L'AUBE SANGLANTE
C'est un noir pays plat foré de puits, qui fume Par ses lourds hauts fourneaux, par ses larges corons, Ses trains dont les sifflets vrillent de trous la brume Et cassent le ciel bas que l'air houilleux corrompt.
Les murs d'usine seuls font l'ombre dans la plaine. Rien ne se reflète au flot buileux des canaux, Et les sombres mineurs qui descendent les bennes Pour astres n'ont jamais connu que les fanaux.
Leurs yeux à peine ont vu dans un brouillard l'aurore. Feu de forge rougir le mur de l'horizon. L'herbe au poil hérissé, noir, où ne vient éclore Nulle fleur, meurt au soL, seras un ciel sans saiscm.
Aveugles, sous la terre, au fond des galeries,
Par les fissures du roc où fuit le filon.
Ils pkœgent, rampent, nus. saignants, les chairs meurtries-,
Cyclopes éternels, la lampe rouge au front.
Seul, l'écho mat que fait dans l'air rare la pioche, Comme un tic-tac d'horloge au loin coupe la nuit, Et le labeur plus long se compte sous la roche Par l'eau qui tombe goutte à goutte au fond du puits .
Ah ! le trax-ail là-haut souriant et superbe Sous le baiser puissant et libre du soleil. Et l'amoncellement ci^oulant du blé par gerbes Sous le paisible effort des bras nus et vermeils !
Oh ! la fraîcheur glissante et la courbe du fleuve Offrant au ciel son grand miroir étincelant.
Qui reflète, ébloui, la beauté toujours neuve
De la rive immobile et de l'arbre tremblant.
Seul le grisou parfois réalise leur rêve.
Quand le sol s'ouvre au loin, profond comme les cieux,
Et sous la voûte dans une vision brève
La mort allume enfin un soleil dans leurs yeux.
{L'Ombre de F Homme.)
DERAILLEMENT
Les rails sur le ballast, en lignes parallèles,
Tracent sous le soleil énorme qui ruisselle
Un chemin scintillant et mince de métal
Où le convoi se rue, héroïque et fatal.
Au double frein d'acier qu'en écumant il ronge.
Le noir cheval de feu bondit. Comme en un songe
Il voit les arbres fuir, vaciller les maisons,
Les monts précipiter contre lui l'horizon,
Plonger et remonter les fils du télégraphe.
Et la fumée au ciel filer un blanc paraphe.
L'œil des disques grandit, fixe et fou devant lui.
Dans l'orage du vent, de la flamme et du bruit.
Mais soudain sur le sol qu'il déchire et qu'il broie
Le monstre sous lui sent se dérober la voie
Et droit sur la tranchée où saille l'os du roe,
Il s'écrase d'un sourd et formidable choc
De tôle qui s'arrache et de bois qui se brise.
La machine versée et que la glaise enlise
Sur de longs cris humains siffle un appel de mort.
Un bras de bielle en un dernier spasme se tord.
Le poumon des pistons d'un râle doux halette.
Tandis que la vapeur échappée en tempête
Eventre la chaudière où tel que des boyaux
Fume le lacis rouge et gluant des tuyaux.
Le mécanicien parmi les débris flambe.
Le chauffeur dont la chute au sol brisa la jambe
S'angoisse, sans un cri, d'entendre au bois prochain
CHOIX DE rOÉSIES 39
Le grondement roulant vers la plaine d'un train,
Qui sans voir, au tournant, vers le péril s'engouffre,
Et son cœur héroïque en bonds violents souffre
De sentir s'écouler, plus vite que son sang
La marche inexorable et chère de l'instant
Qui pourrait conjurer cette rencontre affreuse».
Il retrouve sa montre au fond de sa vareuse. •
Trois minutes encore et l'express, en éclair,
Va surgir broyant tout de sa masse de fer.
Pourtant il suffirait de vingt mètres à peine
Pour faire le signal. Sur le flanc, il se traîne.
Et son moignon sur l'herbe où danse le soleil
Trace un large ruban de long serpent vermeil.
Le caillou surchauffé le blesse de ses angles.
Son œil fiévreux se trouble et son souffle s'étrangle.
La seconde qu'il compte augmente son effroi.
Tout le sang de son cœur coule en gouttes de froid.
Voici la courbe enfin, terme de sa torture.
En teignant sa chemise aux bords de sa blessure,
D'un bras se soulevant sur le rail et dressant
De l'autre le drapeau tout rouge de son sang.
Il voit surgir à deux cents mètres sur la voie
L'express dont les deux yeux en grandissant flamboient,
Et dont se tord au vent le panache vainqueur.
Mais ô joie ! il entend renverser la vapeur !
Le grincement brutal des freins en son cœur chante :
Enfin, ils sont sauvés ! et sur la voie ardente.
Au train qui déjà glisse en mourant sur le rail,
Il s'offre, bras en croix, héros pur du travail.
Catastrophe d'Arrueil, mai's 1905.
A la mémoire du mécanicien.
{L'Ombre de l'Homme.)