‹ Les Poètes russesChapitre 3 sur 33 · XV · texte numérisé non relu

XV

Hélas ! il est venu trop tôt, son dernier jour !

Car nul n'inspirait plus de sympathique amour

Que ce jeune homme illustre» eu bienveillant sourire j

Je le pleure, et pleurant, j'en viens souvent a dire \

« Si pour moi, qui ne fus qu'une heure en son chemin,

» Moi, qui n'ai que trois foie serré se noble main,

» Sa mort prématurée est tellement amère,

» De quel deuil, ô mon Dieu ! doit donc souffrir sa mère !

» Elle dont il était l'unique et cher souci,

» La mère de son corps et de son aine aussi !

» Elle, plus de vingt ans, de sa pensée ardente

» La chère inspiratrice et chère confidente ! »>

Les hommes désignés pour un but solennel

Se forment presque tous au giron maternel ;

Là ne se puisent point de leçona éphémères;

Presque toujours les saints ont eu de saintes mères...

Mais dès qu'ils ont vécu sous leurs yeux triomphants,

Ils vont lutter, et puis ces glorieux enfants,

Ce sont tous des martyrs, des couronnés d'épines...

Leurs mères !... que d'angoisses au fond de leurs poitrines!

Elles pleurent de voir si vite consumés

Ces flambeaux trop brillants qu'elles ont allumés.

Princesse, ainsi pour vous I — dans la troupe choisie, Élim brûla ses jours au feu de poésie,

Et, seule, vous tournez de longs regards navrés Là-haut, vers la patrie où vous le rejoindrez ; Car il vous doit d'avoir mérité les deux gloires, Ce fils qui sous vos pas sema des roses mires, Et vos âmes, pendant un saint banquet d'adieu, Ont partagé ce pain qui réunit en Dieu t

Alexandre Cosnàrd.

Mnr ttoi* U Soir.

— torembre 1844. —

J'étais sur ma montagne, et tout-à-coup ma lyre, Rendit un son plaintif, comme un lugubre accord; J'interrogeai le ciel... une voix sembla dire : « Cherche en ton pauvre cœur... il compte un nouveau mort !

* C'est un poète, hélas! disparu de la terre,

» Un prince aimé de tous, que Dieu rappelle à lui. » Mais si ce beau talent, pensif et solitaire,

• Manque à ceux qui l'aimaient, il ne craint pas Toubli.

» Oh ! non , il ne craint pas l'indifférent silence, » Comme plus d'un poète à douteux avenir ; » 11 était des élus de cette noble France » En qui toute grandeur trouve un grand souvenir !

» Elle a ses chants d'amour et sa rime sévère » Qu'elle conservera comme un philtre pour tous, » Comme un rayon d'en haut qui tendrement éclaire, » Comme un hôte du ciel qu'il laissa parmi vous. »

Et la voix tout-à-coup cessa son harmonie, Et le son fugitif remonta dans l'azur, Et pendant que mon cœur suivait sa mélodie, Une flamme inconnue éclaira le ciel pur !...

Baron de Morte m акт.

Novembre Ш4. ~

Ombra adorata!,,*

Quand le cygne mourant, de sa dernière plainte Frappe l'écho chéri du marbre oriental, Les dieux de marbre, émus dans leur divine enceinte, Sentent couler leurs pleurs sur Fonde et son cristal.

Tout se tait, les cyprès penchent leurs chevelures, L'oiseau gémit, les Heurs s'inclinent tristement ; Les arbres du chemin chantent dans leurs ramures, En se disant le soir : « Viendra-t-il notre amant? »

Ainsi de vous, poète ! il n'est pas une lyre Qui vers la vôtre en deuil ne se tourne aujourd'hui, Vous êtes de ces morts que l'on aime à relire, Comme on aime à baiser les cheveux d'un ami.

Ombre douce 1 ombre obère ! il est dans nos ohalances

Un nom Wui 4a tous, c'est I# vftf* t il vivr* Tant que sur nous, chanteurs de ce monde, des anges La cohorte immortelle avec vous chantera !

Root* de Beauvoik.

— Janvier 1815. —

Deux sublimes douleurs vivent sur cette terre : L'une qui sait chanter en ver* mélodieux ; Et l'autre qui se tait, rêveuse, solitaire, Et le regard aux cieux.

Élim, si je n'w rien écrit sur votre tombe, Moi, Г ami fraternel,

C'est que le cœur nous manque, et que la main retombe Au moment de l'adieu sans espoir... éternel!

Comme l'écho plaintif a besoin d'étendue, Comme il faut le désert à l'aiglon désolé, Ainsi je vais au loin porter ma voix perdue, Mon cœur inconsolé.

Ah ! j'admire les chants, la parole divine

Des ardentes douleurs...

Ami, pour votre tombe où mon âme s'incline, J'ai trouvé seulement desJarmes et des fleurs.

Jules de Saint-Félix.

- Avril 1846.

Je cherche vainement dans ma pauvre mémoire Les vers que j'écrivais pour célébrer sa gloire ; Je les cherche toujours et ne les trouve pas, Car ils dorment aussi dans la nuit du trépas.

