‹ Les Poètes sociauxChapitre 26 sur 72 · DANS LA EUE · texte numérisé non relu

DANS LA EUE

Jadis, les couchants d'or et de pourpre inspiraient Aux poètes montés aux sommets de leurs tours Les mystiques chansons de ferveur et d'amour Des hommes suppliant les Dieax qu'ils adoraient.

Jadis l'on entendait la prière des cloches,

A la mort du soleil monter vers le ciel noir.

Les foules accouraient, suivant les hautes torches

Que les prêtres portaient vers les grands reposoirs.

Illuminations des nefs de cathédrales,

Ivresse du plain-chant pour les cœurs douloureux,

Eclosion de Mai des autels en fleurs, feux

Des cierges, nuages d'encens, fraîcheur des dalles...

C'était le Paradis idéal des manants, Le puits de joie où tout le monde venait boire L'eau de pardon consolatrice des déboires, Au mensonge doré des vitraux éclatants.

Mais le vent a soufflé au large des pensées,

Dispersant l'encens bleu où dormaient les Dieux d'or,

Brisant l'illusion des fabuleux décors

Où devaient s'enchanter les âmes trépassées.

A l'horizon houleux des villes, les hauts fours Dressent immensément leurs gigantesques ombres D'où jaillissent sans fin les gros nuages sombres Qui cachent le ciel bleu aux enfants du faubourg.

Loin du jaillissement des sources de fraîcheur, Loin des champs lumineux de la Nature libre

OÙ le soleil de mai fait éclore les fleurs,

Au fond des souterrains où tournent les machines,

De beaux corps où frémit encor la joie de vivre, Filles aux seins vibrants, hommes aux reins puissants, En tas, dans l'atmosphère épais et trépidant. Au labeur incessant et dur courbent l'échiné.

Ce soir, ils s'en iront, éreintés, têtes basses, Les bras ballants, les yeux fixés sur le trottoir. Dormir dans leurs taudis, entre les grands murs noirs Où, chaque nuit, ils vont tomber comme des masses.

Allons! Ils vont passer... Descendons, mes amis; Ne nous attardons pas aux splendeurs du couchant; Descendons dans la rue, sur le pavé, parmi La foule harassée... Ah ! nous avons des chants

Qui sauraient réveiller les morts au fond des tombes, Et des rythmes très doux comme des mains de sœurs ; Nous connaissons des mots qui font vibrer les cœurs Et ranimer, d'un coup, les courages qui tombent.

^Nous avons recueilli la fraîcheur des printemps. Nos voix ont pris le bruit des eaux claires qui coulent, Le parfum des forêts que caressent les vents,

\Le mouvement des mers que soulèvent les houles.

Allons! ils vont passer... Le défilé commence

Dos reins brisés, des fronts blêmis, des membres lourds i

Les Usines de Fer vont cracher la souffrance

Des Machines de chair, au pavé du faubourg.

Aux éclats des brasiers des infernales forges. Les corps ont ruisselé aux labeurs incessants. Les hommes ont usé la force de leur sang : Les Monstres de l'Acier et du Feu se dégorgent.

Allons! lis vont passer... Frères, n'ayons pas peur De leurs masques terreux où saillent les mâchoires,

De leurs fronts durement creusés de rides noires; Ils sont sculptés aux coups de haches des douleurs.

Allons ! Approchons-nous. Trouvons des chansons claires^ Des paroles d'amour simples comme les chants Qui faisaient s'éclairer jadis leurs yeux d'enfants, Alors qu'ils s'endormaient sur le sein de leur mère.

Allons ! Soyons patients ; il faut trouver leur cœur. Ne nous rebutons pas à leurs gestes farouches ; Souvenons-nous un peu des infirmiers qui touchent Les plaies, malgré les hurlements de la douleur.

Prenons-les par le bras; parlons de chose et d'autre. Dans leur langage dur et naïf à la fois, Simplement, en copains, sans allures d'apôtres; Parlons-leur comme le fit Socrate autrefois.

Parlons-leur du métier, des tâ3hes quotidiennes, Des longs labeurs du jour, des misères du soir ; Suivons le rythme de leurs âmes faubouriennes, Etranges fleurs aux tons rugueux du grand trottoir.

Ecoutons leurs jurons de douleur et de haine, Cris sublimes jaillis du f«nd des cœurs maudits ; Ils n'ont pas la splendeur des éloquences vaines. Mais la fureur des mers où l'ouragan bondit.

Soyons-leur les clairons vibrants de la révolte, Faisant battre les cœurs illuminés de sang ; Nos chants sont les appels qui feront la récolte Des assoiffés de lendemains éblouissants

. A nous, tous les damnés errants des capitales, I Dos courbés qui semblez écrasés sous le poids '■ Des cieux bas, traversés de lourds nuages sales, Accourez à l'appel magique de nos voix !

I Et l'on verra, soudain, se dresser les échines, Les prunelles briller et se lever les fronts ;

Et les afiamés de lumière sentiront

Frémir la joie de yùtc ardente en leur poitrine.

Oh ! sublime uïoment, illmuination Des esprits transportés se découvrant la vie Eternelle, aux innombrables pulsations Dont vibre incessamment la Nature infinie !

Visions de soleil s'épandant à grands flots Sur les jardins en fleurs. Eclosions soudaines De gerbes de clartés au bruit d'or des fontaines, Enivrement du ciel, de la terre et de l'eau !

Visions de nos corps croissant en liarmonie Avec tous ces frissons de soleil et de vie, Avec tout ce qui pousse, et retrouvant l'élan Qui fait monter la sève et couler les torrents.

Visions d'Idéal, visions chimériques, Filles de nos cerveaux enfiévrés de beauté. Inspirez-nous, ce soir, de troublantes nirfâiques Pour pénétrer les cœurs... Nous allons vous chanter 1

Aux trépidants sursauts des avenues flambantes Où les monstres de feu roulent leurs masses d'or. Aux grouillements des bars oii la misère chante Le tourment de dormir dans les bras de la Mort,

Poètes d'aujourd'hvii, clamons la joie de vivre; A tous les coins de rue, à tous les carrefours, Les yeux pleins de clartés, la vtdIx pleine d'amour, (Chantons les visions dont nos âmes s'enivrent !

MARIE DiVUGUET

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