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PREFACE IX

La zone tempérée et celle du tropique?

...Les vaisseaux qui, puisant dans un vaste bercail,

Aux avides planteurs portent le noir bétail,

Dans leur cale fétide enferment des tortures

Moindres que sous les toits de nos manufactures.

Sous tant de soupiraux, de bouges, de greniers.

Combien d'infortunés libres, mais prisonniers,

N'arrachant aux travaux d'une longue semaine

Qu'un salaire impuissant pour l'existence humaine,

Béniraient un destin qui leur ferait avoir

La case, la pâture, et le maître du noir !

De tout ce qu'une ville, au fond de ses mansardes,

Cache de traits flétris, de figures hagardes.

On ne se doute pas dans un joyeux salon ;

Le fouet du commandeur, le rotin du colon,

C'est le froid, c'est la faim, incessante ennemie

Qui réveille la chair un moment endormie,

Que ne saturent pas l'impalpable produit,

Le labeur combiné du jour et de la nuit.

Oh ! comment contempler, dans son immense gouffre.

Ce peuple d'artisans qui travaille et qui souffre,

Sans tressaillir d'effroi, sans qu'un frisson nerveux

De la plante des pieds monte jusqu'aux cheveux !

L'ulcère du besoin vainement les dévore,

Plus souffrants, plus nombreux, ils renaissent encore

Pour transmettre leurs maux à des infortunés;

D'un germe prolifique ils sont empoisonnés ;

Dans l'humide repaire où le destin les plonge,

Leurs fils étiolés croissent comme l'oronge

Et peut-être qu'un jour, de ses murs étouffants,

L'atelier encombré vomira ses enfants

Jusque sur le pavé de vos places publiques,

Les jettera tout nus, armés de leurs suppliques,

Farouches, blasphémant, d'un front séditieux,

La double providence et de l'homme et des cieux.

Que direz-vous alors, charlatans de morale?

Qu'aurez- vous à répondre à leur voix sépulcrale ?

Serez-vous assez forts pour mettre des bâillons

A des bouches sans pain, hurlant sous des haillons?

Vanterez-vous encore à ces races proscrites

X LES rOÈXES SOCIAUX

Vos judaïques lois, vos bienfaits hypocrites,

Vos vertus de tréteaux, l'ironique soutien

Que prête l'homme riche à l'homme qui n'a rien?

Ah ! taisez-vous ! Jamais une époque néfaste

Dans Tordre social n'offrit plus de contraste ;

Avec plus de rigueur qu'en ce siècle damné

Jamais l'homme ne fut par l'homme abandonné !

...Au temps où notre France avait des abbayes.

Aux portes des saints lieux par la foule envahies,

Une main que guidait l'évangélique amour

Tendait à l'indigent le pain de chaque jour.

Où faut-il maintenant que heurte sa détresse?

A quel grenier public voulez- vous qu'il s'adresse?

Quel riche monastère, asile hospitalier,

Rassasie aujourd'hui le morne journalier?

Dans bien d'autres soucis notre âge s'enveloppe;

Sur ses lignes de fer le progrès philanthrope

Passe, sans contempler aux rebords du chemin

Des spectres travailleurs qui lui tendent la main ;

Contre l'impur contact que le malheur colporte.

Ainsi qu'en temps de peste, il verrouille sa porte,

Et pour fermer l'issue au cri de l'indigent.

Glisse dans tous les cœurs l'égoisme astringent.

Il est vrai que parfois, votre oiseuse avarice,

D'un acte de vertu se donne le caprice.

Que, pour mettre en honneur des bienfaits fanfarons,

De quartiers en quartiers vous quêtez en patrons,

Que vous organisez avec forfanterie

La charité d'un bal ou d'une loterie,

Que dans vos grands banquets, ivres de chambertin.

Vous votez au malheur les miettes du festin.

Oui, du bruit qu'elle fait, votre pitié s'honore.

Et pour jeter l'aumône elle aime un tronc sonore ;

Qu'importe ! si vos mains soulagent quelque deuil.

L'humble malheur sourit même aux dons de l'orgueil.

Mais, dans l'immensité des douleurs et des peines.

Que peuvent les secours de vos œuvres mondaines ?

Que peut même l'élan de cette charité

Qui, le jour et la nuit, par Dieu même excité,

Sous les toits lézardés de toutes les paroisses,

XII LES POETES SOCIArX

Plaint, console, soutient, tant d'amères angoisses,

Rallume l'espérance et, double médecin,

Porte la nourriture à Tàme comme au sein?

La publique souffrance hélas ! n'est qu'assoupie ;

A cette vaste plaie, il faut plus de charpie;

L'Etat seul, étendant ses bras démesurés.

Peut offrir un refuge à ses fils torturés,

Couvrir les opprimés de sa large tutelle,

Alléger la charrue où le sort ks attelle,

Et dans l'intégrité de ses droits imprescrits

Rétablir par la force un peuple de proscrits.

Il est temps qu'une charte, en ses mains souveraines,

De l'avare industrie ose prendre les rênes,

Qu'elle immole au bonheur des pâles journaliers

La féodalité, reine des ateliers,

Que, brisant des labeurs l'effronté monopole,

Au tarif homicide elle ajoute une obole,

Qu'elle grave ces mots qu'on ne peut abroger :

Tout homme qui travaille a le droit de manger.

Tant que ce nouveau code ami du prolétaire,

Appliquant à son œuvre un prix alimentaire,

Ne lui garantit pas un avenir meilleur,

Vous régentez en vain ce peuple travailleur.

Moralistes ardents ! Vos peines sont perdues ;

Les semences du bien, par vos mains répandues.

Avorteront toujours sur un ingrat terrain

Où croît de toutes parts l'épine du chagrin.

Suivons cet homme en proie au destin qui l'accable :

La fiévreuse disette, aiguillon implacable.

Lancine sa pensée, allume son cerveau,

Fait passer à ses yeux le désolant tableau

De ces heureux pour qui le ciel l'a fait esclave,

Eparpillant leurs jours d'existence suave.

Rassasiés de jeu, de femmes et de vin ;

C'est alors qu'en son cœur fermente un noir levain.

Vers un vague avenir son désespoir se rue,

Il se lève d'un bond et se rend dans la rue

Où va t-il ? Qui le sait? Peut-être que, demain.

Nous le retrouverons dans un fangeux chemin,

Et plus tard, au milieu des sinistres casaques.

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