HAUTE COUR DE JUSTICE
Habit, manteau, etc., blancs; toque blanche avec galons tricolores : l'accusateur public en bleu clair, ceinture rouge, manteau blanc, etc., etc.
Quel sera le sort de la quatrième Répubhque?
Ce qu'on peut dire dès à présent, c'est que, si elle doit périr cojnme les trois autres, elle ne sera pas tuée par les légitimistes, par les royalistes, par les bonapartistes, mais par certains soi-disant républicains.
Voici exactement la situation où se trouve la soi-disant république, la république rouge, devant les électeurs, depuis la mort de M. Thiers.
C'est la situation d'une « demoiselle » devant un « casino » un peu « bégueule » qui a affiché sur le mur que :
Aucune « dame » ne sera admise sans être accompagnée d'un « cavalier ».
Elle est là tout attifée, toute fardée, attendant un vieux bourgeois cossu et bien mis, mais un peu libertin, qui a promis de lui donner le bras pour passer devant le contrôle. Le bourgeois s'est ravisé et ne vient pas.
Ce qui peut consoler le parti soi-disant républicain, c'est que, s'il comptait duper M^ Thiers, M. Thiers était précisément à son égard dans les mêmes dispositions ; le journal le plus « avancé » disait l'autre jour :
« Peut-être même est-il heureux que M. Thiers
n'ait pu, ressaisir le pouvoir, où il eût risqué de se démentir encore. »
C'est au contraire précisément en ne se démentant pas, c'est-à-dire en jouant le rôle qu'il a joué toute sa vie, que M. Thiers ne serait pas resté d'accord avec ses alliés; il était trop intelligent pour penser à gouverner avec eux; il y a longtemps que je connaissais M. Thiers, et il y a longtemps que je l'ai comparé à un homme qui, la nuit, va jeter des pierres dans les croisées de son quartier, puis, le matin, parcourt ce quartier avec des verres et du mastic sur le dos, en criant : « Via l'vitrrrrier! »
S'il offrait aux gens des boulettes empoisonnées, ce n'était ni par haine ni par méchanceté : c'était pour expérimenter , pour démontrer l'efficacité merveilleuse de son antidote pris à temps ; « Vous êtes empoisonnés, vous commencez à ressentir d'affreuses coliqijies ; tant mieux, c'est là que je vous attendais, prenez mes fioles. »
De même que le parti des soi-disant républicains songeait, une fois entré dans la place, grâce à lui, à le jeter par la fenêtre, lui comptait bien, une fois entré, grâce à eux, leur fermer la porte sur le nez. Mais laissons la « demoiselle » devant le casino, se promenant en long et en large, frappant parfois le sol de ses hauts et sonores talons, faisant des mines et des sourires provocants aux bourgeois cossus qui passent pour en trouver un autre assez hardi ou assez mauvais sujet jjpur remplacer celui sur lequel elle avait compté.
Comme j'ai compris le sentiment élevé qui a inspiré madame Thiers, lorsqu'elle a refusé opiniâtrement de laisser embaumer son mari, et comme je lui en ai su gré !
L'embaumement est à la fois une odieuse profanation, un luxe bête et une grosse sottise : je passe ce qu'il y a de tristement hideux à livrer ce corps vivant il y a quelques heures aux mains mercenaires et impies des opérateurs. Mais pourquoi lutter contre la dissolution, contre le retour^ la rentrée au trésor, à la source d'où la nature tire sans cesse son fleuve d'êtres nouveaux? pourquoi prolonger, pourquoi essayer d'éterniser le temps pendant lequel l'homme ou la femme qu'on a aimés doivent rester cadavres? Ne serait-il pas plus sage, plus respectueux, plus religieux, plus tendre de hâter le moment où les éléments qui ont composé son corps vont se diviser à l'infini et redevenir, car la mort est la semence et l'engrais de la vie, redevenir herbes, fleurs et parfums ?
Pour ceux qui ont le bonheur d'être persuadés d'une autre vie, cette autre vie ne doit -elle pas commencer seulement quand on n'est plus du tout dans celle-ci? Est-il rien de plus pressé pour le cœur, pour l'imagination, que de pouvoir chercher, suivre et voir la personne perdue, non plus cadavre hideux sous la terre, mais figure heureuse, et glorieuse en haut, et de se figurer la tombe vide, parce que celui qu'on y a déposé est ailleurs, ainsi que, selon l'Evangile, l'ange dit à Marie- Magdeleine et à l'autre Marie qui venaient apporter
des parJEùms à Jésus : « Celui que vous cherchez n'est plus ici ! » tandis que la pratique de Tembaumement semble l'enchaîner à la terre et à la mort?
Mais madame Thiers a été beaucoup moins bien inspirée lorsqu'elle a permis qu'en son nom on donnât l'exemple du manque de respect à ce mort devant lequel se taisaient même les plus légitimes rancunes, lorsqu'elle a permis que, en son nom, on refusât le plus grand honneur qu'une nation puisse faire à un de ses enfants, pour le mensonge puéril et sacrilège de jeter un crêpe rouge sur le cercueil.
En effet, alléguer un rang, et un rang particulier dans le cortège, aux 363, c'est-à-dire à une troupe d'insurgés contre le président de la République, c'était faire d'une cérémonie funèbre une de ces processions, mascarades impies de la Ligue, du temps de Henry III .
L'histoire dira qu'enterrer comme républicain l'homme de ce temps qui a affirmé le plus impitoyablement ses convictions antirépublicaines, l'homme qui a fusillé sans merci tant de républicains en 1832 et en 1871, enterrer ainsi M. Thiers en carmagnole, c'est manquer de respect à la mort môme; c'est enterrer, le mercredi des cendres, un masque mort dans la nuit du mardi ^as, sans avoir pris le soin pieux de remplacer son costume par un linceul, et en le faisant suivre d'autres masques encore déguisés comme lui, car ceux qui l'honorent hypocritement et bruyamment aujour-
d'hui sont les frères et amis des fusillés de Satory, des transportés de Nouméa; ce sont ceux qui démolissaient hier la maison de M. Thiers et mettaient sa tète à prix, et qui l'auraieni; fusillé sans hésitation s'il était tombé entre leurs mains.
Gomment madame Thiers qui s'est opposée si tendrement, si énergiquement à la profanation des embaumeurs, a-t-elle pu céder aux sollicitations sacrilèges et prêter le corps de son mari pour une comédie politique, pour une mascarade, je pourrais ajouter pour une tentative d'émeute posthume, mais je ne l'ajoute pas, et voici pourquoi : Je sais quels sont les devoirs du gouvernement mis à son aise par cette déclaration de guerre. Je sais surtout à quel point nos soi-disant républicains d'aujourd'hui manquent d'imprudence et sont incapables d'exposer leurs précieuses peaux.
J'écris loin de Paris ; je suis à Lausanne. Quand ces lignes arriveront à vous, tout sera fini. L'illustre petit homme sera enfin entré dans le repos que lui ehicanent encore les histrions de la politique. Eh bien, je ne sais rien, je ne puis rien savoir; mais je connais tellement le manque d'imprudence en question, que je dis nettement: Il n'y aura pas, il n'y a pas, il n'y a pas eu de trouble dans Paris.
Parlez donc de « souveraineté du peuple » et de « suffrage universel », lorsque vous voyez cette minime fraction du peuple, qu'on appelle si sottement « le peuple », se contredire ainsi à chaque instant ! C'est toujours ce peuple dont le cardinal de Retz dit dans ses Mémoires:.* Ce même peuple,
A TOUT LE MONDE ii
qui avait fait des feux de joie quand on avait mi& les princes à la Bastille, fit des feux de joie quand ils en sortirent ; c'était probablement le reste des mêmes fagots qu'il utilisait. :»
Au- commencement du règne de Louis-Philippe, à l'enterrement du brave et éloquent général Lamarque, il se trouva aussi des « citoyens » qui firent, d'une cérémonie funéraire et d'un deuil public, un prétexte à émeute et à tapage. Quelques membres du « peuple souverain », usant de leur pouvoir absolu pour se changer en bêtes de somme, dételèrent les chevaux de la voiture de Lafayette et traînèrent cette voiture; seulement, on ne retrouva jamais les chevaux, qui étaient des chevaux de louage, et Lafayette dut les payer.
Pendant que le parti soi-disant répubhcain, ceux qu'on appelait autrefois le centre gauche et qui représentaient assez correctement la véritable opinion de la France, continue à tendre hardiment ses hameçons aujourd'hui sans « appât », il est curieux de voir combien de goujons continueront bt mordre à cet engin meurtrier, que rien ne recouvre et ne cache, et se laisseront mettre dans la poêle à frire.
Parlons un peu aux électeurs :
Il arrivait parfois au czar Pierre le Grand de se promenef incognito dans un village. Il regardait attentivement les maisons, les cabanes, et entrait dedans. Il visitait les jardins, les enclos, les étables,. les écuries, les champs cultivés ; puis, son examen terminé , il faisait appeler le paysan dont la
maison ou la cabane était le plus proprement tenue, dont le jardin ou le champ était le mieux cultivé, dont les bestiaux étaient le plus soigneusement entretenus, et il lui disait : « C'est toi qui, désormais, gouverneras ce district pour moi et m'en rendras compte. »
G est, ô peuple souverain I cette règle qu'il vous faudrait appliquer au choix de vos représentants.
Une vérité qui devrait se chanter sur Tair de La Palisse : « Un quart d'heure avant sa mort, il était encore en vie, » tant elle est simple et indiscutable, c'est que pour choisir un représentant il faut le connaître, c'est que pour représenter un pays il faut le connaître. Eh bien, de cette vérité vous ne tenez aucun compte ; le parti soi-disant républicain a une force: c'est qu'ils se tiennent tous en tas, en groupes serrés comme des hannetons; ils vous expédient par les messageries des candidats qui ont toujours soin, eux pas bétes, de ne se présenter que le plus loin possible des lieux où ils sont nés,* où ils ont vécu et où on les connaît. Ce parti, qui pousse de telles clameurs contre « les candidatures officielles », n'a-t-il pas eu l'insolence d'ordonner aux Lyonnais dé voter pour le Parisien Ranc, qu'ils ne connaissaient pas du tout, et aux Parisiens de voter pour le Lyonnais Barodet, qu'ils connaissaient moins encore V Et le peuple souverain de Lyon et de Paris n'a-t-il pas sottement, humblement et platement obéi ?
Que savez-vous des gens qu'on pcopose, ou plutôt qu^on impose à vos suffrages ? Que savez-vous de
leur vie publique, de leur vie privée, de leur « petite vie » ? Quels sont leurs antécédents, leur moralité, leurs principes, leur cai'actère, leurs aptitudes ? Sont-ils intelligents, instruits et laborieux, ou ineptes, ignorants et fainéants ? Vous n'en demandez pas tant; ils viennent avec Testampille de tel ou tel comité, de tel ou tel club, dont les membres ne vous sont pas connus davantage ; les plus forts vous récitent avec de grosses voix et de gros gestes quelques articles de journaux; ils sortent de tel ou tel café, de telle ou telle brasserie, c'est assez, et vous leur confiez bêtement le présent et l'avenir, la fortune, la dignité, Texistence de votre patrie et de votre famille, et vous vous croyez des hommes forts, ô membres du peuple souverain, parce que vous obéissez niaisement, humblement à une consigne envoyée du café de Suède ou de la brasserie de la rue des Martyrs I
Quant aux services qu'ils peuvent vous rendre, les plus exigeants d'entre vous se contentent de promesses vagues, de boniments de dentistes en plein air; pour eux, quand ils le voudraient, et ils ne s'en soucient à aucun degré, il leur serait impossible d'être de la moindre utilité à des départements, à des villes, à des campagnes dont ils ne connaissent ni les besoins, ni les ressources, ni la situation ; écoutez-les : « Ne me nommez pas, et à l'instant même on rétablit la dîme et les droits féodaux, le pouvoir despotique et la tyrannie, l'esclavage, la misère, etc. Mais nommez-moi, et à l'instant même vous êtes libres et heureux, et
riches, la terre produira sans travail des moissons qui feront crouler les greniers. » Ça vous fait plaisir à penser, et vous les nommez. Ils entrent à la Chambre des députés, touchent leurs neuf mille francs, prix de vos sueurs, qu'ils dépensent joyeusement en a gobelottant » au café ou à la brasserie qui vous les a expédiés. Quant aux affaires du pays, à vos affaires particulières, il n'en est plus question ; la plupart ne s'occupent de rien, ne parlent même jamais et disparaissent dans l'Assemblée, telle une goutte qui dirait du haut d'un nuage : « nuage, laisse moi tomber à la mer, et tu vas voir quelle tempête je vais déchaîner. »
Quand je vous disais tout à l'heure que vos intérêts locaux étaient le moindre de leurs soucis, ce n'est pas au hasard que je parlais, en voici un exemple récent :
Dernièrement, M. Madier de Montjau était cité comme témoin devant un tribunal ; il s'agissait d'une tentative de meurtre commise pendant une séance d'un conseil général à laquelle il assistait.
Or M. Madier de Montjau est un des plus honnêtes, des plus désintéressés, peut-être même des plus convaincus du parti républicain ; comme Louis Blanc, il combat à visage découvert; ce qu'ils veulent l'un et Tautre n'en est ni plus sensé ni plus sain, mais enfin on ne peut leur refuser une certaine estime relative. Eh bien, M. Madier de Montjau, auquel on demandait ce qu'il avait pu voir de la scène qui s'était passée, rendant compte de ses impressions et s'efforçant d'avoir vu le moins
possible, parce que l'assassin avait été un peu son protégé et se disait républicain comme tous les autres, se leva, prit un air austère et majestueux, et, d'une voix pleine d'autorité, commença ainsi :
— J'assistais à la séance du conseil général, on s'occupait d'une question d'intérêt local, et j'avouerai...
Ici, il prit un ton de supériorité, de suffisance, de satisfaction de lui-même, esquissa un sourire en jetant sur l'assistance un regard triomphant et circulaire, un de ces regards-râteaux qui veulent ramasser sans rien en perdre l'approbation et l'ad-miration que l'orateur croit mériter.
— ... J'avouerai que cela m'intéressait médiocrement.
Et c'est la vérité, ça les intéresse médiocrement, ça ne les intéresse même pas du tout, et ça le& intéresserait que le résultat serait absolument le même, car ce n'est pas loin de vous, dans les oaféset les brasseries, qu'ils ont pu étudier ces intérêts.
Ce qui les intéresse, ils n'hésitent pas à l'avouer dans leur inepte outrecuidance, c'est la question « politique ».
Et savez-vous ce que c'est que « la question politique », du moins pour eux, car ces mots avaient autrefois pour tout le monde, et aujourd'hui encore pour quelques-uns, un autre sens? La question politique, c'est le combat pour prendre, conserver ou reprendre le pouvoir, les places et l'argent.
Voici ce que répondit une fois M. Cotte, qui a représenté pendant plusieurs sessions à Versailles^
6t le département du Varet... Thabileté électorale, M. Cotte, dont je parle quelquefois parce que c'est un type curieux et assez complet du candidat officiel soi-disant républicain.
C'était pendant la guerre, M. Cotte était alors préfet du Var: touchant les appointements du préfet de l'Empire qu'il remplaçait, à l'abri des balles prussiennes, entouré d'une demi-douzaine d'amis qui se tenaient comme lui à l'abri dans des fonctions rétribuées de délégués, de commissaires à ceci et à cela ; il fit partir, comme les autres, une petite armée déjeunes gens, sans vêtements, sans armes, sans vivres. A une certaine distance, près de Lyon, sentant qu'ils approchaient de l'ennemi, ils voulurent essayer leurs armes; ils s'aperçurent que les cheminées de certains fusils n'étaient par percées, que les cartouches ne pouvaient entrer que dans d'autres fusils donnés ailleurs à d'autres soldats, etc., etc. Ils députèrent en toute hâte au préfet du Var un de leurs officiers pour demander de vrais fusils et, pendant qu^on y était, quelques paires de souliers. Le préfet répondit qu'il était trop absorbé par « la question politique » pour pouvoir s'occuper de ces détails.
Eh bien, la question politique, c'était de rester préfet et d'émarger.
Quant à la a liberté », au « bien public », etc., regardons à une certaine distance de nous : trop près d'un monument, on ne peut le voir qu'en reculant ; un soldat qui n'a vu que la fumée et le dos de quelques camarades et la moustache de
quelques ennemis n'a pu comprendre et ne peut rskconter la bataille.
Les hannetons font partie de l'histoire naturelle et ne savent pas l'histoire naturelle. Remontons donc dans l'histoire, et affirmons une fois de plus un aphorisme dont je suis fier d'être l'auteur, et qui est entré dans le petit trésor des peu nombreuses vérités incontestables que l'humanité a acquises :
« Plus ça change, plus c'est la même chose. »
« Jamais, dit Tacite {Hist,, 4), jamais personne n'a voulu dominer qu'il ne se soit servi du prétexte de la liberté. »
Mais c'est trop loin. Demandons à Philipe de Ck)mmines l'histoire de la € Ligue du bien public » contre Louis XL Savez-vous ce que les seigneurs conjurés appelaient le « bien public » ? C'est que le roi donnât la NQrmandie au duc de Berry ; Amiens, Abbeville, Vervins et quelques autres villes, au comte de Gharolais, etc., justifiant ces paroles de Suétone : « Chacun, sous prétexte du bien public, combat pour son propre intérêt. » Bonum publicum simulantes^ etc.
