SATYRE
J'estois sur le Pont-neuf quant la nuict s'avoisine, Je regardois le plan de la place Dauphine, L'édifice du Louvre et Tlsle du Palais, Et le cheval de Bronze auquel tant je me plais, Quand un homme effronté, je suis enflamé d*ire Alors qu'il m'en souvient, m'accoste et me va dire : Vous contemplez, Monsieur, les desseins d'aujourd'huy. Je retourne aussitost la teste devers luy, Je voy ce résolu, dont la mine esgarée Pourroit espouvanter la bourse mieux ferrée Qui soit point à Paris : ah 1 qu'il estoit dispos. Il n'es point messeant, ny mesme hors de propos, De dépeindre ce rustre avec ma pierre noire, Mais peut-on crayonner une si belle histoire ? Nul certes ne le peut : l'esprit le mieux timbré, Dans ce chemin fascheux se verroit encombré, Toutefois le courroux qui mon âme transporte, Plus que l'esprit et l'art m'y servira d'escorte, Qu'on remarque ses traicts : sa taille à mon advis Tient fort du respondant qui demeure au parvis : Ses yeux qu'une escarlatte à l'entour enveloppe. Luisent ny plus ny moins que ceux d'un Lycanthrope Son nez punais ressemble un concombre avorté. Mais pour mieux dire encor une meure, excepté Qu'il n'a pas la grosseur : puante est son haleine ; Sa barbe est un outil dont on carde la laine :
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Quaad au chapeau qu'il porte, il est teï à le voir,
Qu'oa diroit vrayement que c'est uû entonnoir.
Le cordon qui l'eniourne est faict à la marane,
Historié jadis comme le dos d'un aanc :
Son oreille est semblable à celle d'uû cochon,
Où pend le petit More en guise de bouchon,
Par derrière à grand poil ondoyé une moustache,
Mais c'est trop l'honorer, c'est une queue de vache
Qui luy couvre les reins d'un meslange crineux,
Qu'un ruban de la Chine entortille en cent nœuds,
Son teint de camelot ondoyé de minime,
Tient de celuy d'un gueux qu'on accuse de crime,
Son habit (chose estrange) esgratigné, mangé,
Goffré, brodé, rompu, deschiqueté, frangé,
Feroit honte à l'opale, à cause du meslange
De sa couleur diverse à la voir, qui se change
Comme un caméléon. Mais sçavez vous comment ?
Je vay le raconter : Il fut premièrement
De satin decouppé (comme l'on dit) en plume,
Avec trois taffetas selon nostre coustume.
Or le temps malheureux, nostre-ennemy juré,
Le temps (dis-je) a si bien ensemble incorporé
Parmi les canevas et l'autre garniture,
Ces quatre estoffes-là, que l'art vaincq la nature,
Et n'en déplaise point à Pierre de Ronsard,
Qui dit que la nature est meilleure que l'art,
Soit durant le beau temps, soit durant que les crottes
Ont leur siège à Paris, il marche avec des bottes,
Prises d'un megissier, et des esprons gravez,
A la façon du temps, qui picquent les pavez.
Mais tout cela n'est rien au prix de son espée.
Qu'il a dedans le sang des limaçons trempée.
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Or comme on ne peut doncq éviter son destin,
Cet homme ainsi basti me vint comme un Lutin,
Tirer par mon manteau, avecq une main teinte
Et du jus de fumier, et me fit celle plainte.
Les esprits de ce temps ne sont pointj sur mon Dieu,
Ny grands, ay relever, il falloit qu'en ce lieu
Quelqu'un eust fait bastir la tour de Babilone :
Que voulez-vous. Monsieur, avec un je me donne
Au diable, un Dieu me damne>un je meurs, un serment,
Qui me faisoit trembler en mon estonnement,
Monsieur, la vertu meurt, et la mescognoissance
A le plus de crédit maintenant [par] la France :
Si l'homme de mérite estoit bien recognu.
Je serois estimé, j'aurois du revenu.
Des pages et laquais, la carrosse garnie
De six chevaux encor me feroient compagnie.
Bien que vous me voyez comme un pauvre [soudard],
Je suis un gentilhomme issu de bonne part.
Je menois l'avant-garde au camp de Ville-Juifve ;
J'ai crié le premier, demeure-là, qui vive î
Que vous diray-je plus, j'avois un régiment
De croquans valeureux sous mon commandement.
Alors de son manteau le bras gauche il se couvre,
Et puis se retournant vers le chasteau du Louvre,
Il commence à me dire avec son quant à moy,
Que ceste galerie avoit je ne sçay quoy
De l'air d'un Ilion, ornement de l'Asie,
Mais qu'elle n'estoit pas selon sa fantasie,
Comme si les humeurs de cet homme de chois,
Eussent deu contrôler les bastiments des Rois.
Après il me commence à faire des harangues,
De ses perfections, quatre sortes de langues.
îB LES POÈTES SATYRtQUES
N*cst-ce pas (disott-il) Monsieur, un beau trésor ?
Je les ay toutefois, et d*avantage encor,
J'ay pour le mal d'amour un singulier remède,
Je ne cédcrois pas au subtil Archimdde
En la Mathématique : A combien d'escolîers
Ay-je enseigné cet art ? l.es esprits familiers,
Me sont plus obligés qu'à nul de ce Fioyaume*
J*ay fait un horoscope à ce maistre Guillaume*
Qui fait tant le S4;avant : ce bel acte connu
Fait qu'entre les plus grands Je suis le bien venu.
Que si vous dt^sirez de %^Oïr l'expérience
D'une tant merveilleuse et si rare science,
Sur voBtre jour natal demeurer: asseuré^
Qu'en cette occasion je %^aus contenteray.
Je ne suis point au reste, au nombre des avares,
J'ay dans mon cabinet dix mille choses rares,
S'il vous plaist de le voir, la maison n'est pas loiog,
Moy qui voulois servir de juge cl de tesmoing
Sur les divers auccez d'une telle matiérei
Et vous représcoter la face toute entière.
En le remerciant de cette charité,
Qu'il me voulojt monstrer sans l'avoir mérité,
Comme un chartier eut fait, il me jure et proteste
Qu'il estoit mon amy : puib il me dit au reste,
Qu'il estoîi en tout temps le plus que bien venu
Des filles de Paris, qu'il en a voit connu
De toutes les fa^jons et qu'en sa compagnie
S'csloignasse de moi toute cérémonie :
Jusqu'auprès son logis avec quelques discours
De pareille farine il s'amuse toujours :