A UNE FOULE
C'est vers toi que ma voix s'envole, foule folle Dont le désir bleu vers Paris qui déborde Sur les champs, en faubourgs immenses que désole I.i misère fatale!... 0 malheureuse horde! Fcoute-moi, de grâce, au bord d'un tel abîme ; Fuis avant que le mal des cités te décime ; Retourne à tes sillons ; songe aux joyeux demains Qui t'attendent, là-bas, au bout du grand chemin.
Ici tu trouveras la laideur et la peine,
La faim dans la mansarde et l'angoisse au palais,
La maladie au fond des ruelles malsaines —
Et les méchants, t'assommeront qui t'appelaient.
Esclave, tu devras ramer sur le cloaque Infâme de Paris où les cœurs se pourrissent. N'entends-tu pas des os qui sous l'âpre effort craquent, Des râles qui s'étouffent, des chairs qui gémissent Dans une gueule énorme et vorace et profonde?
Car la Ville est un monstre accroupi sur le Monde.
Tu t'en iras, livide en l'ombre aqueuse et blême, Vers des leurres auxquels jamais tu ne croiras... Tu n'auras pas autour de toi dami qui t'aime: Hélas ! dans la cité les gueux ne s'aident pas ! Tu chercheras ton pain dans des besognes viles, Et tu ne berceras qu'un cadavre de rêve...
Or, là-bas, des clochers, sur le ciel d'or s'effilent !...
Ecoute : des fracas formidables s'élèvent Et des flammes se tordent sur le ciel terni ; C'est le travail mauvais, c'est la lutte féroce, C'est l'exploitation des muscles trop précoces. C'est le bagne où tu vas; c'est un Eden maudit!
Fuis, foule folle, vers les hameaux, vers les plaines Où les moissons étalent leurs moires sereines...
Ici c'est le délire éperdu, c'est la fièvre,
Le cynisme qui monte en l'âme et sur les lèvres,
La constante terreur des minutes nouvelles,
L'inutile anxiété des Villes criminelles,
La haine sans merci, la stérile souffrance.
Le désespoir amer, — la dégénérescence !
Là-bas tu trouveras les chars sous les remises, Les faulx aux râteliers, les moulins tictacquants, Les vergers où les fruits croulent à chaque brise : Sur les toits, les pigeons d'ardoise au vol claquant.
Tu pourras vivre libre en la libre nature, Eterniser tes pas dans les chemins herbus, Plonger ton front cuivré dans l'ombre des ramures, Voir revenir les bœufs entre les hauts talus.
La terre s'ouvrira sous tes socs éclatants,
Recevra les grains d'ambre que tu jetteras,
Tissera des chasubles d'or sur les collines ;
Les roseaux chanteront pour toi sur les étangs
Où les brouillards mettront de pâles mousselines. —
Lorsqu'un homme mourra s'éploreront des glas.
Tu couperas ton pain massif d'un geste fier ;
Tu battras en chantant tes lourdes gerbes blondes ;
Au lieu d'agoniser dans un hideux enfer,
Tu renaîtras à l'air des champs, sauveurs du monde !
Certes, là-bas aussi, tu verseras des pleurs. Mais les lilas en fleurs berceront ta douleur ; Tu auras des instants d'angoisse, mais la terre Apaisera tes nerfs, ô foule prolétaire !
L'hiver, lorsque les champs seront vêtus d'hermine, Quand le vent hurlera aux portes des maisons Et bleuira la chair des pauvres vagabonds. Tu étendras tes mains vers la flamme divine. Tu boiras du vin chaud dans des coupes de verre Et tu raconteras aux tout petits enfants Les Noëls que jadis les aïeules narrèrent...
Fuis, ô foule, fuis vers les hameaux, vers les champs !
Là-bas, c'est le travail, là-bas c'est le repos, La clarté submergeant les choses de ses flots. L'existence paisible en la paix naturelle, La douceur, la pitié, l'amour devant l'espace, Le renouvellement possible de la race : Là-bas, c'est le bonheur de la Terre éternelle !