Pendant la Fronde, chacun des chefs, le coadjuteur de Retz en tête et de son propre aveu, méditait un accommodement particulier avec la cour et avait des liaisons secrètes pour faire ses conditions meilleures. « Le sieur de Villeroy, dit le chanceher de Ghiverny dans ses Mémoires, s'embarqua des plus avant dans la Fronde, puis s'en retira avec un traité particulier qu'il fit pour lui; après quoi.
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il revint servir le roi en sa preùiière charge de secrétaire d'Etat...* Le conseiller Broussel, petit homme qui joua alors un grand rôle, s'humanisa et se mazarinisa dè's qu'on lui eut promis en secret le gouvernement de la Bastille pour so^ fils aîné, etc., etc. »
Et, en 1848, quelqu'un qui ne se permet plus que bien rarement de faire des vers, esquissa un portrait improvisé qu'il appliqua à plusieurs et qui en effet ressemblait à beaucoup :
Ami du peuple, il a longtemps gémi Sur le malheur public, et lui-même a pâti ; Mais les choses vont mieux, on lui donne une place, Et puis, ma foi, de guerre lasse.
Sur tout le reste il a pris son parti.
Electeurs, pensez-y bien, si vous confiez le char du soleil à Phaéton, vous serez brûlés.
Vous avez toujours, magnifique Joseph, excité chez moi un vif intérêt; je vous ai admiré, un peu averti dans vos grandeurs, et c'est avec chagrin que j'assiste aujourd'hui à votre décadence.
Vers la fin du règne de Louis-Philippe, je vous disais (Guêpes, 1847) :
« bourgeois, successeur des rois, roi toi-même aujourd'hui, que ta destinée est grande et que ton pouvoir est immense I Tu as attaqué tous les abus, et tu as eu soin, dans le combat, de ne p^s trop les détériorer ; car tu ne voulais pas les détruire, mais t'en emparer. Tu les possèdes, et, grâce à tes ménagements, ils sont encore en assez bon état pour exciter l'envie d'une autre classe qui a, pour le moment, remplacé ton ancienne indignation contre ces mêmes abus, en attendant qu'elle puisse à son tour les conquérir.
» bourgeois, tu es roi, tu es législateur, tu es
militaire, tu es tout ce que tu as daigné être, et cela sans études accablantes, sans soucis rongeurs, cela à mesure que tu te fatigues d'être ferblantier ou que tes facultés un peu éteintes font craindre à ton fils et à ton gendre qu'elles ne suffisent plus à ton commerce de bonneterie. Bourgeois, tu règnes et tu gouvernes, tu es grand, tu es fort, et surtout tu es nombreux. »
Et, un autre jour, je vous disais, mon cher Joseph :
« Défais-toi, ô bourgeois I de cette habitude, de cette manie d'opposition qui te fait scier la corde sur laquelle tu marches. Un de tes parents, un prud'homme, M. Ganneron, que 1^ révolution de 1830 a trouvé marchand de chandelles, est aujourd'hui député, bientôt pair de France; il va aux Tuileries, où il danse avec les filles du roi. Eh bien, il est mécontent, il est de « roppositioji ».
» bourgeois ^ tu espères faire croire, tu crois peut-être toi-même qu'il y a du courage à être de « l'opposition », tandis que le courage serait de n'en être pas et d'être ainsi exposé aux attaques de la plus grande partie des journaux et à l'impopularité.
» Tu jettes des pierres et des pétards dans les vitres des Tuileries; i;n jour, tu casseras les vitres et tu incendieras la maison. Mais songe donc que, si tu renverses ce gouvernement, on ne t'en fera plus comme cela, et que ton règne sera fini. »
Vous ne m'écoutiez pas, ô Joseph 1 et vous savez ce qui vous est arrivé.
Certes, la Providence, depuis 1848, ne vous a pas ménagé ni plaint les leçons; je ne sai&pas ce qu'elle aurait pu vous infliger de plus sévère, et je vois avec douleur que vous n'en avez pas profité pour vous amender.
En vain vous voulez accuser le peuple de votre déchéance : le peuple n'a fait que vous suivre dans les caprices malheureux et ridicules de votre politique. Je vous ai rappelé, Joseph, dans ma première lettre, toute votre histoire depuis 1789 ; je veux, aujourd'hui, vous parler d'aujourd'hui.
Vous vous êtes proclamé, Joseph Prudhomme, « la classe dirigeante » ; comment avez-vous dirigé ceux que vous prétendez conduire et qui vous ont si longtemps obéi ?
En 1870, le peuple, possesseur de cette arme terrible et ridicule du suffrage dit universel, vous a donné une dernière preuve de confiance ; il venait d'être jeté par l'Empereur, qu'il avait acclamé à votre exemple, dans une guerre désastreuse, ruineuse, humiliante; cette guerre avait été prolongée dans un intérêt criminel de pouvoir et d'émargement par une partie de la famille Prudhomme. Le peuple, abattu, effrayé, envoya à l'As* seiablée nationale tous les Prudhommes de Paris et des départements. Cette Assemblée réactionnaire contre la pseudo-répubUque qui levait la tête pour la quatrième fois avait .pour mission
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d'étancher, de calfater le navire qui faisait eau de toutes parts, et de le conduire à un port où Ton aurait pu le radouber.
Qu'avez-vous fait, Joseph ? Au lieu de vous mettre aux pompes, de faire le point, de diriger le bâtiment vers la terre la plus proche; au lieu de désarmer et de mettre à fond de cale les révoltés et les forbans, vous vous êtes occupé à vous disputer sur la couleur du pavillon à hisser : bleu, rouge, blanc, bicolore, tricolore, cuisse de nymphe ou caca-dauphin.
Pendant ce temps, quelques vieux matelots vous criaient : « Mais l'eau gagne , mais nous 'coulons I » Il s'agissait bien de cela.
Si l'on coule, on coulera sous pavillon cuisse de nymphe; non, si Ton périt, nous périrons sous pavillon caca-dauphin; non, rouge; noii, blanc; non, vert; non, bleu.
Et chaque parti, tour à tour, appelait à son aide les forbans qu'il devait combattre d'accord, pour triompher de ses compétiteurs.
Les forbans se sont servis de vous, qui croyiez vous servir d'eux, et ils se sont emparés du navire. Ils sont ignorants, inexpérimentés; ils ne savent pas où ils vont, et, pendant ce temps, l'eau gagne toujours, et la ligne de flottaison est déjà submergée, et le navire appesanti roule au gré des vents et de la marée, jusqu'au jour où il « fera son trou dans la mer 9.
Les forbans ont fait de vous ce que vous deviez faire d'eux ; ils vous ont réduits à l'impuissance, et les passagers se soumettent comme vous.
Mais ce qu'il y a de plaisant dans cette triste circonstance, c'est que vous vous croyez toujours la classe dirigeante. Vous avez cru imiter les anciens postillons qui, lorsque les chemins de fer sont venus tuer les diligences, se sont faits mécaniciens, chauffeurs, hommes d'équipe dans les chemins de fer.
Vous vous êtes, non pas fait, mais proclamé républicain, pensant que vous alliez diriger la république; à la vérité, on a accepté vos services, mais on vous case dans les emplois subalternes et mécaniques.
Pour changer de métaphore, on vous a, comme on fait aux mulets, couvert les yeux pour vous faire tourner et vous atteler au manège de la noria : vous faites monter l'eau; mais ce n'est pas vous qu'elle désaltérera, ce n'est pas vous qui mangerez les fruits des terrains qu'elle arrosera, et si, aujourd'hui, vous essayez de vous arrêter, les coups de fouet ne se font pas attendre. Allons, hue I Joseph Prudhomme I allons, feignant, marche et tire, ou Ton te zèbre les côtes I
Et le peuple, que vous accusez en vain de votre malheur, ne vous a suivis que trop longtemps; c'esf vous qui l'avez livré à vos vainqueurs et à vos successeurs; il ne tardera pas à s'apercevoir que ceux-ci ne sont pas plus forts que vous, marchent comme vous au hasard et continuent à le faire
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tourner en rond et à l'égarer dans les maquis et dans les marécages. Une « nouvelle couche sociale 3> se dispose faire à gubir à vos successeurs le sort que vous avez subi. Vos maîtres d'aujourd'hui se divisent, sont divisés comme, vous, vous étiez divisés vous-mêmes, et, comme vous, ils seront renversés et remplacés par la « nouvelle couche », qui sera renversée et remplacée par une couche plus nouvelle, et toujours ainsi jusqu'à ce que la Providence, si elle nous pardonne, nous sauve par quelque coup que ni moi ni personne ne pouvons deviner ni prévoir aujourd'hui.
Prudhomme-Thiers et Prudhomme-Guizot, en se disputant le pouvoir sous Louis-Philippe, ont fini par détruire ce pouvoir; c'est ce qu'ont fait l'Assemblée de 1870 et les partis qui se sont disputés au lieu de s'entendre et de se réunir pour la mission qui leur était confiée : 4 Réprimer, contenir la génération présente; former et élever celle qui doit lui succéder. »
Or, Joseph, j'ai besoin de répéter, de temps en temps, que je suis républicain, et que c'est en quahté de républicain que j'attaque les pseudç et soidisant républicains qui ont déjà tué trois fois la république.
C'est également comme républicain que je constate, avec inquiétude et chagrin, que, à mesure que vous semblez accepter la république comme
forme de gouvernement, vos moeurs, chaque jour, s'en éloignent davantage.
Or une république qui n'est pas soutenue par les mœurs est condamnée d'avance à une courte durée.
Que faites-vous, en effet, ô Prudhomme, néorépublicain que vous êtes! Avez-vous arboré la simplicité, la tempérance, la frugalité, la probité, le respect de la famille et de la morale publique et privée ? Essayez-vous de vivre de votre arpent de terre? vous contentez-vous de brouet noir?
Vos femmes restent-elles chastement à la maison et filent-elles de la laine ?
Vos fils s'exercent^ils à ]a lutte? traversent-ils TEurotas à la nage ? gravissent-ils THymette ? se font-ils vigoureux, hardis, endurcis à la fatigue, à la soit à la faim ?
Hélas ! non, Joseph.
Vos femmes trsdnent dans la rue la soie et le velours et des robes dont chaque façon dépasse, quant au prix, celui que votre mère mettait à son entretien pour toute une année ; elles s'enquièrent de la couturière et de la modiste des impures que vous entretenez.
Vos fils se décoUètent et se fissent, jouent dans les tripots et dans les cercles, soupent avec les filles autrefois débauchées et enrichies par vous, et ne payent pas toujours leur écot.
Et si, par hasard, quelqu'un de ces jeunes hommes veut apprendre quelque chose, il apprend à parler, et c'est tout, et, dans la vie, il ne s'affilie
pas aux honnôles et aux capables, mais parie pour ceux qui savent filer et biseauter les cartes et fairç sauter la coupe.
A quel titre, de quel droit vous et vos enfants, ô Joseph I seriez-vous encore la « classe dirigeante » ?
A quel titre et de quel droit prendraient ce rôle ceux qui vous ont remercié et remplacé et qui se contentent de faire ce que vous avez fait, avec cette nuance qu'ils le font un peu plus grossièrement et en affamés ?
Nous ne pouvons concevoir qu'une espérance :
c'est qu'il s'élève peut-être sans bruit et dans l'ombre une génération forte et virile, éparpillée aujourd'hui les uns dans les écoles, où ils étudient et ne s'occupent pas à donner des leçons au pouvoir, les autres dans les ateliers ou derrière les charrues, demandant non aux orateurs et aux journaux^ non aux avocats de bec et de plume, mais à des études sérieuses, à l'expérience, à l'histoire, au bon sens, des idées justes et pratiques, et s'apprenant à aimer la famille et la patrie, à obéir aux lois et à n'obéir qu'aux lois, ce que personne ne fait aujourd'hui.
En attendant, vous avez tort de vous étonner et de vous indigner que le peuple, auquel vous avez livré le pouvoir du nombre, le suffrage si fausse • ment dit universel , hésite , passe de droite à
gauche, et revienne de gauche à droite, pour retourner à gauche. Divisés entre vous, que vous êtes, il vous suit encore un peu par habitude.
Et vous, Tex-classe dirigeante, et les différentes couches de vos successeurs, vous l'avez toujours trompé, égaré et amusé de mensonges, de mirages, de feux follets. Il est ahuri, découragé, irrité. Il ne vote plus pour^ mais contre.
Il est comme un malade qui se retourne sans cesse dans son lit ; après avoir essayé tous les 'médecins et toutes les médecines, il pagse aux charlatans, des charlatans aux sorciers et aux thaumaturges, puis il mettra tout ce monde dehors et essayera de se soigner lui-môme.
Peut-être réussira-t-il ? peut-être tombera-t-il complètement dans l'anarchie, et alors il viendra un sauveur, un despote acclamé avec enthousiasme, et le tour, le rond sera à recommencer.
Voyez comme ceux que vous avez laissés s'emparer du pouvoir sont déjà débordés; vous vous êtes accrochés à eux lorsque, vous apercevant, du moins quelques-uns d'entre vous, que cette pente que vous descendiez gaiement est un précipice; vous vous êtes accrochés à eux comme le voyageur précipité et roulant vers l'abîme se cramponne à un buisson épineux qui lui déchire les mains et ne fait que retarder sa chute.
Nos prétendus hommes politiques, en chasse des
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honneurs et de l'argent, trop faibles ou trop paresseux, ou trop ignorants pour partir seuls chacun avec son fusil et parcourir les sentiers de la forêt ou les aspérités de la montagne, ont appelé pour les faire chasser à leur bénéfice, en leur promettant une curée abondante, tous les oiseaux de proie de tout genre.
Faucons, vautours, éperviers, buses, pycargues, tiercelets, gerfauts, milans, crécerelles, pies-grièchés, émérillons, hobereaux, rochiers, kol)ez, sacres, émouchets, oiseaux niais et héjaunes, oiseaux sors^ oiseaux hagards^ ils les ont dressés, d'abord avec une ficelle et des grelots à la patte; ils les ont chaperonnés, c'est-à-dire ils leur ont couvert la tête d'un cuir ou d'un drap rouge abaissé sur les yeux, qui ne leur permet de voir que ce que le chasseur veut qu'ils voient et quand il le veut; on les a accoutumés à « se tenir sur le poing » ; on les a exercés, affamés, excités, en employant le « leurre », c'est-à-dire « une représentation de la proie ».
Mais, le gibier pris et rapporté, il n'était pas assez abondant, ou les chasseurs étaient euxmêmes trop nombreux, trop affamés ou trop gourmands, et on n'a pas fait aux oiseaux la curée espérée; les oiseaux désappointés font entendre leurs cris variés, aigres, aigus, stridents, furieux; ils ne veulent plus se tenir sur le poing ni y revenir, ils sont dégoûtés de vos « leurres ». Ils arrachent les sonnettes de leurs pattes, ils déchirent les chapeaux, ils s'échappent, montent en tour-
noyant, et chacun, redevenu sauvage, va chasser pour son compte. Gare aux pigeonniers, gare aux garennes et aux poulaillers 1
Joseph Prudhomme ! vous avez fait de jolie besogne.
Post-scriptum. — C'est vous, monsieur Prudhomme, qui, sous le pseudonyme de Henricy, venez de manifester une opinion sauvage en plein conseil municipal de Paps.
Il est mort dernièrement un homme doué d'une grande intelligence, cultivée par un travail persévérant.
Claude Bernard était un savant, un vrai savant, un chercheur et un trouveur; c'était de plus un caractère honnête et un esprit élevé. Il a illustré sa vie laborieuse par des travaux qui ont enrichi le tréisor des connaissances humaines.
Il était question de lui élever un monument dans les lieux témoins de ses savantes études et de ses leçons fécondes.
Eh bien, sur la proposition faite au conseil municipal de Paris de contribuer à l'érection de ce monument pour une somme modeste, vous cachant sous le pseudonyme de Henricy, vous avez, très malheureusement pour vous, attaqué et le projet, et la gloire et la doctrine du savant et du philosophe regretté; le conseil municipal a haussé,' heureusement pour l'honneur de Paris, deux fois autant d'épaules qu'il se trouvait de membres présents, et a voté la souscription.
Vous êtes fidèle aux traditions, monsieur Joseph Prudhomme, et constant à vous-même, surtout dans vos inconstances. C'est vous qui, en 1794, lorsqu'on guillotina le grand et illustre chimiste Lavoisier, répondîtes à quelqu'un qui risquait une objection :
« La République n'a pas besoin de chimistes. »
Un de ces mots immortels qui illustreront à jamais votre mémoire, comme un autre que vous avez prononcé en 1835, en recevant un sabre d'honneur :
« Ce sabre est le plus beau jour de ma vie; je jure de ne le tirer que pour défendre nos institutions, ou, au besoin, pour les combattre. »
C'est vous qui refusâtes, en 1794, à Lavoisier, un sursis de quelques jours, qu'il demandait pour achever la description d'une découverte importante et la laisser à la science.
En fait de monument à un médecin, je m'attends à vous voir renouveler un de ces matins, pour affirmer votre foi et votre zèle de néo-pseudo-républicain, la proposition qui reparait de temps en temps d'en élever un à Marat.
