LES DEUX PRINTEMPS
Par un matin d'avril, et sous le soleil clair.
J'errais. Au chemin creux luisait parfois l'éclair
D'un débris de bouteille ou d'écaillé brisée
Dont j'aime à contempler les couleurs irisées,
— Car rien n'est laid qui peut refléter à nos yeux
Un peu de la lumière et de l'âme des cieux ;
Et les sites parfois, autour des capitales.
En leur hétéroclisme où se mêlent, brutales.
Les pourritures d'or au caprice des fleurs,
Vêtent l'humilité d'un manteau de splendeur. —
J'allais. De tous côtés pointait l'effort des sèves
Sous l'écorce qui craque et le bourgeon qui crève
Dès que l'hiver s'enfuit aux pays de la mort,
Et que, pareille à l'étalon broyant son mors
Et labourant le sol de ses sabots rapides,
Ivre d'amour nouveau, la Nature trépide
C'était, aux alentours, le vaste épanchement
Des baisers créateurs et des obscurs ferments,
La jeunesse fiévreuse et la vigueur ardente Qui bientôt versera sur le monde en attente La coupe débordante où furent enfantés Les rêves aboutis et les fécondités.
Or, je sentais en moi le chaos de ces forces, Ainsi qu'en ces rameaux dont verdissait l'écorce, Ces bourgeons suintant du trop-plein de leur suc. Ces résurrections des feuillages caducs.
Ces recommencements et ces nobles aurores. Un renouveau vibrait, bouillonnant et sonore, Au fond de ma poitrine et de mon cœur gonflé. Sous la chair en émoi, d'un sang renouvelé. Je ressemblais au papillon qui vient d'éclore, Trop léger, s'offre au vent, pastel multicolore, Et paraît sur les prés, titubant et vermeil Comme un rayon vivant et tombé du soleil. Mais l'ivresse exaltait ma fougueuse énergie Sans la désordonner d'un stimulant d'orgie Et, parmi ces printemps d'allégresse et d'espoir. Une autre floraison venait de m' émouvoir : Je me constatais grand de tout ce que je rêve. De tout ce que je porte, et de tout ce qu'achève Trop lentement la volonté de parvenir A bâtir en soi-même un peu de l'avenir !
Et toi ! Et toi qui nais ainsi que tous les germes, Toi qui sortis de terre et t'en vas vers le terme Où se heurte à la mort tout ce qui fut vivant, Toi qui subis l'orage et qui connais les vents Auxquels sont dispersés les plus brillants empires, Toi dont le sein conçut le meilleur et le pire, Toi qui te façonnas des prêtres et des rois. Toi qui te fis esclave et te forgeas des lois Et des dieux, et des fers qui d'eux-mêmes se rivent Dans le geste tremblant des enfances craintives, Toi qui te mis par la terreur de l'inconnu Un bandeau sur les yeux que les forts ont tenu. Toi qui jetas pourtant, vers l'énigme du monde, Les mots mystérieux, les paroles profondes
De tous les artisans de livres et d'autels,
Toi qui as su pétrir des cerveaux immortels,
Donner Moïse aux Juifs et Zoroastre aux Perses,
Jésus au moyen âge, et qui, depuis, déverses
Dans le siècle anxieux, des sages, des savants
Qu'on écoute parfois et qu'on raille souvent.
Toi qui râles encore sous tes propres supplices,
Humanité! voici le soleil de justice:
Voici l'aube de joie et l'aurore d'amour;
Voici venir, après l'hiver, de meilleurs jours ;
Voici craquer partout les bourgeons de colère;
Voici le nouveaa sang qui jaillit de la terre,
La sève de bonté qui monte à tes rameaux,
L'écorce qui se fend, les derniers soubresauts
De l'ombre et des frimas chassés par d'autres brises;
Voici tout le passé qui tombe et qui se brise.
Humanité ! souris au départ des autans...
Et regarde là-bas, par où vient le Printemps.