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LA MUSE SOCIALE

Poète, prends ton luth, et penche-toi vers l'homme.

Assez longtemps ta muse a fréquenté le ciel

Des beaux mensonges bleus et des brumes d'or. Comme

Une abeille maraude et distille son miel,

Elle allait butinant les fleurs de ta pensée.

De corolle en corolle et d'émoi en émoi ;

A tes sentiments seuls sans cesse intéressée,

Elle s'attardait trop, jusqu'à m'oublier, moi !

Moi, c'est-à-dire tous ; moi, le Peuple anonyme

Que la douleur à sa conscience révéla;

Moi, travailleur multiple et jailli de l'abîme,

Et qui, longtemps muet, dit soudain : Me voilà !

Moi, torrent et cohue, impétueuse houle

Que tout émeut, que rien n'arrête au cours des temps.

Poète, prends ton luth I penche-toi vers la Foule :

Ecoute ce flot-là, car c'est le flot montant...

Il dit : je suis le vieil esclave Qui trouva lourdes aux poignets Les chaînes, aux talons, l'entrave Dont jadis pieds et poings saignaient.

Et qui, par la force des choses, Le corps à peu près délivré.

Garde le front toujours morose, D'autres bienfaits encore sevré.

Je suis le vagabond des routes

Que tous les bras ont repoussé.

Je suis le mendiant qui doute

Que les blés aient pour lui poussé.

Je suis l'infirme aux yeux d'angoisse.

Je suis le cri balbutié

De l'impassible monde où croissent

Des maux qu'un Dieu eût oubliés

Je suis l'homme de peine morne.

Je suis l'artisan familier Pour qui tout l'horizon se borne Aux quatre murs de l'atelier.

Je suis la femme qu'on exploite, Je suis la mère qu'on trahit, Et qui, dans la mansarde étroite, Pleure et travaille au pied du lit.

Je suis le mineur qui s'enfonce Dans la nuit, été comme hiver ; Je pourrais être une réponse A qui voudrait nier l'enfer.

Je suis l'ouvrier dont l'échiné Se raidit au trop rude effort.

Je suis l'émouvante machine Qui sait la douleur et la mort.

Je suis l'enfant des pauvres rues.

Je suis la fille au front pâli.

Quelque mauvais soir disparue Vers l'or qui sauve et avilit.

Je suis tout ce qui grouille aux bouges, Tout ce qui rôde et qui a faim.

Je suis le grand marais qui bouge, La pâte aux terribles levains.

Et je crie aux échos : « Poète !

A moi, le soleil et l'espoir !

A mon tour de lever la tête !

Je veux les bons repos du soir.

Redresser mes reins qui se ploient, Et que mes mains après l'outil Lèvent la coupe de la joie, Car, de quel droit m'a-t-on maudit?

Je veux ma part d'amour paisible ; Je veux ma part au doux festin, Non celui d'édens invisibles Qu'on me promet chaque matin Pour prix des tâches diligentes ;

Mais l'autre, par la vie offert.

Poète, prends ton luth, et chante

Les jours prochains, les cieux ouverts î

Poète ! prends ton luth et dis-nous l'espérance. Dis-nous, d'un verbe clair et d'un ton convaincu^ Afin d'en mettre en nous la magique assurance^ Ce que sera demain quand nous aurons vaincu. Dis-nous les nations de haine dépouillées, Dis-nous les mots de mort des livres rejetés, Et les bouches à feu par le repos rouillées ; Dis-nous la paix du monde uni par la bonté. Dis-nous, poète, évocateur visionnaire, Les conflits du travail à jamais apaisés. Les esprits rendus droits souriant des sectaires. Les bras tous à la tâche et les faux dieux brisés. Dis-nous, chacun touchant sa part de subsistance Et suivant le labeur à chacun demandé.

Montre-nous 4'équilibre entre les existences. Poète prends ton luth, et chante l'Equité !

...Mais, que vois-je dans tes mains rouges! Quel feu sinistre en tes regards ?

Poète, est-ce au fond de mes bouges Que tu pris ce honteux poignard?

Qu'oserais-tu donc pour me plaire?

Me venger par l'assassinat?

0 fou ! comme si ma colère S'abaissait à ces erreurs-là !

Mon âme qui se pacifie

N'est pas celle des vieux tyrans;.

Et si l'on a meurtri ma vie

Ce n'est pas la mort qu*^^- je rends,

Je ne veux point changer les rôles.

D'opprimé, me faire oppresseur.

Il faut ouvrir toutes les geôles,

Etre des frères et des sœurs.

Je veux aimer et je veux vivre.

Je veux vaincre, mais en beauté»

Sans plus jamais souiller le livre Où mon roman sera conté.

Je les veux sans taches, mes palmes L'ampleur immense de l'effort Suffira dans sa fierté calme Pour briser peu à peu les forts.

Poète ! prends ton luth et chante, Non plus l'émeute des faubourgs, La rancime vile et méchante, Et les conquêtes à rebours, Le sang qui sur les pavés coule, L'égorgement prémédité, — Mais la puissance de la foule Qu'unit la solidarité.

Laisse la chanson rouge à d'autres.

Souviens-toi des accents d'Hugo, Et respecte tous les apôtres, Car les grands cœurs sont tous égaux.

Combats ! mais le poing sans épée.

Combats ! mais le cœur en avant.

Reste héros d'une épopée Dont l'amour soit le survivant.

Chante la splendide énergie,

Ferme en chacun, offerte à tous,

Et la statue enfin surgie

De l'énorme et dernier remous

Du grand océan populaire :

La véritable Liberté...

Mais montre-nous d'abord sa mère:

Et chante-nous la Volonté !

Poète, prends ton luth et penche-toi vers l'homme. A l'oreille, dis-lui le secret du bonheur ; De quoi on le pétrit et comment il se nomme. Dis-lui qu'il n'est point fait de mensonge endormeur. D'arguments sans réplique et d'illusions vaines. Mais bien du libre cours des cœurs et des esprits Seulement endigué par la fierté humaine ; —

Car le reste est formule et le sage en sourit.

Dis-lui, dis-nous, puisqu'il faut bien la part du rêve,

L'idéal de la forme et de la vérité,

Mais ne nous peuple pas l'heure déjà trop brève

De l'effroi de la mort et de 1 éternité.

Chante à tes cordes d'or la grandeur de la vie,

Ce que l'on peut atteindre ou qu'on doit mépriser.

Et non plus que la joie est de dégoût suivie,

Car la joie est noblesse à qui sait en user.

Pour nous, les malheureux, pour nous, les misérables.

Réinvente le ciel puisqu'on nous l'a détruit;

Mais afin d'y placer la Vierge invulnérable,

La Vierge de douceur que les arts ont traduit :

La Beauté rédemptrice aux mains enchanteresses,

Raison d'être du monde et sa suprême loi...

Poète ! prends ton luth pour l'unique Déesse,

Puisqu'à l'autel, dès lors, le seul prêtre, c'est toi !

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