C'est surtout à une époque aussi troublée, aussi faussement, hypocritement et bêtement passionnée que la nôtre, que, pour Claude Bernard comme pour les autres vraiment grands et vraiment illus- • très, le plus sûr est de s'élever à soi-même son monument par ses œuvres.
C'est bien sincèi'ement que je regrette les beaux carrés de papier blanc et la bonne encre que j'ai perdus, pendant de longues années, à plaindre les peuples du despotisme des rois, empereurs, sultans, shahs, hospodars, etc., guerriers, cueilleurs de palmes, moissonneurs de lauriers, héros, etc., qui, sous prétexte de gloire, déchaînent sur ces peuples tous les maux de la guerre, qui est toujours un horible malheur pour le peuple vainqueur autant, au moins, que pour le peuple vaincu. Je dis au moins, car le vaincu a quelques tristes chances, grâce à son impuissance momentanée, de rester en paix pendant un certain temps, tandis que le peuple vainqueur voit son glorieux maître, mis en appétit de lauriers, le jeter dans de nouvelles aventures.
Pourquoi plaindre et défendre les peuples? et à quoi bon?
Les hommes aiment ça. Ils réservent toute leur
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admiration, toute leur tendresse pour ceux qui leur font du mal ; c'est à ce seul signe qu'ils reconnaissent leurs maîtres et qu'ils les trouvent légitimes. Des peuples, descendons un moment aux individus ; avez-vous jamais vu les maîtres doux, justes, humains, patients, être bien servis? Non, les domestiques se disent : « Le maître, le vrai maître, est un homme sévère, capricieux, exigeant, dur^ hautain; celui que je sers n'est rien de tout cela; il n'est donc pas* de l'espèce des maîtres; alors pourquoi est-il maître? C'est un usurpateur, une canaille et un imbécile. » Et il réserve son obéissance, son humilité, son travail, son exactitude, pour le vrai maître qu'il réussira à trouver, en même temps que le plaisir d'avoir à se plaindre tout bas à l'office du tyran qu'il respecte et auquel il obéit.
Voyez les mythologies de tous les peuples : ils se créent des dieux méchants et cruels.
Plutarque nous dit que les Carthaginois sacrifiaient à Saturne leurs enfants. Assiégés par Agathoclès, ils imputèrent leurs malheurs au changement de la coutume de consacrer leurs propres enfants et de leur substituer des enfants étrangei s achetés ou enlevés; ils revinrent aux principes et immolèrent deux cents jeunes garçons des meilleures familles tirés au sort.
L'historien Lampride nous raconte qu'Héliogabale faisait rechercher de beaux enfants pour les
faire sacrifier à ses dieux par des magiciens.
On lit dans l'apologie de Tertullien que cette abominable coutume se pratiquait encore secrètement de son temps.
Aristonien, Messénien, égorgea, en l'honneur de Jupiter, trois cents hommes, entre lesquels Théopompe, roi de Macédoine.
Amurath, dit Montaigne, immola six cents jeunes Grecs à l'âme de son père.
Les ambassadeurs mexicains offrirent à Fernand Cortez trois sortes de présents, en cette manière : « Seigneur, voici cinq esclaves. Si tu es un dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange-les, et nous t'en amènerons d'autres. Si tu es un dieu débonnaire, voici de l'encens et des plumes. Si tu es homme, prends les oiseaux et les fi'uits que voici. »
Les plus humains des peuples anciens croyaient honorer les dieux et leur faire grand plaisir en répandant le sang des bœufs et des brebis sur leurs autels.
Odin, le dieu Scandinave, et sa femme Frigga et leur fils Thor, président à la guerre et aiment les sacrifices humains. Odin est représenté avec deux corbeaux, un sur chaque épaule; il les envoie au loin pour lui rendre compte des endroits où l'on se bat et où il y a des cadavres. Le nom de ces dieux est conservé dans la langue de plusieurs peuples du Nord.
Le jeudi, jour consacré à Thor, s'appelle encore Thursday en anglais, comme, en France et en Italie, mardi et Martedi sont le jour de Mars.
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Le vendredi, jour consacré à Frigga, la Vénus Scandinave, s'appelle en anglais Friday, en allemand Freytag , comme, nous et les Italiens, nous appelons ce môme jour vendredi et Venerdi^ le jour de Vénus.
Les Hébreux ne se contentaient pas tous des offrandes de taureaux, de brebis et de bœufs sur les hôtels de Jéhovah.
« Exode, XXXII, 26. Moïse, se tenant à la porte du camp, dit : <c Qui est pour l'Etemel? Qu'il vienne avec moi. » Et tous les enfants de Lévy s'assemblèrent autour de lui.
» 27. Et il leur dit : « Ainsi a dit l'Etemel, le Dieu d'Israël : « Que chacun mette son épée à son » côté, passe et repasse de porte en porte par le » camp, et que chacun de vous tue son frère, son T» ami et son voisin. :»
» 28. Et les enfants de Lévy firent ce que Moïse avait dit, et, en ce jour-là, il y eut environ trois mille hommes du peuple qui périrent.
T^ 29. Car Moïse avait dit : « Consacrez aujour- » d'hui vos mains à l'Etemel en tuant vos fils et vos » frères, afin que vous attiriez sur vous la bénédic- » tion. i>
Aussi, quand vint le doux Jésus qui disait :
a Aimez-vous les uns les autres, » ils lui rirent au nez, le plaisant Dieu I et ils le mirent en croix.
Pendant longtemps, n'a-t-on pas cru honorer Dieu et faire des actes de foi (autodafés) en faisant brûler des hommes? Les croisades, les masacres des huguenots, des Albigeois, des Vau-
dois, appartiennent à l'histoire très moderne; la. révocation de Tédit de Nantes, cette grande œuvre du bon Henri IV, et les dragonnades et les massacres des protestants ont eu lieu il n'y a pas deux cents ans; et Louis XIV, au moment de ses revers, fjBdsant allusion à ces actes de fanatisme imbécile et cruel, ne disait-il pas : « Comme Dieu me traite, après ce que j'ai fait pour lui ! »
Ce qu'ils font pour leurs dieux, les hommes le font pour leurs maîtres, rois, empereurs, sultans, etc. Voyez ceux dont la mémoire s'est ©onservée à travers les âges, ceux qu'on appelle glorieux, héros, grands hommes, ceux qu'on admire, qu'on vénère, qu'on adore et qu'on propose pour modèles aux autres souverains : c'est Alexandre ; les documents me manquent pour faire le compte de ce c grand homme », qui fut dieu de son vivant; mais je puis faire le compte de Pompée et le compte de César, qui ne le furent qu'après leur mort, du moins César. J'en trouve les détails dans Pline l'Ancien. Remarquons en passant que ce n'était pas assez pour les Romains que leur premier roi fût fils de Mars, le dieu de la guerre, ils voulaient encore que Romulus eût sucé le lait d'une louve.
« Pompée, dit Pline, bâtit un temple à Minerve du produit des dépouilles des peuples vaincus, et, dans ce temple, on lisait cette inscription envoyée par lui-même :
« Pompée le Grand, après avoir terminé une guerre de trente ans, après avoir vaincu, mis en fuite, ou tué douze millions cent quatre-vingt-trois mille hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, etc., acquitte le vœu qu'il a fait à Minerve, votum Minervsa. » {Hominis natura, XXXVII.)
Quant à César, il ne s'en cache pas davantage : il a tué onze cent quatre-vingt-douze mille hommes. Et notez que ni Pompée ni César ne parlent de ceux qui ont péri par leur fait dans les guerres civiles, ce qui leur ferait encore un joli appoint et un autre appoint non moins joli si l'on réfléchit qu'(Mi ne peut tuer quelques millions d'hommes à « l'ennemi » sans que celui-ci tue quelques-uns des vôtres. Eh bien, Pline, qui s'indigne avec raison de ces massacres, ce grand attentat contre l'humanité, tantam humani generis injuriant^ n'en éprouve pas moins la plus grande admiration pour Pompée et pour César.
Cependant, ferait-on autrement que celui de ces héros l'éloge de la peste, de la famine, du choléra : il a tué tant d'hommes en tant de temps?
Revenons chez nous :
Louis XIV, le règne le plus glorieux, le roi le plus admiré, le plus adulé, le plus idolâtré.
Madame de Sévigné écrivait de lui : « Il n'est plus question de retour, tant le roi prend de plaisir à
ia guerre, c'est-à-dire à jouer aux quilles contre quelqu'un de ses « chers frères » ou « beaux cousins -p; les quilles sont les soldats, et les boules des boulets de canon. »
La partie est finie, beau cousin, comptons nos morts. Je vous ai tué deux cents hommes de plus que vous n'avez tué des miens. Donnez-moi trois vtUes. Je' me couronne de lauriers, et je vous invite à souper. La paix est faite et nous redevenons amis. Votre revanche quand vous voudrez.
La France, diminuée, ruinée, affamée, épuisée, et tout cela finit par l'apothéose de Louis XIV.
Revenons à notre temps : Napoléon, pendant un règne de onze ans, de 1804 à 4815, éblouit la France, éblouit, effraye, exaspère l'Europe. On évalue le nombre des Français tués dans les guerres qu'il suscita à un million d'hommes. A la fin, deux invasions, et la France diminuée de territoire, épuisée d'hommes et d'argent.
On sait ce que les Français, qui avaient admiré Louis XIV le Grand, supporté Louis XV le Bien- Aimé, ont fait de Louis XVI ; c'est ainsi qu'ils ont renvoyé Louis-Philippe, prince sage et pacifique; mais comment tolérer un roi soliveau?
La Providence écouta leurs plaintes et donna à couver à ce coq gaulois un œuf d'aigle, un peu < mâtiné » de vautour.
Il y avait longtemps qu'un roi ou empereur n'avait enlevé les enfants aux mères, les maris
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aux femmes, les jeunes gens à leurs fiancées, pour les mener au loin tuer et se faire tuer; il y avait longtemps qu'on n'avait vu l'étranger à Paris; ça ne pouvait pas durer; on regrettait l'Empire. Thiers, Béranger, Victor Hugo déifiaient Napoléon. Aussi, quand apparut un Napoléon qui devait nous rendre et la guerre et l'invasion de la France par l'étranger, le peuple français débuta dans l'exercice du « suff'rage universel » par l'exaltation de Louis- Napoléon presque à l'unanimité. Son espoir ne fut pas trompé. Napoléon III nous donna la guerre et l'invasion, et, chose étrange! c'est si bien ce que les hommes aiment que les fléaux, le despotisme, le mal qu'on leur fait, qu'il y a encore des bonapartistes en France.
Aujourd'hui que nous sommes en république, comment entend-on la liberté?
On est heureux, fier du suffrage universel.
Quand le chef de TEtat indique des candidats, leur affaire est bâclée, on les repousse avec* ensemble. Obéir au chef de l'État, au gouvernement actuel! Allons donc! pour qui nous prend-on? Nous sommes libres, et alors on- obéit à une douzaine d'avocats qui, de Paris, désignent des candidats qu'on ne connaît pas et pour lesquels on vote aveuglément et avec enthousiasme.
Et quels sont ces avocats qui inspirent tant de confiance, une si stricte obéisance?
Ce sont ceux qui ont follement et cruellement et inutilement prolongé la guerre de 4870 dans l'intérêt de la prolongation de leur pouvoir et de
leur émargement; ceux qui ont envoyé tant de victimes à la mort sans souliers, sans vêtements, sans vivres et sans armes; ceux auxquels Thiers, leur idole aujourd'hui, reprochait avec preuves à Tappui de coûter à la France la moitié de ses pertes ei;i territoire, en argent et en hommes : leur idole avec raison, car il s'est offert à lui-même des sacrifices humains; personne n'a fait tuer autant de républicains vrais ou faux.
Ces avocats, ce sont les Gicérons de taverne qui ont enivré de leurs mensonges, de leurs « boniments », tant de pauvres imbéciles qui se sont j oints aux coquins, aux voleurs, aux incendiaires, aux assassins de la Commune et se sont fait tuer, car ces imbéciles sont les moins lâches, ou sont à Nouraéa.
Tandis que les orateurs, les « amis du peuple », les meneurs qui les ont jetés .dans la rue et sont restés cachés et à l'abri, vivent bien à Paris, sont gras et touchent les émoluments de bonnes places qu'ils se sont fait donner pour prix du sang ou de la liberté de leurs dupes.
Non, les hommes, même en révolution, ne sont pas des esclaves qui veulent rompre des fers; ce sont des domestiques capricieux qui aiment à changer de maître.
A bas Louis-Philippe! vive Louis Blanc!
A bas Louis Blanc ! vive Lamartine !
A bas Lamartine! vive Cavaignac!
A bas Cavaignac ! vive Napoléon III !
A bas Napoléon III! vive Flourens! vive
Vallès! vive Jourdel vive Gambettal vive Pyat! Et toujours comme cela.
Tenez, un exemple d'hier et d'aujourd'hui, pour voir de quelle façon les pseudo-républicains, les dupes de deux douzaines d'avocats amis du peuple, entendent la liberté.
Les ouvriers des mines de Montceau se sont mis en grève. Quelques meneurs, liseurs^de papiers rouges, ont endoctriné un certain nombre de niais; ils ont menacé, assommé au besoin ceux qui voulaient continuer à gagner par leur travail accoutumé le pain de leurs femmes et de leurs enfants; ils ont bu, ils ont chanté, ils ont cassé quelque chose, et ils ont notifié aux ingénieurs et administrateurs qu'on ne reprendrait l'ouvrage que si, à la fois, on augmentait leur salaire et on diminuait leurs heures du travail.
Je ne suis pas au courant de certains détails de leur situation. Travaillent-ils trop? ne sont-ils pas assez payés? Ça m'étonnerait, car la situation de l'ouvrier a cet avantage sur celle des employés de l'État, des militaires, des fonctionnaires publics, des membres des professions libérales, des petits rentiers, que l'élévation de leur salaire suit immédiatement l'élévation du prix des subsistances.
Mais enfin admettons qu'ils aient à se plaindre; un tel changement simultané, diminution du travail, élévation des prix, il faudrait savoir si les
combinaisons de l'industrie qui les emploie permettent cette brusque révolution ; il faudrait, si Ton accorde la diminution du travail, qu'on eût le temps d'augmenter le nombre des ouvriers et de leur demander ces heures perdues; il faudrait voir si ce surcroît de frais causé par l'augmentation des salaires ne grève pas le produit au delà de ce qui est possible; ces^ questions ne peuvent être résolues que par la discussion libre et pacifique entre patrons et ouvriers.
Mais, en tout cas, de quel droit, par la menace^ par la violence, la brutalité, empêcher de travailler ceux qui se contentent de leur situation ou qui n'ont pas pu amasser sur ce salaire prétendu insuffisant de quoi passer les jours sans travail dans les cabarets et les cafés?
La liberté est-elle le droit d'opprimer les autres?
Les meneurs de ces grèves ne justifient-ils pas ce qu'on a dit en 1848 de ceux qui, instituant les fameux ateliers nationaux, se prétendaient hypocritement les « organes "p de la « classe laborieuse »?
a Si on les écoute, que demande la classe laborieuse? Elle demande à ne pas travailler. »
Les avocats de bec et de plume grisent par des paroles creuses et retentissantes comme les tambours, — du vide et deux peaux d'âne sur lesquelles on frappe, — grisent les ouvriers en leur parlant de prétendus droits et en ne faisant jamais nulle mention des devoirs, pas même de leurs vrais intérêts.
Si on diminue les heures du travail de chaque ouvrier, il faut, pour retrouver la môme somme de travail, augmenter- le nombre des ouvriers; qu'il survienne une diminution dans les commandes, on en renverra un certain nombre, et il est peu probable que l'on conserve de préférence ceux qui se sont livrés à des menaces et à des violences sur leurs compagnons. Comment se faitil que tant de pauvres niais sacrifient le pain de leur famille aux petites ambitions de quelques brouillons qui entretiennent le pays en fermentation, pour se faire nommer ceci ou cela, et comme on l'a dit : mettre le feu à la maison pour faire cuire la côtelette de leur déjeuner*?
Qui est-ce qui a jamais assemblé des ouvriers pour leur faire comprendre que :
« La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres? »
Depuis qu'il est question de ce qu'on appelle à tort le « suffrage universel », c'est-à-dire depuis 1848, j'ai deviné d'abord, constaté ensuite les périls que cet état de choses devait faire courir et a fait courir à la France. J'ai infatigablement combattu -cette folie et ce mensonge; j'ai étudié, cherché, trouvé les arguments les plus invincibles : par la loi unique, ai}surde, désastreuse du nombre, les deux plus lâches l'emportent sur le plus brave, les deux plus ignorants sur le plus savant, les deux plus bêtes sur le plus intelligent, les deux plus coquins sur le plus honnête. « Deux cailloux valent mieux qu'un diamant, deux crottins valent mieux qu'une rose, » etc., etc.
Mais jamais je n'ai eu la fortune de trouver d'arguments aussi forts, aussi puissants que ceux que développent en ce moment à l'Assemblée nationale les partisans eux-mêmes du suffrage dit universel contre cette institution qu'ils ont inventée et préconisée.
Les invalidations d'élections, la cassation des arrêts de ce suffrage accusent d'une part la pression que l'autorité peut encore sur cette manifestation de la volonté du peuple roi ; il peut donc se tromper. Il s'est trompé avec un rare ensemble dans l'élection du prince Louis^ dans l'approbation presque unanime du coup d'Etat de 1852; il s'est trompé à propos de la guerre.
