OMER CHEVALIER
REPENTIRS (fragment).
Dans la 'première partie de so}i livre, le poète dit « Les Luttes » de la vie sociale et chante la haine farouche de l'injustice. Puis s' apercevant que la bataille laisse plus de décombres et de larmes que de bonheur vrai, il se repent de ses colères et cherche de meilleures solutions. D'où ces beaux vers:
« 0 farouches instincts d'envie et de revanche
Qui germez dans le peuple ainsi qu'un mauvais grain,
Vous avez pour toujours rongé mon cœur serein !
Les espoirs d'autrefois morts avec les années,
Pourrissent dans le champ des ivresses fanées,
Je ne crois plus à rien parce que tout me fuit !
Mes rêves, mes sanglots, mes fureurs : 'de la nuit !
Je suis le criminel haletant sous son crime !
Oui, la vengeance était tentante et légitime.
Oui, le pauvre, valet du riche, était en droit
D'attiser le brasier de la haine qui croît :
La multitude ignare et lasse de la geôle
En broyant les geôliers demeura dans son rôle,
Mais que l'homme éclairé par les terres errant,
Au lieu de l'endiguer ait poussé le torrent.
Que le sage rêvant la gloire d'un prophète
Ait fait du coup de vent une immense tempête,
C'est le crime de tous rejailli sur un seul !
Après avoir regretté les idées de vengeance, le poète songe à Celui qui enseigna la douceur.
Tu prêchais le pardon, Jésus de Galilée ; Moi, j'ai soûlé de sang la foule échevelée. J'ai fait germer la haine où tu semais l'amour, .Et ta religion reniée en un jour.
J'ai réveillé Caïn dans l'âme de son frère ! « Or, tout étant fini, tout reste encore à faire. Les vaincus de la veille, aujourd'hui les vainqueurs, Ont la même blessure au fond des mêmes cœurs ; Les trésors qu'on croyait infinis, dans la foule Ont disparu, rongés comme un roc par la houle, L'avenir a trompé ceux qui croyaient en lui,
Et, regrettant hier, les pauvres d'aujourd'hui Lourds de nouveaux soucis et vides d'espérances, Végètent dans l'horreur de nouvelles souffrances.
Après CCS lé flexions, h poète écoute la voix de la raison et se propose de remédier au mal quil a pu faire. Après les nuits sans fin apportant les aurores, J'entends comme une voix qui surgit au lointain Allumant dans mon âme un espoir incertain; Je rêve encor sans but, mais je cherche et je pense. Oui, tant d'eftorts auront un jour leur récompense. Non, je ne puis mourir, disparaître à jamais, Sans avoir fait heureux ce peuple que j'aimais ! Ceux qui pleurent dans l'ombre ont souffert par ma faute. Ils souriront par moi ! La tâche est grande et haute. Elle est digne d'un cœur qui lutte pour le bien ! Je me suis trop courbé sous le malheur ancien. Je me dresse à présent pour de nouvelles luttes ; L'ère des flamboiements après l'ère des chutes. C'est ce qu'il faut chercher, ce que je trouverai ! N'ai-je pas tout pour moi? N'ai-je pas à mon gré Dirigé vers le mal l'esprit de tout un monde? Je te prends à témoin, immensité de l'onde Dont l'infini m'enflamme en exaltant mes vœux, Ce que j'ai pu vouloir autrefois, je le veux [^
Avec l'entêtement acharné de l'avare; ' ;
M'étant trompé jadis, il faut que je répare; Mon avenir est là, contenu dans deux mots ; Et ce que les combats, les fureurs, les sanglots N'ont pu faire d'un peuple où gronde l'anathème, Le repentir d'un seul l'imposera quand même ! » (Lkmehhe, éditeur.) [Les Bévoltes.)'
Et, s'éfanf repenti, h poète' songe plus lucidement au^ problème social. Dan.s la seconde partie de son livre, qui d/liitle par len « Ifipi nlir.< » pour finir par une « Apotfiéose », il conseille aux hommes de chercher les solitudes rierijes et d' ij créer de la rie. Joignant d'ailleurs l'excmplt nu jnétepte, Cheifdirr s'est fuit lui-même colon.
GABRIEL CLOUZET
EÉVEIL
]Mon pauvre logis touche à de pauvres ménages Et j'entends, à travers la fragile cloison, Jouer, rire, crier des enfants à foison ; C'est le charme mystérieux des voisinages.
Et puis, je sens aussi la tristesse des jours Uniformément durs aux malheureux qui peinent ; Les soirs et les matînts aux mêmes bruits reviennent Comme un cœur fatigué qui se plaindrait toujours.
J'arrête mon labeur pour écouter la vie
Qui m'entoure. Je sens dans l'effort matinal
Tout le poids du destin écœurant et banal ;
Et cha'^ue nuit d'une aube aussi morne est suivie.
Ce sont des mots d'ennui coupés de bâillements; Le sommeil pèse encore et son vol lourd s'agite Autour des lits défaits du misérable gîte ; Le plafond vient d'avoir de longs frémissements.
Au-dessus, on soupire,, on gémit, on se lève, Et le père appelant les deux garçons aînés, Sur ma tête j'entends bientôt leurs pas traînés... O morose douceur que laisse un dernier rêve !
Les petits au grand jour pleurent dans leurs berceaux ; Et puis c'est le hoquet d'une toux longue et grasse; Voici l'heure où celui qu'un mal sans fin terrasse Regarde tristement ses doigts, pâles fuseaux.
Et toute la maison vit et souffre en mon âme, Et je sais bien, au fond de mon cœur qui se fend. Par la plainte de l'homme et le cri de l'enfant. Que leur détresse me réclame.
DEMOLITIONS
La maison, bientôt démolie,
Sur ses derniers murs a souvent
Cette grise mélancolie
De ce. qui fut un corps vivant.
Car la maison, à chaque étage, Vivant au rythme de nos cœurs, Palpite, souffre, aime, partage Les jours confiants ou moqueurs.
Et, variant ses attitudes, La maison, comme un vêtement Qui se plie à nos habitudes, S'use aussi véritablement.
0 morne adieu de ce qui reste Avant les éternels départs ; Les lambris ont encore un geste Et les fenêtres des regards.
Devant la tache claire ou brune Que fait le dernier papier peint, On évoque en bas la fortune, Et sous les toits les jours sans pain.
Ces papiers joyeux ou sévères.
Tendres au fond des -nids d'amour, Mornes dans les bureaux d'affaires.
Sont lamentables au grand jour.
Et ces chambres de jeunes filles, De vieux époux, d'adolescents.
Ce sont des cadres de familles D'où les visages sont absents.
Là-haut, dans ces réduits sans joie Dont les murs n'ont plus de couleurs,
Lucarnes où juillet rougeoie, Où décembre colle ses fleurs ;
Pauvres mansardes du sixième De l'ouvrière et du penseur Où le bruit de l'émeute même Vient expirer avec douceur ; .
Noirs greniers, pourtant du ciel proches, Brûlants l'été, glacés l'hiver, Vous croulez sous les coups de pioches Avec tout ce qu'on a souffert.
Et contre ces grands corps sans membres Encor douloureux et vivants, Sur les murs les papiers des chambres Se déchirent à tous les vents.