LE ROI SUR SA TERRASSE
0 Maître centenaire assis sur ta terrasse !
Le Monde depuis tant de jours est sous ta loi
Qu'il a presque oublié quelle heure te fit Roi,
Et ton profond regard, où couve l'ombre, embrasse
Les horizons conquis par le glaive et la foi.
Des plateaux de l'Iran jusqu'au Touran des steppes, Liant, comme des bœufs, les peuples subjugués, Tu marches sur le front des despotes ligués ; Les nomades ont fui comme un essaim de guêpes. Tes tours veillent sur eux aux passages des gués.
Tu fus puissant ainsi qu'Assuérus, tu règnes Comme ont régné Saùl, Nemrod et Salomon ; Ton palais, de son aire énorme, couvre un mont, Et tu passes si grand, sous tes pourpres enseignes. Qu'on te croit fils de la Sybille ou d'un Démon.
Au ciel où flamboyaient les destins de l'Empire, Tu lisais autrefois les signes familiers, Comme les mots inscrits aux grains de tes colliers... Ce soir, sur les créneaux que frôle le vampire, Tu vois les astres poindre en feux multipliés.
Mais ne reconnais-tu plus tes Dieux?... Tu les nommes Pourtant du même nom dont tu les nommais, seul ! O toi, l'Aîné des Rois, toi l'Ancêtre et l'Aïeul ! Tu sens bien que tu dois mourir, comme les hommes. Mais tu veux la nuit, tout entière, pour linceul.
Ta pensée invisible et redoutable hante
Le disque éblouissant de tes miroirs de fer
Où se réfléchit l'arche immense de l'éther...
D'où vient donc que tes mains se sèchent d'épouvante,
Comme si tu touchais les grilles de l'enfer?
Pourquoi donc, sous la paix des étoiles, la Terre Te semble-t-elle plus vivante qu'autrefois? Est-ce que, dans le gouffre aux nocturnes parois. Tout ce qui te parlait jadis vient de se taire ? Est-ce que les Esprits d'en haut n'ont plus de voix?
Pourquoi donc, cette nuit, toute l'angoisse humaine, Cet océan, que tu croyais avoir sondé, Bat-elle de son flot hurlant et débordé, Marée inévitable, et sourde, et souterraine, L'inexorable roc où ton trône est fondé?
Pourtant son cri vers toi va depuis des années !
Le flot de ta pitié, qu'elle a tant attendu,
Hier, comme ce soir, à sa lèvre était dû,
Les mêmes pleurs brûlaient ses paupières tannées...
Pourquoi, jusqu'à ce soir, n'as-tu rien entendu?
Est-ce donc que les Dieux ont trompé ta science? Muraient-ils, aux défis des bras désespérés. Les portes aux grands arcs de tes palais sacrés ? Est-ce donc qu'aujourd'hui, parce qu'ils font silence. Ton oreille perçoit des bruits d'elle ignorés?
0 Conquérant ! l'azur n'est plein que de ton songe ! Et tout savoir est vain, si tu ne sais cela : C'est ta Ville à tes pieds dont l'âme te parla. Elle souffre, et sa plainte en échos se prolonge...
N'écoute plus marcher les astres... L'Homme est là.