En 4874, le suffrage universel a nommé une Assemblée hostile à la République ; aujourd'hui, elle en nomme une républicaine et, en partie, plus que républicaine.
Il a dû se tromper une des deux fois : laquelle?
Mais voici que les membres de la majorité républicaine déclarent qu'il s'est encore trompé même en les nommant; car il a eu le tort d'élire, en même temps, un certain nombre de députés des divers partis non républicains.
£t on annule ces élections.
Il n'y a au monde que M. de Girardin qui se soit trompé aussi souvent.
D'autre part, la minorité, avec preuves incontestdlbles à l'appui, prétend que c'est une mauvaise plaisanterie de voir faire la guerre a aux candidatures officielles » par le parti qui, au pouvoir en 4870-4874, les a pratiquées avec le plus d'effronterie et qui n'a cessé, hors du pouvoir, de les pratiquer depuis par les journaux, par les réunions publiques ou privées, par les associations, par les intrigues de tout genre.
Il n'y a qu'une seule différence entre les candi-
datures officielles soutenues par le pouvoir et les candidatures officielles soutenues par le contrepouvoir : c'est que le premier engage à voter pour ses candidats et ne réussit pas toujours, et que le second ordonne de voter et est obéi aveuglément.
Ne rappelons qu'un seul exemple : le chassécroisé par lequel un comité de Paris a fait nommer à Paris, où personne ne le connaissait, le Lyonnais Barodet, et, à Lyon, le Parisien Ranc, qui n'était pas plûà connu à Lyon que M. Barodet n'était connu à Paris.
L'expression vraie et spontanée du suffrage de tous serait exposée à beaucoup d'erreurs et de dangers tant qu'on n'aurait pas supprimé l'ignorance, la crédulité, la bêtise* la vanité, l'avidité, etc. Mais enfin , pour avoir cette expression vraie et spontanée, il faudrait prohiber toute candidature, défendre toute réunion, toute association, tous comices, suspendre tous journaux trois mois avant les élections, faire prendre à domicile par des agents porteurs de boîtes fermées le vote de chaque individu, exiger la résidence de tout éligible au moins depuis dix ans, faire nommer par chaque commune un des siens qui irait au cheflieu prendre part à la nomination d'un habitant du département, également domicilié depuis dix ans, en un mot, faire le contraire de ce qu'on fait; alors vous approcheriez de l'expression vraie du suffrage universel, qui cependant ne laisserait pas, je le répète, dans beaucoup de cas, de commettre beaucoup d'erreurs.
Personne n'oserait appliquer la théorie du suffrage universel à ses propres affaires, c'est-à-dire compter sans les peser les opinions même de ses amis.
Personne n'oserait choisir une paire de bottes sur la décision de tous les passants indistinctement qui se trouveraient dans la rue au moment de l'achat.
Ce n'est pas le seul défaut des candidatures officielles et contre-officielles qui, sous des noms différents, sont absolument la même chose, c'està-dire un effort pour influencer, diriger, corrompre les opinions et les votes.
Au moment des élections, les candidats et leurs partisans, par les jourôaux, par la parole, s'attaquent, s'invectivent, se vilipendent, s'insultent, se diffament, se calomnient, se jettent de la boue.
Très petit est le nombre des candidats qui se présentent au lieu où ils ont passé leur vie, où on les connaît bien, où ils pourraient par leurs actes, par la notoriété de leur existence, être défendus contre les bruits, les inculpations, les potinsy les ramages.
Après la bataille, le vainqueur n'est pas moins déchiré, pas moins meurtri, pas moins sali que le vaincu ; puis viennent, à l'Assemblée, les validations et invalidations, les discussions, les attaques* et les ripostes, les injures, les imputations, les accusations mutuelles.
Si bien que nos Assemblées, qui doivent être l'élite du pays, le premier choix, le dessus du pa-
nier, se composent de gens dont on dit beaucoup plus de mal que de tous ceux qui restent en dehors et dont on ne parle pas ou dont on parte à voix basse. En un mot, il semble, bien à tort, qu'ils seraient de tous les Français ceux qui méritent le moins le poste honorable auquel ils sont élevés.
A voir les émotions qu'éprouvent, au moment des élections, et les hommes au pouvoir et ceux qui aspirent à les remplacer; car c'est toute la politique, et à cette politique on sacrifie la France, on comprend l'incertitude du courant qui entraîne le& suffrages^ on comprend que c'est un jeu, et chaque joueur est anh^lant et s'efforce de se rendre les chances favorables, interpellant la bille lancée dans le cylindre, lui adressant des câlineries, des exhortations, des injures, essayant de souffler dessus, de faire pencher la table, de tricher, et y réussissant quelquefois.
Or, si c'est un jeu, si c'est un hasard, si Ton y peut tricher, si l'on y triche quelquefois, accusation que s'adressent mutuellement les invalideurs et les invalidés, ne serait-il pas mieux de substituer à ce jeu un autre jeu auquel le hasard seul aurait part, le hasard étant impartial?
Je ne joue pa^ je n'ai jamais joué, j'ai toujours eu assez d'imagination et trop peu d'argent pour adopter cette façon niaise de dépenser le peu que j'en avais.
Mais, en théorie, j'ai toujours trouvé un jeu moins dangereux — la roulette proscrite qui se jouait publiquement sous l'œil de l'autorité — que les jeux
tolérés qui se jouent dans les cercles, où il se trouve toujours des habiles et quelquefois des grecs et des filous.
Si bien qu'un observateur disait un jour :
— Le jeu est un vice et un danger; il y a cependant des gens qui ont raison déjouer.
— Qui donc?
— Les grecs et les filous.
On ne triche pas à la roulette, par une raison simple et la seule convaincante : c'est que les directeurs administrateurs n'ont pas besoin de tricher pour gagner ; les combinaisons que les joueurs, que les pontes connaissent, sont ^tablie? de telle façon que la banque joue à coup sûr; par suite de quoi il est évident qu'on ne gagne pas au jeu, quoiqu'on y emprunte quelquefois des sommes qu'on rend tôt ou tard ; de sorte que je suis convaincu que, si le banquier daignait s'occuper des détails d'une spéculation tout à fait certaine dans son ensemble, en voyant un joueur ponter pour la première fois, il ferait des vœux et tricherait, si c'était possible, pour qu'il gagnât ce premier coup.
Je proposerai donc à ceux qui aiment le jeu de la politique de substituer au jeu du suffrage dit universel, auquel tout le monde est d'accord qu'on peut tricher et qu'on triche, un jeu inflexible, où le hasard ne peut être influencé ni dirigé.
Cette forme- de gouvernement, du reste, n'est pas sans exemples et sans précédents.
Les anciens l'appliquaient volontiers ; l'élu désigné par le sort ne peut beaucoup s'enfler de son
succès, et ses concurrents ne sont pas humiliés. Et là prudence humaine est sujette à bien des hésitations, des défaillances et des erreurs. Il est plus prudent- souvent de prendre au hasard et résolunaent un parti que d'avoir recours à des discussions intéressées et fallacieuses qui faisaient dire à un magistrat : c La plupart des causes sont par elles-mêmes claires, limpides, faciles à juger, et ne deviennent obscures, embarrassantes, douteuses qu'après les plaidoiries des avocats. »
Chez les Grecs et les Romains, on tirait au sort le roi.
Régna vini sortiere talis,
(Horace.)
Les sorts de Prœneste et d^Antium sont célèbres, ainsi que les sorts virgiliens et les sorts des saints^ que l'on consultait en ouvrant au hasard ou V Enéide ou la Bible.
Saint Augustin se décida sur sa carrière après avoir ainsi interrogé les épîtres de saint Paul.
En France, la ville de Marseille, par une délibération de tous les chefs de famille, assemblés en présence de l'évêque, du « Viguier » et des consuls, arrêta, le 18 octobre 1652, que, pour faire cesser les intrigues, les discordes, les erreurs, les troubles causés par Télection des magistrats, ils seraient à l'avenir désignés par le sort, délibération et arrêt qui furent approuvés par le roi, et l'ordonnance imprimée porte pour tête :
Règlement dv sort.
Je parlais dernièrement des « fonctionnaires indépendants et des baïonnettes intelligentes », en constatant comment j'avais été d'accord sur ce sujet avec Cavaignac.
Une des causes de la chute de Louis-Philippe a été la prétention de la plupart des fonctionnaires, à la recherche d'une popularité sotte et malsaine, de blâmer plus ou moins hautement les actes du gouvernement et de s'attirer ainsi l'admiration des imbéciles et mettre leur enjeu à cheval sur deux couleurs.
Gela se prolongea sous l'Empire, et j'ai entendu un fonctionnaire supérieur dire après le coup d'État de 1852 et la nomination de l'Empereur : « Le coup d'État est un crime. Ne pas croire que je l'approuve et que j'aime, que j'estime ces gens-là ; bien loin de là, et, s'ils ne me fichaient pas vingt mille francs par an, vous ne me verriez pas avec eux. »
Dans la séance scandaleuse de nuit où les soidisant républicains ont si mal dissimulé qu'ils veulent faire du suffrage universel une roulette où il n'y aurait que des cases rouges;
Où MM. Rouher et Gambetia se sont prouvés l'un à l'autre :
Que l'Empire nous a amené la première moitié de nos désastres et de nos misères,
Et que le parti soi-disant républicain nous a amené l'autre moitié ;
En quoi ils avaient raison tous les deux, et nous le savions;
On a été frappé de voir M. Rouher, dans l'intérêt
difficile d'une défense personnelle peu réussie, sacrifier son ancien maître et prétendre, en comptant un peu trop sur le défaut de mémoire des Français, qu'il avait été personnellement opposé à la guerre.
Je me suis rappelé un exemple plus noble, plus chevaleresque.
En 1649, en Angleterre, lors du jugement de Charles P% les comtes de Richemond, de Harford, de Southampton, de Lindsay, adressèrent aux communes un écrit dans lequel ils disaient :
« Nous avons été les conseillers du roi, et nous avons concouru, par nos avis et nos actes, aux démarches dont on fait un crime à notre maître; aux yeux de la loi, aux règles de l'équité, aux lumières de la raison, s'il y a crime, nous sommes seuls coupables et nous devons répondre seuls de ce qui sera condamné. Nous nous présentons volontairement à la justice, nous soumettant aux jugements à intervenir, acceptant toute condamnation et protestant, au nom de la loi et de la justice, contre toute responsabilité injustement intentée au roi. »
M. Rouher a eu raison contre M. Gambetta, et M. Gambetta a eu raison contre M. Rouher. Mais chacun d'eux n'a eu raison que contre l'autre.
chacun va a paris, moi je he contente de me rappeler les derniers voyages que j'y ai faits
Paris I
J'arrive à Paris, je demande à la première personne de connaissance :
— Que fait-on en ce moment? De quoi s'occupet-on ? A quoi s'intéresse-t-on ?
On me répond :
— Les auteurs d'un nouvel opéra-comique voudraient que le ténor Capoul coupât ses moustaches ; il s'y refuse jusqu'à présent ; les auteurs et le directeur insistent. On ne sait qui l'emportera.
— Et encore?
— M. Eugène Chapus, rédacteur en chef d'un journal de modes, se prononce pour les nouveaux chapeaux appelés nids de pierrots... et blâme sévèrement la conduite politique de Lamartine.
Nous nous occuperons de cela un peu plus tard; mais je vais d'abord faire un pèlerinage aux di-
verses stations et aux chemins où se passa autrefois ma verte jeunesse.
Allons d'abord revoir une maison à l'angle de la rue du Rocher et de la rue de la Bienfaisance : c'est dans cette maison que Stéphen connut Magdeleine. Il existait au fond de la cour un jardin auquel on montait par un vieil escalier couvert de mousse ; il y avait sept marches qu'il franchissait en deux bonds quand il espérait trouver Magdeleine au jardin, et qu'il redescendait lentement et tristement quand son espoir était trompé ou quand il fallait la quitter. C'est là qu'étalaient leur feuillage les vieux tilleuls sous lesquels il avait construit un banc de verdure pour elle et pour lui, et qu'il avait installé une balançoire pour le petit frère et la petite sœur de Magdeleine.
Peut-être retrouverons-nous la pierre descellée dans le vieux mur, sous laquelle de si longues lettres trouvaient un asile, et la haie de liserons, de volubilis aux cloches roses, blanches, violettes, que Stéphen avait semés.
Dans la maison, les parents de Stéphen occupaient le premier étage, dont le loyer, en ce temps-là, coûtait sept ou huit cents francs; le père de Magdeleine habitait le second. Stéphen avait sa chambre tout en haut de la maison; c'était un prétexte suffisant pour vivre une partie de sa vie dans l'escalier. Passer vingt fois, quarante fois par jour devant la porte, la chère porte, s'y arrêter un moment, écouter les bruits, tâcher de les discerner, de les comprendre ; puis faire lui-même, en repre-
nant sa course, un bruit qu'elle pût entendre et reconnaître.
Aurait-on changé la sonnette? cette sonnette qu'il tenait si longtemps dans la main sans oser la tirer, tremblant, hésitant, oppressé, quand il avait une raison ou un prétexte de se présenter ; puis il lui arrivait de la tirer deux fois, trois fois, si doucement, qu'elle ne rendait aucun son.
Dans cet escalier , Stéphen a fait autant de chemin qu'il y en a dans le tour du monde ; et, dans la petite chambre d'en haut, il a écrit des milliers de vers qu'il déchirait ensuite, sans oser les montrer à celle qui les avait inspirés.
Plus tard, quand, exilé, il eut quitté la maison, combien de fois il venait voir de loin briller et s'éteindre la lumière dans la chambre de Magdeleine et attendre une lettre qu'on lui jetait quelquefois pa,r la fenêtre, lorsque tout le monde était endormi. Il y avait alors, en face de la maison, une grande plaine verte et abandonnée, où il passa la nuit entière, une fois qu'il dut attendre les premiers rayons du jour pour trouver la lettre qui s'était perdue dans l'obscurité.
Il faudra aussi que j'aille voir le collège Bourbon, où j'ai été élève et où j'étais professeur- suppléant en 1830; je me souviens que, lorsque le censeur Clerc, un excellent homme qui doit être mort depuis longtemps, m'annonça que ces fonctions m'étaient confiées, nous allâmes ensemble visiter les classes, et que nous trouvâmes dans la classe de cinquième mon nom gravé profondément au
canif dans un vieux banc de chêne ; il y avait là pour une semaine entière de travail. On effaça en Tenlevant c^ monument de mon passage par cette classe, qui aurait éveillé chez les élèves des souvenirs nuisibles à l'exercice de ma nouvelle dignité.
Ah I n'oublions pas la rue Rochechouart, j'y ai demeuré deux fois : la première avec mes parents, lors démon entrée au collège, et longtemps avant la rue du Rocher; la seconde à la fin de mes études et avant mon admission au collège comme professeur.
Le premier logement était en bas de la rue ; le second tout en haut, près de la barrière.
J'étais entré là chez un nommé Brasseur, qui y avait institué une pension ; j'y présidais les classes de latin, et, pour Stéphen, c'est une des époques les plus rudes et les plus heureuses de sa vie.
On lui avait promis des appointements dans un avenir qui reculait toujours, provisoirement, et ce provisoire dura jusqu'à la fin; il était nourri et logé ; et comment nourri 1 et comment logé I II ne se souvient de la nourriture que sous ce doubla rapport qu'elle était mauvaise et insuffisante. Le logement était une mansarde avec un lit de sangle dont l'unique matelas remplaçait l'épaisseur par la dureté. Il y avait une fenêtre de quatre vitres dont une en papier ; mais, en l'ouvrant, il apercevait deux grands peupliers qui lui rappelaient la campagne et la liberté.
Il s'était réservé un tiers de journée par semaine, le vendredi, parce que, ce jour-là, on conduisait
presque toujours Magdeleine à un théâtre de banlieue récemment construit, dont son père était actionnaire. Ce jour- là, comme s'il avait attendu le dîner, il aurait été en retard pour le spectacle, il ne dînait pas à la pension, quand il était riche, c'est-à-dire quand il possédait quelques sous au delà du prix de l'entrée au théâtre ; il dînait délicieusement d'une pomme et d'un morceau de pain; d'autres fois, il ne dînait pas du tout, et, dans ce dernier cas, ce qui le chagrinait seulement, c'était la crainte que son estomac, qui trahissait ses exigences par des tiraillements, ne le rendît pâle et ne le fît paraître laid aux yeux -de Magdeleine.
Mais, arrivé au théâtre, si Magdeleine y était, tout était sauvé, tout allait bien; il était bien rare que la pièce qu'on jouait ne renfennât pas quelque allu^on que les deux amants s'appliquaient par un regard ; puis on réussissait parfois, dans la confusion de la sortie, à échanger une lettre; mais, d'autres fois, la pluie ou quelque autre cause empêchait Magdeleine d'être au théâtre; ô le théâtre vide* et la vie déserte pendant toute l'autre semaine qu'il fallait traverser.
Le peu d'argent qu'avait Stéphen venait du premier ouvrage qu'il avait écrit; un professeur lui avait donné à traduire en français un gros volume latin, lui avait payé ce travail d'un mois un louis et l'avait fait imprimer sous son nom ; jamais argent ne fut gagné avec tant de plaisir, reçu avec tant de reconnaissance et ménagé avec tant d'avarice.