Mais pour nous inspirer n'avons-nous pas son livre ? Ce livre si charmant qui toujours nous enivre ! — Ah ! la part que la mort, dans son triste courroux, Nous ravit, n'était pas la plus grande de vous. Celle que vous laissez, n'est-ce pas la plus chère? Prince, car nous gardons vos chants et votre mère! Puisse votre belle àme, aux cieux supérieurs, Où ne montent jamais la mort ni les douleurs, Entendre les accents d'une lyre plaintive Qu'exhale en votre honneur votre terre adoptive ; Et, dans la paix de Dieu, qui l'entoure en ce jour, Apaisant pour jamais sa grande soif d'amour, Revenir contempler votre double patrie, La France qui vous aime et la sainte Russie t

Et vous, Madame, et vous, de ce que l'amitié

Écrit pour votre fils, recevez la moitié.

Si la tête n'a plus sa mémoire éphémère,

Le cœur garde la sienne. — Honneur à vous, sa mère !

Актом Deschamps.

— 0 passait) ^épôûdez i Que contient ce tombeau, Où rêve le poète, où vient chanter l'oiseau?

— Le corps d'un jeunô prince aux hymnes de prophète.

— Et ces livres? — Ce sont des monuments encor, Aux sculptures de style, aux arabesques d'ôr ,

Où vous retrouverez son àme de poète.

Sa mère, au cœur sublime, aux yeux de pleurs voilés,

Ramasse saintement ses feuillets étoilés.

Il nous a tais, — son àme à franchi la frontière

Du pays des soleils, da bonheur Bt de Dfeu \

Mais elle nous laissa tous ses rêves de «en ;

Le Ш * le foyer, nous avons la lumière î

An aïs Ségalas.

M. Victor Hugo a consacré aussi à la mémoire de noire poète quelques vers qui paraîtront dans un prochain recueil , et qu'il ne nous est pas permis de donner d V vance. Mais, du moins, nous escomptons dès-aujourd'hui cette suprême gloire , si douce au deuil éternel

d'une mère.

Nous voudrions pouvoir reproduire les pages d'éloquente critique et les beaux travaux biographiques consacrés à la mémoire du prince Elim Mestschersky par la plume et surtout par le cœur de deux jeunes écrivains, de deux poètes, MM. Wilhem Téntnt et Paul JuiU lerat , dont les œuvres et les noms sont ri justement appréciés et applaudie; l'espace nous manque. Mais nous pouvons citer encore quelques paroles improvisées le 17 novembre 4844, par M. Emile Deschampe, poer être

prononcées sur la tombe de вод ami , de son poète , et qui font bien connaître celui qu'il pleurait :

. 11 fat grand par U naissance, U fol noble par la pensée, il fut renommé par le talent.. , il fnt pins encore : il fat bon ! Toute une belle vie d'amour et d'art , à peine à la moitié de son cours, est remontée à sa source divine ; son cœur était la flamme et son front la lumière; c'était un poète, c'était un chevalier, c'est un juste. Aussi, quel courage de sérénité jusqucs dans les dernières crises de cette terrible maladie ! Le prince Elim Mestschersky est sorti de ce monde comme sûr de celui où il allait entrer. Semblable au guerrier qui

la lyre à la main ! Mats mieux récompensé , son cœur s'est éteint sur le cœur des êtres les plus chéris, parmi lesquels pourtant manquait un père adoré, qui ne sait pas encore combien il est à plaindre,

» Parti trois ibis des extrémités de l'Europe pour visiter et étudier la France, le ciel a voulu que le prince Elim y vint mourir afin qu'une voix française ( la plus faible sans doute et non la moins élnue) pût jeter sur sa dépouille quelques paroles dans cette langue qui a fait sa gloire à lui-même.

■ Et vous, ses compatriotes, qui entourez avec moi ce précoce tombeau", souffrez cet hommage d'un étranger... Quai-je dit? ah! la fraternité des idées, des sentiments et des mœurs ne constitue-telle pas une grande patrie philosophique qui se règle sur le niveau des âmes, et non d'après les limites des États?.. . Eh ! quels sont ici

les étrangers, quand les mêmes larmes coulent de tous les yeux sur le même corps, sur le plus généreux, le plus religieux, le plus sympathique, le plus inoubliable des hommes!

» Cher Elim, tes reliques-mêmes nous seront bientôt enlevées..., la Russie les redemande. . . ; ta mort, comme ta vie , n'aura fait que passer par la France... Ah ! du moins, tu vivras toujours par l'admiration fraternelle des poètes de cette patrie que ton génie s'est conquise, et par les intarissables regrets de tous !...

» Mais comment oser parler de notre peine , quelque poignante qu'elle soit , à côté du désespoir d'une épouse , à côté du désespoir d'une mère?... Cher Elim ! toutes les deux ont poussé au-delà des forces humaines l'héroïsme de la tendresse ; va demander au Tout- Puissant qu'il leur accorde l'héroïsme de la douleur.

» Quant à nous , nous demandons comme un saint héritage le soin de -ta gloire ; nous cultiverons avec ferveur cette palme immortelle qui souvent y hélas ! n'achève de fleurir que sur la tombe des poètes..., trop heureux si nous pouvions obtenir pour nous même une mort si cruellement rapide , au prix d'une vie si pleine de belles œuvres et de nobles actions î »

Émile Deschamps.

Et maintenant , pour que les lecteurs français se familiarisent d'avance avec la poésie russe , nous faisons précéder les traductions du prince Eli m Mestscherskyd'un discours sur la littérature de son pays qu'il prononça en 4830, à Г Athénée de Marseille, et nous y ajouterons des notices sur les ooetes oriiicinaux de la Russie.

l'éditeur.

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