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LES MISÉRABLES

J'ai vu, tout aujourd'hui, des maisons d'indigents, Des demeures d'angoisse et d'effroi. J'ai vu même Des quartiers tout entiers remplis de pauvres gens. Et presque des cites où plane l'anathème.

J'ai vu des vieux gémir sur d'hostiles grabats. Des mères qu'affolaient les maigres mains tendues De petits innocents qui ne comprennent pas Que l'on ait par la faim les entrailles tordues.

J'ai vu des malheureux que broyait le Destin, Torturant âme et corps en douleurs surhumaines. ...Et les oiseaux chantaient parmi les grands jardins Où l'Ennui, aux côtés des riches se promène.

Et cela m'écrasait sous des problèmes lourds : Qui répondra pourquoi sur nos épaules tombe. Au hasard de la vie, un manteau de velours Sous lequel notre torse avec orgueil se bombe.

Ou la cape sordide ouverte à tous frimas, Pleine, ainsi qu'un ciel clair, d'étoiles qu'on ravaude, Et qui, au gré des jours, dont la dent l'entama S'amincit par degrés quand il la faut plus chaude?

Pourquoi, lorsque je vibre, enveloppé d'azur Et du parfum des fleurs suaves de la vie ; Des^gueuij-^âont le repas du soir n'est pas très sûr N'aspirent qu'un relent de misère et d'envie?

J'allais, pensif et pitoyable, ému de voir Que les plus mal dotés pour faire le voyage, Regardent, par surcroît, comme un éternel soir, Du fond de leur esprit cerné d'un noir grillage.

Et pourtant, tout à l'heure, un tel couchant flamba ! Les nuages couraient sur un ciel héroïque. L'emplissant d'un immense et fabuleux combat Où sans bruit se heurtaient de grands guerriers tragiques.

Puis lorsque s'éteignit la lutte dans le sang Qui s'écoula bientôt en rivières nocturnes. Ce fut si doux au cœur, le calme attendrissant Versé avec la nuit par de lointaines urnes !

Ah ! devant ce .spectacle ineffable et sacré Que fixe longuement mes ardentes prunelles, Je sens glisser en moi le besoin d'espérer Sous des ciels inconnus, des beautés éternelles...

Les tristes affamés n'ont point vu tout cela, Courbés sous le fardeau d'un sort inexorable ; Et je les plains de toute mon âme, ceux-là Qui, privés d'idéal, sont deux fois misérables.

[Les Minutes profondes.)

AMEDEE PROUVOST

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