Cette vie était trop heureuse pour pouvoir durer.
Un vendredi, Stéphen . avait réussi, à force de recherches, de soins, de combinaisons, à se faire un extérieur assez convenable; l'encre avait rendu le lustre aux coutures blanchies de l'habit et aux bords rougis du chapeau. Il allait sortir, lorsque Brasseur lui barra le passage, lui annonçant qu'il devait sortir lui-même ce jour-là et que lui Stéphen resterait à la maison. Appel aux conventions, à la justice, tout fût inutile. Stéphen sortit néanmoins; mais le soir, en rentrant, il trouva Brasseur ivre, qui lui dit des injures. Stéphen répondit avec dédain. Brasseur prit son sabre de garde national, Stéphen saisit une chaise, et un combat eut lieu, après lequel, au milieu de la nuit, Stéphen sortit vainqueur, mais sans asile et sans pain.
Il faudra revoir les deux maisons de la rue Rochechouart.
Il ne faudra pas oublier non plus la maison de la rue Vivienne, dont le propriétaire, M. Thayer, ancien sénateur, reconnut peu de mois avant sa mort, et trente ans après que j'avais quitté la maison, que l'atelier que j'y occupais était au quatorzième étage, ce qu'il avait nié tout le temps de mon séjour.
C'est là que je glissai sur le toit jusqu'à la gouttière, en allant y chercher mon chien Freyschûtz, qui, s'y étant aventuré à la poursuite d'un chat, ne pouvait plus remonter et m'appelait à son secours en gémissant.
Un domestique chinois, ApoUo Varaï Napoimbo, que j'avais alors, nous sauva tous deux en me
jetant une corde , au moyen de laquelle nous remontâmes sur la terrase.
Un pèlerinage aussi à la rue de la Ferme- des- Mathurins, où je succédai aux deux Johannot dans leur atelier.
J'irai revoir certainement, rue de la Tour-d'Auvergne, ce petit corps de logis qu'on avait bâti pour moi dans un jardin ; c'est mon dernier domicile à Paris. Le jardin n'était pas grand, mais-j'y avais pourtant d'assez belles roses.
J'ai longtemps aimé Un tout petit jardin sentant le renferiûé.
Ce quartier était alors désert ; j'avais annexé la rue de la Tour-d'Auvergne au jardin, et je m'en étais emparé complètement.
J'y recevais des visites, j'y circulais en pantoufles et en robe de chambre, parfois même en manches de chemise.
Un jour que, dans ce dernier costume, j'attendais devant la porte je ne sais plus quel ami, ou peut-être un soldat qui venait m'aider à arroser mon jardin, je remarquai une femme qui marchait dans la rue et allait bientôt passer deyant moi. C'était Tété; le milieu du jour était dépassé, et un soleil ardent tombait presque d'aplomb sur la rue, de façon cependant à y laisser une large bande d*ombre. Cette femme marchait dans la ligne de soleil que les autres passants évitaient, et e^lle tenait à la main une ombrelle fermée. Elle était encore jeune et assez belle, quoique d'une beauté
un peu massive et... je n'écrirai pas l'autre mot. Arrivée en face de moi, elle traversa la rue et marcha droit sur la porte ; là, elle s'adressa à moi, sembla me reconnaître et me dit :
— N'étes-vous pas monsieur A. K...?
Je saluai en signe d'affirmation.
— J'ai à vous parler.
— Est-il indispensable que ce soit dans la rue?
— Entrons chez vous.
Je m'incline pour la faire passer devant moi.
— Non, montrez-moi le chemin.
Je marche donc devant elle, et, arrivé à la loge de la portière, je me penche pour prendre ma clef.
Cependant, sans me retourner, je sentais que cette femme marchait derrière moi, très près de moi; et, sans y attacher d'importance, je remarquais qu'il y avait quelque chose d'étrange à cela. Il est plus naturel qu'une femme qui va chez un homme inconnu, évite, si elle le peut, de montrer son visage à la portière. Celle-ci, au contraire, qui aurait pu passer de l'autre côté de la cour, me suivait jusqu'à la porte de la loge, et je me retournai pour voir si mon oreille ne me trompait pas.
A ce 'moment-là précisément, elle venait de tirer de son ombrelle fermée un long couteau de cuisine, et, le bras levé, me frappait par derrière. Je me retournai brusquement, et lui saisis le bras, de façon que le couteau ne fit que déchirer ma chemise et m'érailler la peau, d'où s'échappèrent quelques gouttes de sang. Ma main avait glissé de
son poignet au couteau, que je lui avais enlevé. Je la saluai et lui dis : '
— Serait-il indiscret, madame, de vous demander pourquoi vous me donnez un coup de couteau?
Elle ne me répondit pas directement ; mais des phrases incohérentes, prononcées ou plutôt criées avec véhémence, me firent comprendre qu'elle avait voulu venger un philosophe, alors ministre, de quelques attaques des Guêpesy dont je venais de commencer la publication.
Elle était fort émue; je la fis asseoir, et j'envoyai chercher un fiacre. Jusqu'à l'arrivée^ du fiacre, je ne pus tirer d'elle un seul mot. Je lui donnai la main pour la faire monter en voiture, et elle partit. Ma portière, qui avait eu peur, pensa, pour se remettre, devoir jaser dans le quartier de telle sorte que l'histoire, suffisamment brodée, parut le lendemain dans un journal; j'y figurais comme un Lovelace puni , mon « assassin » comme une Ariane abandonnée . Je dus rectifier les faits ; c'était une femme de lettre» qui déjà, et surtout depuis, avait et a publié quelques ouvrages assez remarquables.
Le lendemain, je reçus deux visites : l'une d'un employé de la préfecture de police, auquel je refusai les détails qu'il me demandait; l'autre d'un écrivain déjà célèbre, M. Sainte-B... Il venait, me . dit-il, de la part de M. le ministre de l'instruction publique, qui, désespéré de cette aventure, l'avait chargé de demander « ce que j'en ferais ». — « Dites
à M. le ministre, répondisse, 'que je n'en ferai surtout rien de sérieux ; elle restera ce qu'elle est, quelque chose de ridicule, et j'ai déjà refusé ce matin les renseignements qu'on me demandait. » M. Sainte-B... me dit alors que le ministre l'avait chargé, dans ce cas-là, de m'assurer de toute sa bienveillance et de m'en offrir les effets; à quoi je répondis que je n'en avais que faire.
La bienveillance était tirée, il fallait la boire ; elle se manifesta à Tégard de l'ambassadeur, qui, peu de jours après, fut nommé bibliothécaire... de l'Arsenal, je crois. M. Sainte-B... avait déjà assez de talent et de renommée alors pour avoir des ennemis, et on prétendit, dans ce temps-là, probablement à tort, qu'il avait un peu exagéré auprès du ministre les difficultés qu'il avait rencontrées à calmer mon ressentiment.
C'est également dans cette maison qu'un magnifique terre-neuve, appelé Freyschiitz, me dévora deux fois. Sa beauté avait, pendant dix ans, sauvé à lui et à moi beaucoup de désagréments : c'était un animal fougueux et brutal, et il lui arrivait fréquemment de heurter et de bousculer les gens. Combien de fois un passant presque renversé se retournait en colère en commençant son plus terrible juron, sacr..., puis, se reprenant en voyant l'animal, s'arrêtait et disait : « Ahl le beau chien I »
C'est de la rue de la Tour-d'Auvergne que je partis en 1839 pour Sainte-Adresse, et, depuis, je n'ai plus eu de logement à Paris, où je ne se-
journal qu'en 1848, mais dans un logement banal, à l'hôtel.
Ça va être un vrai plaisir de feuilleter et de relire ma vie, joie et tristesse, en revoyant ces lieux où s'est écoulée une partie de ma jeunesse. . Je n'oublierai pas , à Montmartre , un assez grand parc, un petit bois, où j'habitais une seule chambre, que Dumas prétend, dans ses Mémoires, avoir été, ce qui est possible, le bureau des cannes d'un Tivoli abandonné.
Comme c'était un peu isolé, je m'y étais fait une société en y lâchant une vingtaine de lapins. C'est là que j'écrivis mon premier roman. Sous les tilleuls.
Dans ce même pays de Montmartre, il me faudra chercher une petite maison isolée où Stéphen se glissait assez souvent après minuit ; elle était habitée par une femme, jeune encore, belle et spirituelle, qui avait imaginé quelque chose d'ingénieux pour faire presque une passion, du moins une liaison assez sérieuse de ce qui avait pu n'avoir que la durée d'un caprice.
Il y avait un époux jaloux et terrible. Son appartement était, il est vrai, séparé de celui de sa femme, où il ne venait que rarement; c'était donc avec des précautions infinies, et un danger toujours présent, que les amants pouvaient se voir; un signal à la fenêtre, à minuit, annonçait que Stéphen pouvait venir, et ce signal n'y était pas toujours.
Il n'y avait alors qu'à s'éloigner désappointé et d'assez méchante humeur, et à retourner chez lui,
quelquefois par la pluie, par la neige et par d'horribles chemins.
Quand le signal se montrait, on lui jetait par la fenêtre une corde à nœuds attachée au balcon, après laquelle il devait monter pour pénétrer dans la maison. Combien de fois un bruit, à Tétage inférieur, venait glacer les deux amants.
Aussi, c'était toujours avant l'aurore que Roméo quittait Juliette.
Cela finit un jour que Stéphen trouva la maison vide et abandonnée, et où il reçut par la poste une lettre où on lui disait : « Tout est découvert, j'ai subi des scènes terribles, j'ai cru un moment qu'il allait me tuer. Hélas ! il fait pire : il m'emmène je ne sais où, et je ne te reverrai plus... »
Ce n'est que bien des années après que Stéphen apprit qu'il aurait pu venir dans la petite maison non seulement toutes les nuits, mais encore tous les joura ; qu'il aurait pu entrer par la porte aussi bien que par la fenêtre; qu'il aurait pu dormir jusqu'à midi ; qu'il aurait pu ne pas s'embarrasser d'un poignard, et surtout s'épargner les peurs et les frissons.
L'habitante de la petite maison n'avait pas de mari jaloux et terrible, elle n'avait pas de mari du tout, elle était veuve depuis six ans. Mais elle avait remarqué que ce qui manque quelquefois à une rencontre, à un caprice, à la première venue pour devenir ou causer une passion, c'est simplement des obstacles. Et ces obstacles, elle les faisait ellemême. Elle habitait la maison seule, avec une
vieille domestique. Et, comme ces obstacles n'existaient que pour Stéphen et non pour elle, elle s'était lassée la première et avait tranquillement déménagé, quand le roman avait cessé de l'amuser.
— Nous allons commencer, dis-je à Gatayes, par la maison de la rue du Battoir, n** 12, là où nous avons été enfants ensemble, puis nous irons...
— Il n'y a plus ni n** 12, ni rue du Battoir, me répondit-il, de même qu'il n'y a plus de butte Montmartre ; ton jardin de la rue de la Tour-d'Auvergne a disparu, ainsi que la maison de la rue du Rocher. Rien de tout ce que tu viens de rappeler n'existe plus; tous tes souvenirs, dont quelquesuns nous sont communs, ressemblent à ces notes que l'on inscrit dans un agenda sur un parchemin appelé vulgairement peau d'âne et qui s'effacent ensuite pour faire place à d'autres.
» Tous ces logis où tu espérais retrouver et toi et ta jeunesse sont effacés, ont disparu et ont été partout remplacés par ces grandes maisons uniformes, toujours la même maison reproduite, le même poncif fait au moule dont on a rempli Paris.
» Paris est pour toi une ville complètement neuve et inconnue. Si tu y veux des souvenirs, fais-en, mais il est un peu tard.
Et je me suis senti isolé, étranger, triste, dans cette ville, qu'on appelait, dans l'antiquité, Lutèce des Parisiens {Lutetia Parisiorum) , et qui n'appartient plus aux Parisiens, qui est une grande auberge, un riche bazar, un « cabaret », comme disait une femme étrangère qui y règne de par la
mode. C'est un bal masqué; c'est la capitale de TEurope ; c'en est aussi le salon et le lupanar.
Je n'y ai que faire. Je ne puis m'intéresser à ces grandes maisons neuves. Les travaux de l'architecture ne commencent pour moi à prendre une beauté réelle qu'à proportion que le temps les noircit, les renverse, les détruit et en fait des ruines sur lesquelles pousse le lierre et végètent les pariétaires, les saxifrages, les giroflées aux étoiles d'or parfumées.
Des monuments neufe, des maisons toutes jeunes, des pierres mortes, des pierres sans -âme! j'aime mieux aller revoir les bords de la mer et les roches rouges de Saint-Raphaël. Cela me fait penser avec tendresse, avec regret à un vieux petit mur que je voyais il y a quelques jours à peine, au bord de la mer, sous des oliviers; il était si ruiné et couvert de mousse, qu'il était dévenu un banc, où je m'étais arrêté quelques instants sous un ciel étoile.
Je vais me dépêcher de serrer la main aux quelques amis qui me restent ici et retourner bien vite au bord de la mer bleue et au soleil ; car, du Paris que je connaissais, je n'ai retrouvé à Paris que la pluie, la neige, le froid et la boue.
X'flEUREUSE BÉTIQUE. — QUERELLE AUX GRAM- MAIBIENS. — RICHESSES DES PAUVfiES. — LES IRIS
Je lisais hier sur un bon petit papier rouge qui a immensément d'abonnés et de lecteurs :
« Nous avons enfin échappé à un gouvernement -de ducs, de tyrans et de traîtres n'ayant qu'un but : peupler Cayenne d'honnêtes gens. Les afTaires, l'industrie, le commerce refleurissent comme par enchantement; l'étranger nous respecte et nous envie; la France respire heureuse etfière. » (Textuel.)
— Puisque tout va si bien, me dis-je, on peut laisser un peu la politique de côté, s'occuper de son jardin, et causer avec ses lecteurs de fleurs, d'arbres et de soleil; c'est ce que je ferai demain matin.
Mais, le soir, dans mon lit, j'ai ouvert un autre journal et lu un « feuilleton », qui, dit le mémo journal, qbtient un « immense succès ».
€ette lecture finie, j'ai songé à ce que j'allais
l'heureuse bétique 97
écrire ce matin, et j'ai été tristement effrayé en trouvant le sujet que je veux traiter pâle, fade, atone. Un homme, en effet, qui vient de lire au soleil, ne voit plus clair pendant quelques instants, s'il veut continuer de lire à l'ombre. Un homme qui vient de manger un carrick à l'indienne au poivre de Gayenne, arrosé d'un de ces vins alcoolisés que Ton fabrique pour les Anglais, ne trouve guère de goût à un gigot de mouton, la cuisinière eût-elle glissé discrètement dans le manche une ou deux gousses d'ail, en buvant un petit vin rose de son cru. Un homme qui a assisté sur un navire à l'exercice du canon risque fort de ne pas entendre bien distinctement le gazouillement des oiseaux dans les lilas en fleurs. Il est évident que ce que je veux raconter manque complètement de l'assaisonnement qui donne un « haut goût » à ma lecture d'hier soir. Je voudrais bien, certes, obtenir un « immense succès » ; mais comment faire entrer dans les sentiers de mon jardin ces courtisanes, ces filles de joie, ces truands, ces repris de justice, ces gens de bas étage, ces agents de police, empruntés aux Mystères de Paris d'Eugène Sue, au Vautrin de Balzac, empruntés en les grossissant, en les vulgarisant, en les enluminant de couleurs vives et crues, qui font tant de plaisir, paraît-il, au public, que, depuis un certain nombre d'années, on lui raconte toujours le même roman au bas de tous les journaux, non seulement sans qu'il paraisse s'en lasser, mais encore avec un « immense succès ».
N'est-il pas inquiétant pour un homme qui,
comme moi, voit au fond de son encrier assez d'encre, sur sa table- assez de papier blanc pour écrire encore cinq ou six volumes, de s'apercevoir que ses idées ne sont plus celles de l'époque où il s'est attardé, que la langue qu'il parle n'est plus celle qu'on parle aujourd'hui, qu'elle semble pleine d'archaïsmes, et qu'on pourrait dire de lui ce que Boileau disait de Ronsard, sa muse en français parlant grec et latin :
Combien je suis marri que la muse françoise Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise^ Ocymore, dispotme, olygochronien 1 Ma muse les diroit du sang valesien.
Ces réflexions ont troublé mon sommeil, et mes pensées ont roulé sur deux points :
Comment les lecteurs sont-ils arrivés à ce goût des choses véhémentement épicées?
Puis, par quel moyen prouver à mes lecteurs à moi, et les persuader surtout, qu'ils auraient le plus grand tort de ne pas s'intéresser vivement k ce que je leur raconte, y prendre un véritable plaisir, et faire à ces feuillets V « immense succès », objet de mon envie?
