LA FORGE
Pour Hélène Lemaire.
Le feu grésille dans la forge, Un air brûlant sèche la gorge.
Le forgeron, sous le sarrau, Grille, poussant en pleine braise Son fer' qui prend des tons de fraise Et crépite sur le carreau.
Le gonjart a tiré la pale, La huche s'ouvre, l'eau dévale; Prise à son axe cahotant.
Voici que s'ébranle la roue.
Là-bas dans l'ombre, elle s'enroue Ainsi qu'un vieillard sanglotant.
Le marteau, vieux gnome qui rêve, Au fond du hangar se soulève Lourdement. Encore endormi A moitié, le marteau se dresse Lugubrement, comme en détresse.
Le marteau se dresse à demi.
Il brandit sa tête difforme, Terrible, qu'il veille ou qu'il dorme, Espaçant ses coups lentement , Puis sa colère enfin s'allume, Et son mufle noir mord l'enclume Avec un sourd mugissement.
Mais le forgeron leste glisse Sous la mâchoire de fer lisse, La gueuse, incandescente chair.
Que le marteau triomphant broie.
Déchirant sa sanglante proie, Dont les lambeaux volent dans l'air.
Aux poutres de la halle sombre.
Les échos s'éveillent sans nombre.
Très haut à son vieux toit moisi, Où la clarté dansante plaque Par places des glacis de laque, S'accroche un grand dais cramoisi.
Et le marteau frappe et résonne Et sa cadence énorme sonne Et tinte, cloche en un beffroi.
Un jet flamboyant trace un cycle Autour du marteau fou d'où gicle Toute une auréole d'effroi.
Je te reconnais, destinée, Pour laquelle ton âme est née, Sous le symbole transparent Du marteau tenace, il incarne Ta brutalité qui s'acharne Sur l'humanité de tout rang.
Fatale, sans amour ni haine.
Tu forges chaque loque humaine Au hasard, sourde à tous les cris Des sanglots ou des agonies ;
Aveugle aux douleurs que tu ni«s Inconsciente, tu détruis.
Détruis-tu? La gueuse meurtrie N'a plus ni paille, ni scorie ; Sa surface d'acier poli Ne jette plus ni feu ni flamme; Elle offre une impeccable lame Sans un défaut et sans un pli.
Ferme sous le marteau qui tasse Ses derniers coups, et qu'elle lasse...
Le monstre, vaincu à demi, Suspend son galop et fait trêve.
Il se replonge dans son rêve :
L'obscui* Destin s'est rendormi.
(.4 travers le Voile.)