LE SEMEUR
On abandonne aux mercenaires, Aux passants, commensaux d'un jour.
Les travaux des champs ordinaires :
Hersage, fenaison, labour.
Mais les semailles restent l'œuvre Du jeune gars silencieux Qu'on n'ose traiter en manœuvre, Tant son concours est précieux.
La valse des feuilles commence.
Les jours sont courts, le ciel est gris. Le polder attend la semence :
Le jeune semeur l'a compris.
Fuyant les labeurs de la foule.
Il endosse le semoir blanc ; Autour du bras gauche il l'enroule Et l'emplit de grain opulent.
Avant que le foyer s'allume.
Dès le réveil bruyant du coq, Vers les guérets tendus de brume, Mordus par le coutre et le soc,
Il va, sauvage et solitaire.
Les yeux plongeant dans le sillon, Sa main semblant bénir la terre; Et, comme avec un goupillon,
D'après la pratique enseignée
Par les anciens semeurs pieux,
11 répand la prime poignée
En croix, aux quatre vents des cieux.
Chaque fois qu'au semoir il puise, Son geste est superbe et réglé ; Comme au rythme d'un chant d'église Il avance en jetant le blé.
Qui fait passer dans son œil cave Cet éclair de mâle fierté Et se jouer sur son front grave Un rayon d'immortalité?
Combien de fois, mélancolique,
Le soir, émergeant du brouillard,
Sa silhouette fatidique
A-t-elle attaché mon regard ? ""
Il ne dégageait qu'avec peine Ses lourds sabots du sol boueux, Ses jambes ouvraient sur la plaine L'angle d'un compas monstrueux.
Il était osseux, hâve et maigre, Vêtu d'un sayon en lambeaux; Au-dessus planaient les corbeaux, Les maraudeurs à la voix aigre.
Ses grègues de velours marron Dans la nuit prenaient un ton neutre : Défoncé, son chapeau de feutre Etait plutôt un chaperon.
Bercé par son pas monotone.
Je le contemplais longuement ; Il prêtait un nouvel aimant Au charme poignant de l'automne.
Tandis que son mince profil Fascinait mes sens de poète, Mon cœur chantait : « Béni soit-il « L'humble semeur, le doux ascète !
« Car il répand, lui qui n'a rien,
« De sa large main plébéienne,
« Le pain de ses frères, le tien,
« Riche ! notre vie et la tienne ! »