Sur le premier point, les feuilletons des journaux ont accoutumé à lire des gens qui ne lisaient jamais auparavant, chez lesquels la pensée d'ouvrir un volume provoquait à l'avance le bâillement; on leur a découpé et servi le volume en petites tranches minces qui n'étaient pas capables d'ef-
l'heureuse BÉTIQUE 99
frayer un appétit délicat, comme ferait ce bœuf entier qu'Homère présente au robuste appétit de ses héros. Ces lecteurs nouveau-nés ont dû apporter dans leurs lectures le goût qu'y apportent les enfants auxquels il faut des fées, des ogres, des loups, qui parlent et leur font peur avec des images où il n'y a jamais assez de bleu vif et de rouge bruyant, et qui, lorsque la mère, fatiguée, leur annonce que le conte est fini et qu'elle n'en sait pas d'autres, lui répondent sans pitié : « Eh bien, recommence celui-là. »
Sur le second point, je ne peux ni ne veux imiter l'illustre calife Sha-habaam, qui ordonne à ses sujets de s'amuser sous peine du pal; je voudrais cependant faire remarquer à mes lecteurs que le présent chapitre leur offre des lunettes précieuses qui leur feront voir une infinité de richesses et de plaisirs que la Providence a mis généreusement et gratuitement à la disposition même des plus pauvres ; que la nature est le plus beau, le plus varié des livres et des spectacles; je leur dirai que moi qui, pour vivre aux champs, ai dû renoncer dès ma jeunesse à la fortune, aux honneurs^ aux plaisirs du monde, à tout ce qui fait l'envie des hommes, j'y ai trouvé tant de charmes et de délices, que je ne m'en suis jamais repenti un seul moment et me suis toujours senti riche dans des conditions qui, pour la plupart des hommes, seraient la pauvreté. Je vous révèle et je vous donne quelques-uns des plaisira de la solitude, quelques-unes des richesses de la pauvreté...
C'est aux riches et aux heureux qu'il appartient d'être modestes, ils ont tout à se faire pardonner !
Je ne vous dirai donc pas tout ce qui, en ce moment, est en fleur dans nos jardins, dans ces contrées bénies où j'ai posé ma tente; je ne parlerai ni des roses, ni des violettes, ni des jacinthes, ni des acacias, mais seulement de la plus simple, de la plus humble, de la plus commune des fleurs, d'une fleur des pauvres.
Une chose m'a surtout frappé ce matin dans la richesse et la générosité de la nature : Il n'est pas de terrain aride, sablonneux, pierreux... auquel elle*n'ait donné et sa végétation et sa parure.
La giroflée orne les vieilles murailles de ses étoiles jaunes parfumées ; l'iris se plaît sur la crête des toits de chaume, et la criste — christum marù timum — croît et fleurit sur les durs rochers battus par la mer, au fond de laquelle végètent les algues et les goémons.
Les iris sont en fleur; parlons des iris.
Au nombre des plantes qui ont reçu de la Providence la mission de vêtir, de tapisser, d'orner les sols pierreux, arides et stériles en apparence, il faut compter toute ilne charmante et riche famille, les iris...
Mais ici je suis arrêté par une difficulté : de quel genre est grammaticalement le mot iris?
Les grammairiens, l'Académie en tête, le déclarent masculin, comme Iris l'arc-en-ciel, comme l'iris de l'œil, comme la pierre d'iris, comme le
l'heureuse bétique 101
papillon iris, ou grand mars^ et les botanistes et les jardiniers le font féminin.
Nous allons prendre la liberté de soumettre la question à une petite discussion.
« C'est aux oiseaux et aux enfants, dit un poète allemand qu'il faut demander si les cerises sont mûres. » *
Je penche donc tout d'abord vers l'opinion dés botanistes et des jardiniers, d'autant que les grammairiens ne me paraissent pas en général très forts sur les fleurs.
Lancelot, aidé par Sacy, s'est occupé des racines, mais ce sont les a racines grecques », v le jardin des racines grecques », racines de mots, un assez long poème en vers ridicules, mais un livre si utile que j'ai appris avec chagrin qu'on l'avait abandonné dans les études; la mesure, la rime, le ridicule même produisant une innocente gaieté, aidaient singulièrement la mémoire des écoliers en la sollicitant, en la chatouillant sur plusieurs points à la fois. Après bien longtemps, il m'en est resté de nombreuses stances dans la tête, et je n'aurais pas besoin de recourir au texte pour en citer, si j'en avais besoin; je recommanderai cet ouvrage au premier ministre de l'instruction publique qui restera quinze jours en place.
AyanoN, aimer te désigne; M&Xi<r<ra, mellifiqae mouche; Mue, som'is au lard formidable; ^uXXoc, puce qui saute et qui pique;
et le vers qui commence par :
A|iic.f.
•Qtiel est le lycéen qui Tait oublié à soixante ans et qui ne fasse reparaître sur ses vieilles lèvres un sourire, reflet pâle des bons rires qu'autrefois ce vers excitait dans la classe?
Littré, qui n'est pas un homme timide, s'est néanmoins rangé derrière l'Académie quant au genre du mot iris"!
Quant à l'Académie, voulant un peu fleurir son article, elle dit :
«L'iris cultivé dans les jardius à cause de ses belles fleurs bleues. »
Non pas seulement pour ses fleurs bleues, ô Académie I mais pour ses fleurs blanches,'pour ses fleurs violettes, pour ses fleurs jaunes, pour ses fleurs brunes, pour la variété surtout de ses nuances, pour le mélange de ses couleurs, ses panachures, ses rayures, ses bordures, ses liserés, ses broderies, etc.
Étant établi que les grammairiens connaissent peu les iris, passons à un autre point.
Les homonymes sont toujours un point faible dans une langue et n'ont d'utilité que pour les faiseurs, de coq-à-l'âne et de calembredaines. Ces divers sens donnés au mot iris, venant tous d'une même source, allusion à l'écharpe d'iris et à ses couleurs, gagneraient des diff'érences, des nuances, de la clarté, à ne pas être du même genre.
Il est gênant, parce -qu'il est illogique, de faire des mots, des hermaphrodites, offrant à la fois à l'esprit les deux sexes, les deux genres. Les I^atins, dont le mot arhor (arbre) est féminin, faisaient tous les noms d'arbres féminins, ce qu'il est bon de rap-
l'heureuse bétique 103
peler aux .botanistes, qui commettent en ce genre de rudes et fréquents solécismes.
Iris est une déesse. Pourquoi son non>, donné à «ne fleur, ne resterait-il pas féminin?
Ce même mot iris, quand il s'agit du météore, peut être ma&culin, comme le veulent les grammairiens, parce qu'il éveille l'idée d'un arc, l'arc- ^n-ciel.
De même, quand il s'agit de l'œil, il semble tout naturel qu'il soit masculin.
Les mots « la "pierre iris » semblent faire iris féminin; maisxionnez à cette pierre son vrai nom •de quartz iris, et le mot se présente avec un air viril.
Le papillon iris, surtout sous son autre nom de « grand mars », est masculin.
Donc, en laissant, par exception, à la fleur iris le genre féminin que les botanistes et les jardiniers lui attribuent, on établit une différence plus marquée entre les difl*érents sens d'un même mot. Je suis toujours un peu contrarié de voir à certaines fleurs des noms masculins. Pour l'œillet, pour le réséda, le bluet, etc., il y a prescription, et on ne peut y revenir; mais, pour l'iris, la question étant •douteuse, j'adopte le féminin.
A ce sujet, pourquoi sur les catalogues des pépiniéristes, semeurs, chercheurs et inventeurs de roses, voit-on si souvent présenter ces gracieuses fleurs sous des noms d'illustres mais rudes et vieux soldats, et de savants étrangers hérissés de •consonnes? Ne devrait-on pas donner toujours aux roses des noms de femme?
Il faut croire que le grand artiste et le bon père créateur de l'univers a été assez satisfait quand il a eu trouvé la forme de cette fleur ; car il Ta reproduite sous beaucoup de couleurs et dans un grand nombre de situations. Il y en a de diverses sortes sauvages dans nos montagnes; si vous voyez des iris croître et fleurir sur les vieux murs et sur la crête des toits de chaume, vous voyez aussi l'iris jaune des marais s'épanouir le pied dans l'eau, et d'autres iris ne se plaire qu'à l'ombre des bois et dans un sol frais.
Nous avons à parler d'une de ces iris en particulier, pour la défendre d'une demi-calomnie et d'une injustice tout entière.
Elle a de grandes feuillete d'un très beau vert, des fleurs bleuâtres assez peu apparentes, mais se transformant en une grosse capsule qui s'ouvre à la fin de l'automne, comme une grenade, et laisse voir, rangés systématiquement^ une quantité de grains plus rouges que le corail. Elle a une variété qui fleurit rarement et dont je n'ai pas vu la graine, mais elle peut se passer de fleurs et de graines ; ses longues feuilles vertes sont panachées et rayées de blanc, d'une façon qu'on ne retrouve que dans Vaspidistra, et encore rarement.
Le plus souvent, les feuilles de cette iris sont partagées dans leur longueur en deux parties égales, vert et blanc.
Si vous ne les touchez pas, elles n'exhalent aucune odeur, aucune odeur non plus si vous les touchez légèrement; si vous froissez et triturez
l'heureuse bétique 105
une feuille entre vos doigts, vous sentirez une odeur de gigot à l'ail qu'on n'est pas accoutumé à demander aux fleurs, mais qui, à certaines heures, n*a rien de bien désagréable.
Sous ce prétexte, les botanistes l'appellent iris très fétide, fœtidissima, nom que l'on corrige un peu en traduisant iris fétide.
— Quand votre ami a deux noms, disait un ancien, donnez-lui le plus doux et le plus beau.
Je propose de l'appeler « iris corail » ; ça n'est pas trop demander ; car, si l'on trouvait du corail de cette couleur de feu, il aurait une bien grande valeur.
Quand on connaît les iris, on voit passer une longue succession de fleurs.
Ici, en plein air, à la fin de décembre ou au commencement de janvier, fleurit une variété trop peu connue, 1' a iris scorpicoïdes » : entre des feuilles relativement larges et molles, de très grandes fleurs d'un magnifique bleu foncé; presque en même temps, Y « iris de Perse », une fleur assez petite, mais si richement vêtue! et une de celles qui exhalent une odeur agréable. A la fin de janvier et en février, 1' « iris stylosa » ouvre ses fleurs presque bleu de ciel, à moitié cachées dans ses longues feuilles ; puis toute la tribu des iris « flambes », blanches, jaunes, violettes, brunes, bleues, grises, rayées, panachées, bordées, frangées de toutes ces couleurs sur des fonds différents ; puis r « iris de Suze », de beaucoup la plus grande de toutes, une gaze violette sur un fond gris, et l'iris
fimbriée, que d'aucuns préfèrent appeler « M5rea fimbriata » : de feuilles retombantes d'un vert pâle sortent des bouquets de petites fleurs frangées du gris bleu de la violette de Parme, avec une tache jaune au milieu; puis, au commencement de mai, les iris tubéreuses, à oignons, qui, outre toutes les couleurs des iris à rhizome, ont de plus la couleur rose vineuse.
Et l'iris n'est pas, il s'en faut, la seule richesse des terres que l'on appelle pauvres.
Pauvres I
La pauvreté est une invention de l'homme; le Créateur n'avait donné à chacun qu'un très petit nombre de besoins faciles à satisfaire. L'homme a passé une suite de siècles à augmenter ces besoins et à courir après les moyens de les rassasier, en y employant toutes ses facultés. Mais, à mesure qu'il augmentait ses ressources et ses progrès en ce sens comme un, il accroissait ses besoins comme trois.
Il ne s'est pas contenté d'être heureux, il a voulu être un heureux, être cru heureux, être envié, c'est-à-dire être haï. Ce n'a pas été assez d'être riche, il a voulu avoir l'air riche, ce qui est bien plus difficile et bien plus cher.
Le Créateur l'avait mis sur une vaste terre, table toujours mise, séjour toujours paré; chaque homme avec sa famille avait assez de place pour demeurer au milieu d'un champ ou d'un bois, son royaume, et y trouver, avec un peu de travail, la satisfaction de tous ses besoins.
l'heureuse BÉTiaUE 107
£ès hommes se sont d'abord rapprochés par des échanges, par l'amour; mais bientôt, tel qui ne cultivait pas la moitié de son champ voulut s'emparer du champ du voisin; les plaisirs, les besoins naturels, rapprochaient les hommes pour un échange de services et de bons offices ; les plaisirs et les besoins factices ne les ont rapprochés que pour se combattre, se dépouiller, s'entre- détruire.
Ce n'est certes pas le Créateur qui les a condamnés à vivre pressés, sans air, ou dans un air méphitique, dans des villes, dans des rues étroites, dans de hautes maisons, des commodes à cinq ou six ou huit rangées de tiroirs superposés.
Le spectacle de la nature était une fête toujours nouvelle, toujours diverse, toujours attendrissante. .
Ils ont préféré s'entasser dans des salles de spectacles pour s'affliger des chagrins de héros qui n'ont jamais existé ou sont morts depuis trois mille ans; pour se moquer de leurs amis, de leurs parents, d'eux-mêmes représentés, parodiés par des histrions. Ils ont péniblement, laborieusement acquis une pauvreté à laquelle le Créateur ne les avait pas condamnés et à laquelle, grâce à leurs absurdes efforts, le§ plus riches mêmes n'échappent pas.
Il leur faut, pour être heureux, acheter chèrement le portrait plus ou moins médiocre des spectacles gratuits qu'ils ont sous les yeux et qu'ils dédaignent, la campagne, les arbres, les fleurs, les animaux.
Voyez-les, dans une salle de vente empestée par les brocanteurs, se disputer à prix d'or et de billets de banque une imitation de toile et d'huile de fleurs qu'ils peuvent aller cueillir gratuitement dans l'air embaumé des campagnes. Voyez-les préférer les cailloux appelés améthystes aux violettes, ces améthystes vivantes et parfumées ; les rubis aux roses, et travailler, se ruiner, voler pour se les procurer. Ohl merci, Dieu tout-puissant^ qui m'as donné une âme capable de sentir les splendeurs de la nature et de comprendre les vraies richesses, les vraies beautés, les vrais bonheurs !
La lisière d'un bois, sur la plage de la mer ou au bord d'une rivière, les senteurs de l'aubépine ou du chèvrefeuille, les bourdonnements des abeilles, les pâquerettes, les boutons d'or, les sauges bleues, les sainfoins roses de la prairie, les papillons, ces fleurs ailées et vivantes; l'ombre d'un bel arbre, pas de remords d'hier, pas d'envie, pas de soucis pour demain; un beau coucher du soleil, une nuit étoilée, le rossignol, ah! je n'aurais pas assez de papier pour faire l'énumération des richesses gratuites, des bonheurs faciles que la Providence nous offre si généreusement.
En voilà assez sur ce sujet, et si, par hasard, en contrôlant l'assertion enthousiaste du papier rouge, il se, trouve que nous ne sommes pas encore tout à fait entrés dans c l'heureuse Bétique », si le seul progrès appréciable est que Pierre est devenu préfet et émarge en place de Paul, et qu'Antonin,
l'heureuse bétique 109
sous-préfet, émarge en place de Jean, il faudra bien, la session prochaine, laisser là le jardin et les fleurs, et revenir non à nos moutons, mais à nos loups.
La guerre que nous soutenons a, entre autres tristesses, deux circonstances chagrinantes : la première, c'est que nous avons contré nous ceux-là mêmes que nous nous efforçons de sauver, — un noyé qui essaye de noyer son sauveur; la seconde, c'est que nous nous sentons souvent plus irrités contre no§ alliés que contre nos adversaires, et que, si l'on sait bien qui l'on doit combattre, on ne sait absolument pas qui l'on peut suivre avec sécurité, avec dignité.
Aussi, lorsque je rencontre un sujet quelque peu honnête ou élevé, je me dérobe pour une semaine au dégoût profond que m'inspire la politique quotidienne; c'est ainsi que, l'autre jour, je me suis complu à parler de l'intrépide Durécu; c'est ainsi qu'aujourd'hui je vais parler du roi d'Italie, Victor- Emmanuel II, non pour répéter ce qui a été dit, mais pour raconter ce que j'ai vu de
mes yeux, entendu de mes oreilles dans les circonstances où j'ai eu l'honneur de voir ce grand roi et de m'entretenir avec lui. Je saisirai cette occasion pour dire la vérité, et sur l'annexion de Nice à la France, et sur le parti séparatiste.
Victor-Emmanuel n'était encore que roi de Piémont, lorsque l'impératrice douairière de Russie vint demander au climat de Nice, alors Italienne, le rétablissement d'une santé fort altérée et par l'âge et par les chagrins. Le roi de Piémont, qui n'était jamais venu à Nice, croyait y avoir un palais. Il l'offrit à l'impératrice, mais on ne put jamais trouver ce palais, et on loua et on arrangea plusieurs maisons contiguës que Ton réunit en perçant les murailles. Cette erreur venait de l'habitude où sont les paysans italiens d'appeler palazzo toute maison couverte en tuiles ou en ardoises, de même que les paysans provençaux appellent le cathiau la maison du maître, quelque pauvre et délabrée qu'elle soit. Le palais en question était un bâtiment plus que modeste, contenant l'appartement du gouverneur de Nice et les bureaux. Le roi vint faire une visite à l'impératrice de Russie à Nice. Je le vis arriver d'un balcon de la maison Avigdor. On avait élevé sur la place qui porte aujourd'hui le nom de Garibaldi un arc de triomphe en verdure, et le « sindaco » Barralis attendait le roi, un discours d'une main et un parapluie de l'autre; cai% par extraordinaire, il pleuvait à Nice ce jourlà, et les mauvais génies qui se plaisent à balayer le ciel de Nice de tout nuage portant une pluie
désirée ne lui permettent de tomber que lorsque cela doit contrarier quelque projet ou gâter quelque fête.
