Semblables aux beautés qui vont baissant les yeux
A l'aspect d'un soleil brûlant et radieux,
Les grands le craindront tous, éblouis de sa gloire...
Et moi, moi, malheureux ! j'aurai beau travailler.
Je vivrai dans l'oubli... la muse mercenaire
D'un éclat glorieux ne peut jamais briller...
Mais cessons de me plaindre, et tremblons de déplaire.
iriBEKT QflLLOIX
LES OISEAUX BLANCS (i)
Oh ! que le ciel est bleu ! que les neiges des nues Se roulent mollement vers ces mers inconnues
De lumière et d'azur !
Au limpide soleil, que ces troupeaux sans pâtres Paissent nonchalamment dans ces plaines bleuâtres !
Oh ! que le ciel est pur !
Flots brillants de l'éther, mon âme voyageuse Vous sillonne en ramant, et s'arrête rêveuse
Dans vos golfes déserts ; Et là, seule, mêlée à tout ce qui respire ; Dans les mondes lointains d'une puissante lyre
Croit ouïr les concerts.
Et l'extase ravie, aux champs des hautes sphères, De la mémoire ouvrant les palais séculaires.
Rêve les jours passés, Dit ce monde inconnu qu'ici-bas l'on implore. Ce mystère lointain que l'univers adore,
Secret des trépassés.
Et sous un ciel plus pur la pensive colombe Sur les cyprès des morts se repose, et la tombe
(1) L'œuvre de Gallois offre quelque monotonie, mais on ne doit pas oublier l'âge de son auteur, A vingt ans, il ne pouvait être encore en possession de tous ses moyens. Telles pièces, néanmoins, présentent de grandes beautés. On y trouvera une sincère émotion, des peintures vives, des idées fortement pensées et une tendre et douce mélancolie.
Bibliographie : Le premier ouvrage de Gallois fut un petit recueil de poésies publié sous le titre de : Méditations lyriques. — Ensuite, il donna un petit écrit en prose : Dialogue entre Napoléon, composition toute philosophique.
Consulter aussi : Victor Hugo : Littérature et Philosophie mêlées. — E. Gide : Notice en tête de l'édition des Poésies de Gallois, Genève 1833. — Edoitard E STEVE : Byron et le Romantisme français, Paris 1907.