Le roi, montant un magnifique cheval alezan, croisé arabe et sarde, avait laissé son escorte en arrière et arrivait avec deux ou trois officiers. Le sindaco — le maire — Barralis l'arrêta sans pitié et commença la lecture de son discours. Le roi dut, ce jour-là, prendre des discours Fopinion qu'en avait notre roi Louis XII, qui disait : « Ce sont les longs discours qui m'ont fait blanchir les cheveux de bonne heure. »
Il se résigna. Mais, soit que le bel alezan sentît à certains tressaillements l'impatience contenue de son maître, soit qu'il détestât lui-même l'éloquence officielle, il hennissait, piétinait, frappait le sol du pied, et envoya plusieurs fois une boue irrespectueuse sur l'habit de cérémonie del sindaco et sur les feuillets eux-même^ du discours.
C'était une opération difficile, quand un feuillet était fini, de passer au suivant. Une main embarrassée par le parapluie, Barralis devait développer une adresse«^de prestidigitateur. Heureusement il n'y réussit pas, et une rafale de vent vint lui arracher les feuillets de la main et les éparpilla sur la place, où les ramassa qui voulut.
A cette époque, j'étais installé à Nice, où je m'étais établi jardinier ; j'avais quitté la place après le coup d'Etat du 2 décembre. Deux procès de presse, que j'avais cependant gagnés, mais qui m'avaient fait faire deux voyages à Paris, me don-
naient à craindre des difficultés pour l'exercice de mon métier; j'avais jugé bon de montrer que j'en avais un autre.
En effet, quand j'arrivai à Nice, en 1853, Nice se contentait de sa flore sauvage, qui est, à la vérité, charmante : des anémones, des tulipes, des grenadiers, des myrtes, des jasmins, etc., plus des rosiers et des violettes pour la parfumerie. On m'envoya admirer comme curiosité, à la place d'Armes, un jardin planté par un Français et acheté depuis par un Italien, Susani, où il y avait cent cinquante rosiers en six variétés. Quand, à Nice, on avait besoin d'un bouquet, on le faisait venir de Gênes.
C'était encore pire pour les légumes : plusieurs espèces étaient inconnues; d'autres étaient misérables; les carottes, entre autres, étaient des morceaux de bois orange.
Cependant ni le sol ni le climat ne se refusaient à la culture; on vendait des choux-fleurs monstrueux, et, dans trois ou quatre jardins, un seul rosier, mais admirable par son développement, la vigueur, l'ampleur et le coloris de ses fleurs; la chromatelle, que ne connaissent pas ceux qui ne l'ont pas vue à Nice ou à Saint-Raphaël, escaladait les oliviers et retombait en gerbes d'or, métamorphosant l'arbre de Minerve en un gigantesque rosier.
Je plantai donc, je semai, obligé de faire tout venir à grands frais du dehors; c'est ainsi que Nice me doit aujourd'hui la plus prospère et la plus charmante de ses industries.
H4 LES POINTS SUR LES i
On prenait chez moi, pour l'impératrice de Russie, et des fraises énormes en janvier, et surtout de petites salades de chicorée mousse toutes blanches , qu'elle mangeait cuites avec grand plaisir.
Le maître d'hôtel du roi d'Italie s'empressa de venir s'approvisionner à mon jardin. Averti de sa visite, je voulus le voir, et je le fis parler du roi :
— Le roi Victor, dit-il, est le meilleur des maîtres ; néanmoins je ne tarderai pas à le quitter. Ses ministres, ses généraux, ses amis n'ont qu'à se louer de lui; mais, moi, il me perd. Il n'y a vraiment pas de plaisir à « travailler » pour lui. Si vous saviez combien de fois il arrive qu'un dîner dont je suis satisfait est mangé deux ou trois heures après l'heure où il aurait dû être servi I bienheureux encore lorsqu'on rentrant de la chasse ou d'une promenade à cheval, au moment où l'on prononce le sacramentel Sa Majesté est servie! \e roi ne répond pas : « J*ai dînél » Et savez- vous ce qu'il appelle avoir diné? Dans les forêts, sur une montagne, il a vu de la fumée sortir d'une cabane de bûcheron ou de charbonnier. Il est entré, s'est assis à la table de la famille, a coupé une large tranche de polenta, la moitié d'un fromage de chèvre, a bu deux verres de vino nero en trinquant avec les bûcherons î
Ce récit, joint à quelques autres d'une autre nature, me fit écrire* alors, à Paris, que ce roi ressemblait singulièrement à notre Henri IV légen-
daire, et ceux qui l'ont vu après moi n'ont pu que confirmer mon assertion.
J'avais connu à Gênes un Sicilien qui accompagnait Victor-Emmanuel et qui vint me voir à Nice : « Voulez -vous saluer le roi? » me dit-il. Je répondis que j'en serais d'autant plus heureux que je m'étais fait son hôte en me réfugiant dans ses Etats. Le soir même, je reçus l'invitation de me rendre au « palais du gouverneur » avec le consul de France et quelques autres Français qui iraient présenter leurs hommages à Sa îi^ajesté. Le lendemain, au soir, mon Sicilien vint chez moi et me dit : « Vous n'êtes pas venu saluer le roi. — Il y a eu quiproquo, lui dis-je, dans ma situation. Je ne puis ni ne veux me présenter avec le consul de France. — C'est ma faute, dit-il; je n'y avais pas pensé; je vais vous faire envoyer une invitation personnelle. »
En effet, deux)burs après, j'étais auprès du roi.
— Ah çà, me dit-il aussitôt qu'il m'aperçut, pourquoi n'êtes-vous pas venu avec le consul?
— J'ai quitté la France, repris-je, et je suis venu demander l'hospitalité au plus brave et au plus honnête des rois, aujourd'hui régnants, parce que mon pays est en proie....
J'employai ici une expression assez hardie, et je m'excusai sur la réputation qu'avait le roi d'aimer la vérité.
— Je l'aime, en effet, dit Victor-Emmanuel; mais vous comprenez que, de vos appréciations, j'excepte Sa Majesté Napoléon IIL
H6 LES POINTS 5UR LES i
— Votre Majesté est assez bonne pour me permettre de n'excepter personne.
— Gela vous regarde.
Le roi alors mit la conversation sur divers sujets, et, parlant de lui-même: « Mon rôle, dit-il, est plus facile qu'on ne le croit. Il y a un Statuto; j'ai juré à mon père mourant, et au pays qui m'acceptait pour son successeur, de maintenir ce Statuto. Moi vivant, ajouta-t-il en rapprochant la main de la poignée de son sabre, personne n'y touchera. » Puis la conversation devint gaie et se prolongea.
Je demandai pardon au roi d'une infraction à l'étiquette, en l'avertissant que beaucoup de personnes attendaient ma sortie, et que la bienveillance du roi, qui avait bien voulu me permettre de l'entretenir assez longtemps, me faisait probablement maudire.
— Je sais ce que c'est, dit Victor-Emmanuel, tous des eunuques. Restez encore un peu.
Je vis encore une fois le roi pendant son séjour à Nice. Il eut la bonté de m'engager à aller lui faire une visite à Turin. Je ne devais le revoir qu'à Rome, il y a deux ans.
Vint la guerre d'Italie, puis l'annexion de Nice à la France; nous en parlerons tout à l'heure.
Me trouvant à Rome et apprenant que le roi d'Itahe y était pour quelques jours, je lui écrivis pour lui demander la permission de lui présenter mes respects; dans ma lettre, je faisais savoir au roi, ce qui était exact, que des gens qui l'appro-
chaient et cependant le connaissaient plus mal que moi me dissuadaient de demander cette faveur, parce que je n'avais que le seul habit que je porte depuis quarante ans, en voyage comme partout, uiie sorte de vareuse de velours noir.
Je reçus immédiatement une lettre d'invitation à me rendre au Quirinal le lendemain matin. On m'introduit chez le roi, qui est seul, vient à moi en me tendant la main et me dit en souriant :
— Vous avez eu bien raison de ne pas vous préoccuper de votre costume; si vous revenez me voir, venez en manches de chemise , s'il fait chaud comme aujourd'hui. Asseyons-nous, et causons.
Il me désigne un fauteuil, s'assied en face de moi et me ^it :
— Il y a longtemps, mon cher monsieur Karr, que nous ne nous sommes vus; qu'avez- vous fait depuis ce temps-là?
— Mais, sire, j'ai fait mon métier d'écrivain, comme vous avez fait votre métier de roi ; seulement, vous, vous avez eu dans le vôtre beaucoup d'avancement : vous êtes devenu roi d'Italie et caporal des zouaves de France.
— Ahl si vous saviez combien de fois j'ai pensé, depuis ce temps-là, qu'il vaudrait mieux être caporal de zouaves que roi d'Italie 1 J'ai eu de terribles soucis, d'incessantes préoccupations, des difficultés bien grandes à surmonter. Cependant nous allons bien, tout s'améliore... jusqu'à nos nos finances.
Puis il entra dans quelques détails très précis,
qui prouvent que, quand le roi d'Italie n'avait pu être l'allié de la France, c'était malgré lui, et il n'en était pas moins et n'en voulait pas moins rester son ami.
— Je sais qu'en France, dit-il, on m'a accusé d'ingratitude, et vous-même vous en avez écrit quelques mots; c'est entièrement la faute de l'empereur Napoléon. La dernière fois que je l'avais vu, il m'avait parlé de certaines éventualités, je lui avais demandé la promesse de ne rien entreprendre sans m'en avertir au moins quatre mois à l'avance, parce que je n'avais ni hommes ni argent, et que j'aurais quelques ditficultés à obtenir l'un et l'autre de la part des députés. Quelle fut ma surprise lorsque, presque par hasard, sur une montagne, chassant aux chamois, j'ai appris que l'empereur des Français avait déclaré la guerre au roi de Prusse et que les hostilités étaient commencées I La France est en train de se relever bien glorieusenjent.
Puis il revint à l'Italie.
— M. de Bismarck, dit-il, s'est fait et a fait à l'empereur Guillaume de rudes affaires avec l'Eglise ; je désire qu'ils s'en tirent aussi bien que je m'en suis tiré, quoique ma position fût plus difficile que la leur. J'aurais été dans un cruel embarras si le pape avait fulminé contre moi l'excommunication majeure et eût fermé les églises. Les femmes surtout auraient été terriblement furieuses contre moi.
— Mais, dis-je, quant aux femmes, je ne cache pas au roi qu'il passe généralement pour avoir,
comme notre Henri IV de France, des intelligences dans le parti.
— Ah I mon cher monsieur, me dit-il en riant, vous oubliez qu'il y a pluÉ de quinze ans que nous ne nous sommes vus, et que nous étions plus jeunes alors.
La conversation continua sur un ton très gai. Lorsque je pris congé du roi, il me reconduisit jusqu'à la porte de son cabinet, et la porte déjà onverte, de façon qu'il était évident qu'il voulait que ces paroles fussent entendues du dehors, il me dit à haute voix, en me tendant encore familièrement la main :
— Français et Italiens, soyons, restons toujours amis.
Ces paroles sont textuelles; je les ai publiées' toutes fraîches quelques jours après dans les Guêpes^ et elles ont été reproduites alors dans plusieurs journaux italiens.
Parlons maintenant et de Nice et des craintes qu'expriment certains journaux à propos de l'avènement au trône du fils de Victor-Emmanuel.
Le règne de son père a été trop glorieux, trop de succès ont témoigné de la sagesse et de la haute intelligence de ce monarque, qui, par tant de côtés, sans en excepter la finesse et bien au contraire, rappelait notre Henri IV, pour qu'il ne se fasse pas un devoir, et envers l'Italie et envers lui-même, de marcher sur les traces du fondateur de l'unité italienne. J'aurais mieux aimé, il est vrai, qu*il s'appelât Humbert-Emmanuel III que
Humbert !•'; ces noms, qui appartiennent à une série, à une famille de rois, disent d'avance la ligne que le nouveau roi compte suivi'e et le modèle qu'il se propose; cela sert ainsi 'aux peuples à reconnaître quand le nouveau souverain s'écarte de la ligne et s'éloigne du modèle. Ainsi, c'était une pensée ingénieuse, noble et pleine de promesses que d'avoir appelé le fils de la duchesse de Berry Henri V ; on ne peut s'empêcher de penser que Henri IV ne se serait pas, comme son descendant, opiniâtre contre les couleurs glorieusement adoptées par la nation française depuis bientôt un siècle, couleurs symboliques et ayant un très raisonnable sens d'égalité et de justice.
Lors de la guerre d'Italie, l'empereur des Français avait dit très noblement : « La France combat pour une idée; elle ne tirera aucun fruit matériel de la guerre qu'elle entreprend. »
Cette phrase eut le sort de beaucoup d'autres phrases avant et après cette épocpie, telles que :
a L'empire, c'est la paix ! »
Telles que :
« Nous avons juré de mourir tous jusqu'au dernier 1 » prononcées par les farceurs du gouvernement dit de la Défense nationale, dont pas un seul ne s'est exposé au plus minime danger.
Telles que :
« Faisons un pacte avec la morti » de M. Gambetta;
Et tant d'autres.
L'annexion de Nice et de la Savoie, cédées par
ritalie, donna un éclatant démenti à cette promesse.
Je suis ennemi des annexions, conquêtes, etc., et je le suis surtout au point de vue des conquérants; les rois, empereurs, sultans, shahs, khans, etc., ont à peu près toujours plus d'États qu'ils n'en peuvent gouverner sagement, et la conquête ou l'annexion d'un pays limitrophe entraîne inopinément un certain nombre de ruines et d'injustices qui font des conquis ou annexés pour un siècle un embarras, une charge et des ennemis à entretenir.
Comme on mit tous les procédés possibles à l'annexion de Nice et de la Savoie, il fut dit qu'on ferait voter les populations et que l'annexion ne serait ratifiée que si les Savoyards et les Nizzards l'acceptaient.
J'avertis alors publiquement les Nizzards qu'ils eussent à réfléchir; l'Italie était alors un pays plus libre que la France; la comparaison entre Napoléon III et Victor- Emmanuel n'était pas, selon moi, à l'avantage du premier.
— Après avoir réfléchi mûrement, disais-je, votez résolument selon votre conscience et votre décision ; si vous vous prononcez fermemj3nt contre le changement de nationahté, on n'osera pas l'effectuer.
J'ai encore une adresse de remerciements que m'envoya à ce sujet un comité italien.
Les Nizzards votèrent l'annexion à une immense majorité, et je leur dis dans un journal :
— C'est fini, vous voilà Français, il ne vous reste qu'à vous efforcer de devenir de bons Français;
122 LES POINTS SCR LES i
soyez les bienvenus dans la famille française.
On a fait beaucoup trop de bruit, à diverses reprises, de prétendues aspirations à la sécession, au retour à la patrie italienne des Nizzards; qu'il existe quelque chose comme ua « parti séparatiste », je ne le nierai pas; mais il est très peu nombreux et très peu entreprenant, et au fond n'a rien de sérieux. Il se compose d'une tète très honorable, quelques familles en très petit nombre^ qui ont voulu rester Italiennes, comme nous resterions Français, quoi qu'il arrivât.
Puis, plus bas, beaucoup plus bas, de quelques personnes qui ont à se faire pardonner un peu de trahison au moment du vote et une grosse fortune faite au moyen de l'annexion et de la part qu'elles y ont prise. Ces personnes font semblant de désirer la séparation et sont dans tous les petits complots, absolument platoniques, dans ce sens.
Enfin de ceux qui, dans tous les pays, ne voient de chance d'arriver à la surface que par l'agitation qui change la vase en écume.
Ces bruits exagérés et nullement inquiétants ont été propagés surtout par des intéressés.
Le premier, Léon Pillet, l'ancien directeur naufragé de l'Opéra, qui avait échoué sur la plage de Nice en qualité de consul lors de l'annexion, voulut être le premier préfet de Nice comme il en était le dernier consul. Il songea à créer des dangers qu'il conjurerait facilement. Il persuada à un certain nombi'e de Français que les Nizzards méditaient des Vêpres nizzardes. Ceux-ci se mi-
rent, par une lettre insérée dans le journal de Nice, « sous la protection du consul de France », et le consul fit venir une frégate de guerre dans le port étonné de Nizza la Bella. Le lendemain, j'écrivis une lettre dans le même journal, où j'annonçais que je me mettais sous ma propre protection, et j'eus raison.
En 1870, on envoya à Nice M. Baragnon comme préfet. Grémieux m'avait prié par une lettre de veiller un peu à ce qui se passerait. M. Baragnon rêva à son tour des Vêpres niçoises et remplit la préfecture et la ville de troupes et de patrouilles à cheval. Lorsque j'allai lui demander la cause de ce déploiement, de ce luxe de force armée, il me dit que les rues étaient la nuit pleines de Nizzards.
— Mais, lui dis-je, pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt? Je vous aurais dit que oifeéjour nocturne dans les rues n'a rien de politique ni de menaçant. C'est absolument à cause de la chaleur, et ça cessera aux premiers froids. Les Nizzards ne sont pas dans les rues la nuit pour comploter; ils y sont parce qu'il y a, en cette saison, trop de puces dans leurs maisons.
Vint le successeur de M. Baragnon, M. Marc Dufraisse.
Je lui avais fait remettre, à son arrivée, une lettre que Crémieux m'avait envoyée pour lui tout ouverte et que j'avais cachetée moi-même.
U lui disait : « M. A. Karr a habité Nice pendant plus de quinze ans; il connaît bien la ville et les habitants; il y a des amis et une sorte de popula-
rite. N'entrez pas dans Nice sans avoir causé avec lui, et soyez sans inquiétude : il ne veut pas être préfet. »
M. Marc Dufraisse n'en fit rien, crut aux « Vêpres nizzardes », fit de terribles mouvements de troupes de Toulon à Nice et de Nice à Toulon; et fit rire à ses dépens.
Nice, par sa situation, ses mœurs, ses instincts, son industrie, ne s'occupe pas de politique et ne veut que la paix, le calme, qui attirent et retiennent les visiteurs étrangers dont elle fait sa nourriture. Les Nizzards sont très intelligents, très doux, et, s'ils ont quelques défauts, ce ne sont pas des défauts meurtriers et sanguinaires.
De plus, l'élément français s'est fort inoculé, et je suis convaincu que, si l'on votait de nouveau aujourd'hui, l'annexion à la France serait proclamée à une grande majorité.
Nice n'ignore pas que la France a fait de grands, de somptueux sacrifices qui l'ont métamorphosée en ville grande et opulente, et voter pour sa séparation d'avec la France, ce serait imiter les filles qui, après s'être fait donner le mobilier de palissandre, mettent le donateur à la porte.
Les préfets se succèdent si vite à Nice, comme partout en France, que, depuis le départ de M. Gavini, un excellent préfet de Nice, toujours regretté, je n'ai pu avoir le temps d'éclairer un de ces préfets errants et de lui donner un bon conseil.
Il existe à Nice un journal italien qui arbore plus ou moins hautement ou timidement, suivant
les circonstances, le drapeau de la sécession. Ce journal a pour abonnés un certain nombre de familles restées Italiennes, et pour lecteurs tous ceux qui ne parlent pas et n'entendent pas le français, et qui lisent le Pensiero, non comme journal séparatiste, mais comme journal italien, comme journal écrit dans une langue qu'ils comprennent, tandis que les journaux français sont pour eux lettres closes.
Que ce journal arrive à propager un peu ses doctrines, c'est la faute de l'administrateur et des préfets qui se sont succédé, et qui n'ont pas songé à créer, en face des pétitions séparatistes, un journal italien annexionniste.
Si le nouveau préfet actuel arrivé depuis quelques jours reste assez longtemps à Nice pour que cet article ait le temps d'être imprimé, j'aurai l'honneur de le lui faire parvenir
Le coup qui vient d'enlever le roi d'Italie à l'amour de son peuple, ce qui inquiète à, un certain degré la sécurité de l'Europe, ressemble à ces coups de tonnerre par lesquels une seule per^ sonne est tuée; mais toutes celles qui Tentourent sont par le même fluide frappées de stupeur et presque d'asphyxie.
M. de Girardin, qui a le pied et la plume dans tant de journaux, aurait-il quelques intelligences au Moniteur universel^ que ce journal, habituellement bien composé et bien corrigé, m'a déjà plusieurs fois infligé des fautes d'impression quand j'ai
à parler de celui qu'on appelle si plaisamment « le premier de nos publicistes »?
La semaine dernière, j'avais écrit :
« Prouvez que le rouge est rouge, et M. de Girardin, le publiciste qui s'est trompé le plus souvent... » J'avais écrit : « M. de Girardin, qui n'a jamais attrapé personne autant que lui-même... »
LE CONTE DE PEAU d'ANE
Un peintre fut un jour chargé de reproduire sur la toile les costumes de tous les peuples. Il ne fut pas embarrassé — c'était en 17. . — pour donner à chaque personnage son costume national ; ce serait plus difficile aujourd'hui; mais, quand il en fut à la France, il peignit une femme nue entourée d'étoffes, de plumes, de fleurs, etc., de ciseaux et d'aiguilles. — Je ne pourrais, dit-il, la peindre assez vite pour qu'elle eût encore, quand je finirais le tableau, le costume qu'elle avait quand je l'ai commencé.
Ne cherchez en France ni des mœurs, ni des principes, ni des coutumes, ni des lois. Il n'y a que des modes : on porte telle année les vêtements larges et les façons austères, telle autre les vêtements étroits et les principes larges et flottants, et personne n'est assez hardi pour essayer de ne pas suivre le courant. Quand la mode a décrété les coiffures hautes, vous les voyez adoptées même
i28 LES POINTS SUR LES i
par les petites femmes auxquelles ça met le visage au milieu du corps. Quand elle a décrété la crinoline, vous voyiez, sans exception, toutes les femmes habituer les regards à de telles dimensions, que la Vénus de Milo nue semble une pauvre créature maigre et décharnée ; puis subitement la mode décrète les robes collantes, et les femmes les plus modestes, les plus pudiques exhibent en public des formes dont ce n'est qu'en rougissant •et en hésitant qu'elles rendaient hier confident un mari ou un amant.
Nous avons vu très à la mode le roi Louis-Philippe, alors que l'on ne connaissait guère de lui que son chapeau gris et son parapluie. Plus tard, il avait donné à la France dix- huit années de paix, de prospérité, de gloire en tout genre, même un peu de gloire militaire, car il en faut au moins un peu à ce peuple dont Tacite disait : « Il n'y a pas de guerre sans un soldat gaulois, » Nullum hélium sine milite gallo ; mais ça se passait en Afrique, loin de nous, de façon que le bruit ^t la fumée ne nous incomniodaient pas. On avait essayé, mais sans succès, à sept ou huit reprises, de mettre à la mode de l'assassiner. Tout semblait promettre une longue suite à ce règne, le plus heureux peut-être qu'on puisse trouver dans notre histoire. Une nombreuse famille de jeunes princes élevés panni nous, dans nos lycées, s'étant tous bravement battus en Afrique avec nos soldats, une femme et des filles, et des brus non seulement «âges, chastes, mais modestes, ne se mêlant jamais
LE CONTE DE PEAU-d'ANE 129
de politique ni d'intrigues, si simples, que personne ne citait dans les journaux ni leur coiffure ni leur parure ; la France n'avait jamais été ni si riche, ni si heureuse, ni si respectée, ni si aimée. Mais il arriva que Louis-Philippe cessa d'être à la mode, et il lui fallut s'en aller dans des fiacres avec toute cette belle famille.
En 1848, c'est Lamartine qui fut un moment à la mode, non à cause de sa bravoure, de son enthousiasme, de son talent; non, il était à la mode; ça dit tout ; puis Caussidière, le grossier et rusé pilier de journal et de café, entouré d'une horde de a montagnards » à ceinture rouge, fut à la ïnode à son tour.
Puis la mode vint d'avoir un peu peur de ce qu'on avait laissé faire et encouragé, et des atelier& nationaux, et des « manifestations», et de la plantation trop multipliée d'arbres de la liberté, où c'étaient les planteurs qui s'arrosaient eux-mêmes. Arriva la mode de Gavaignac ; il est évident pour moi et pour beaucoup d'autres que, si cette mode avait duré, la République pouvait alors se constituer; mais la république n'était plus à la mode^ ni Gavaignac non plus ; ce fut le prince Louis, le bonapartisme et l'Empire qui furent bien portés^ soutenus par la presque totalité des votes. Cette mode fut si générale, si impérieuse, si tyrannique, que l'on vit s'y soumettre la plupart de nos plus bruyants soi-disant républicains d'aujourd'hui.
En 1870, l'empereur et l'Empire nous jetèrent dans de sinistres aventures; il ne pouvait guère
rien arriver de plus malheureux pour nous ; mais, pour lui, il y avait quelque chose de pire : il n'était plus à la mode. De notre ruine, de nos désastres, il se serait peut-être sauvé et relevé, mais il n'était plus à la mode, toute résistance était inutile : il mourut en Angleterre.
A ce triste moment, la guerre ne réussit pas à se mettre à la mode, sauf pour quelques excentriques, encore assez nombreux, qui se firent tuer héroïquement ; la mode était de solliciter ou de prendre des préfectures, des sous-préfectures, des fonctions bizarres, inutiles, ridicules, mais rétribuées et mettant les gens à l'abri des balles prussiennes, de la faim, du froid, etc.
La mode se montra alors à Paris de manger du cheval, du chat, du chien, des rats, etc. L'histoire croira à peine avec quel héroïsme et quelle gaieté cette mode fut adoptée et suivie par le peuple le plus accoutumé aux plus exquises délicatess^ib et recherches de la vie.
Je ne parlerai pas de la mode Trochu, qui ne dura pas, ni de la mode des bottes rouges, qui fut heureusement détruite ou réduite à se cacher. Puis arriva heureusement la* mode de la paix. Les sept millions de suffrages qui avaient acclamé l'Empire et autorisé la guerre votèrent la paix et envoyèrent à Bordeaux et à Versailles une Assemblée réactionnaire et contre la guerre et contre la prétendue République.
Si cette Assemblée avait compris et sa force, et sa mission, et son devoir, elle aurait tâché de
LE CONTE DE PEAU-d'âNE 131
mettre à la mode de faire rendre beaucoup de comptes sévères; elle ne se fût pas contentée d'envoyer à Nouméa, parmi un certain nombre de brigands, beaucoup de dupes, de niais, de comparses, en laissant non seulement circuler librement les chefs et les instigateurs bien connus de la Commune, en ne leur demandant, pour prix de l'absolution, que la lâcheté d'abandonner leurs complices et leurs victimes, mais encore en leur permettant de se hisser aux places, aux assemblées, etc. ; en ne leur disant pas, ce qui n'eût été que la vérité : « Vous n'êtes pas des adversaires, mais des ennemis; nous ne vous reconnaissons pas comme belligérants ; vous n'êtes pas des politiques, vous êtes des malfaiteurs ; nous ne discuterons pas avec vous à la tribune ; ce n*est pas à nous, mais aux gendarmes, que vous avez affaire. »
Alors Thiers était à la mode, et surtout parmi les soi-disant républicains, dont il avait fait tuer des mille et des mille, parce que lui, esprit malléable et adroit, s'était mis à la mode de la République ; les bourgeois qui auraient eu peur et horreur de la carmagnole et du bonnet ro.uge se laissèrent aller à l'imitation de son bonnet rose; cependant, comme ce bonnet devenait plus foncé et plus rutilant tous les jours, la mode Thiers fut remplacée par la mode Mac-Mahon.
Alors ce pauvre diable de* héros se laissa faire ; lui, accoutumé à braver la mort en face, à envisager calme les canons et la mitraille sur les champs de bataille, il ignorait cette guerre d'em-
bûches, de perfidies, d'hypocrisie, de trahigons qu'on appelle la politique, où Ton a de? adversaires d'autant plus hardis qu'ils ont soin de ne jamais exposer leur précieuse peau. Il n'eut pas cette peur, car il faut savoir avoir peur, et il ne s'en était pas occupé, il n'eut pas cette peur de se voir € à la mode », de se voir l'objet de cet « engouement » qui n'est que le premier acte d'une pièce en trois actes, dont le second est le dénigrement, et l'ostracisme pour dénoyement.
C'est la mode qui produit « l'engouement >>, et le a dénigrement » n'est que la loi mathématique qui fait que « l'angle de réflexion est égal à l'angle d'incidence ». Quant à la vérité ou au juste milieu, dont la politique a fait si lestement une injure et qui est cependant le juste et le vrai, in medio Veritas^ ça sera l'affaire du jugement de la postérité, si nous avons la honte que la postérité s'occupe de ce qui se passe aujourd'hui.
L'homme à la mode est demi-dieu, dieu, dieu et demi. Il nous sauvera, il fera couler des fleuves de lait, cette fois pur et sans eau, des fontaines de château-yquem , des ruisseaux de chocolat et de café. Nous serons tous riches, tous heureux, toujours jeunes et bien portants. Vive Machin ! A bas Chose !
Chose, c'est l'objet de l'engouement précédent : A la lanterne !
Des fleurs, de l'encens, des couronnes pour Machin.
Chose aux gémonies, au a dépotoir ». En vain
LE CONTE DE PEAU-d'anE 133
Machin, éploré, abasourdi, s'écrie : « Mais ne me juchez pas si haut que ça ; vous allez me donner le vertige et me faire rompre le cou. » Les cris d'enthousiasme étouffent sa voix. Alors on attend les fleuves de lait, les fontaines de château- yquem, les ruisseaux de café et de chocolat.
Et on les attend en vain.
Alors la foule, les bourgeois en tète, crie :
— Eh quoi ! pas de lait, pas de vin, pas de café» Tu nous as trompés, traître Machin !
— Mais je ne vous avais pas promis cela.
— Nous nous l'étions promis, c'est la même chose. Tu n'es donc pas un dieu; alors tu es une canaille. Machin à la lanterne I Machin aux gémonies ! Machin au « dépotoir » I
Où est donc ce pauvre Chose que nous aimions tant ? Il faut le chercher et le ramener.
Oh bien, il y a encore Qui-que-ce-soit qui nous donnera les fleuves de lait, les fontaines de vin, les ruisseaux de moka. Vive Chose! vive Qui-quecesoit ! A bas Machin !
Il faudrait que je fusse bien peu paresseux, bien ennemi de la besogne faite et de moi-même, pour ne pas copier ici un passage d'une lettre que je reçois d'un ami. Une charrette (le char de l'État, vieux style), des chevaux, des bœufs, des mulets, des ânes, et toute la famille des Prud'homme attelés tout alentour; on hisse, on juche un conducteur , d'abord « sur le pavois » , puis sur la charrette (le char de l'État), et tous à la fois hennissent, mugissent, braient et crient : t Hul en
avant! fouette, cocher! » Le cocher fait seulement claquer son fouet ; tous tirent en sens divers, et la charrette (toujours le char de TÉtat) n'avance pas, est secouée, cahotée, bousculée, et enfin tombe dans Tornière de droite ou dans l'ornière de gauche.
Aussitôt que M. de Mac-Mahon, alors à la mode, fat promu président de la République, de tous les points de la France il entendit crier à la fois :
Tous :
— Vive le brave, le loyal chevalier sans peur et sans reproche ! Il va sauver la France.
Et séparément :
— En conservant la République ; En renversant la République ; En restaurant l'Empire ;
En ramenant Henri V ; En ramenant les d'Orléans.
Il réorganisera l'armée.
Mais sans conscription, sans recrutement.
Il dégrèvera la propriété.
Il favorisera et encouragera les grands travaux, Sans augmenter le budget.
Il supprimera les patentes, ^ Sans diminuer le budget. Il soutiendra le clergé, En combattant le cléricalisme.
Il donnera la liberté absolue et l'impunité de la presse.
Il supprimera tous les journaux.
LE CONTE DE PEAU-d'aNE 135
Il donnera des préfectures aux légitimistes,
Des sous-préfectures aux bonapartistes,
Des justices de paix aux orléanistes,
Des ministères aux républicains ;
Le plus grand luxe
Et la plus stricte économie ;
A chaque parti, la tête et surtout l'argent des autres ;
La gloire militaire et la paix.
Eh bien, fouette, cocher !
Je maintiens que pour gouverner ce pays pendant huit jours, il faut être assez malin et être énergique.
Mais il est une chose acquise pour tous les hommes de bon sens et de bonne foi : c'est que, avec le suffrage dit universel et avec la presse telle qu'elle est pratiquée, il n'y a pour personne aucun moyen de gouverner la France, et Dieu lui-même, en reconnaissant son impuissance, semble avoir renoncé à s'occuper de nous.
Nous avons en ce moment deux rois, comme la république de Sparte.
Le ministère est entre les deux; il a beaucoup de chances de ne contenter personne.
Pour parler le langage des brasseries, qui va devenir la langue officielle, la majorité a pris la partie à la queue, au moment où elle avait étroitement, strictement a collé sous bande » la bille du pouvoir. Manquera-t-elle de touche ? Fera-t-elle « point queue »? « Crèvera- t-elle le tapis ? »
C'est que nous allons voir.
136 LES POINTS SUR ^-ES i
En attendant, si le venin de la maladie régnante ne peut ni se neutraliser, ni se résoudre, ni se résorber, eh bien, que l'abcès crève !
Les intransigeants commencent, la bataille gagnée, à se séparer des opportunistes ; ceux-ci sont contents, ils n'ont plus que quelques pas à faire pour atteindre leur but ; ils ne refuseront pas le budget, auquel ils pensent prendre une large part.
Mais les autres exigent qu'on fasse du vote du budget une menace, un moyen d'action et de « chantage » perpétuel. On ne votera peut-être que des douzièmes provisoires, et, chaque mois, on payera de ce vote de nouvelles concessions.
Janvier : — l'amnistie des assassins, ou pas d'argent pour les fonctionnaires, pour les rentiers, pour l'armée, etc.
Février : — des places rétribuées pour les martyrs de Nouméa, ou pas d'argent.
Mars : — le ministère de l'intérieur à Marmottan, ou pas d'argent.
Avril : — le ministère de la gueiTe à Cluseret, ou pas d'argent.
Mai : — le Maréchal faisant lui-même les cinq mois de prison dus par M® Gambetta à la justice, ou pas d'argent.
Juin : — la démission du Maréchal, ou pas d'argent.
Juillet, etc., etc.
Pour démontrer l'odieuse sottise de ce procédé, j'avais pensé à porter la chose à l'absurde, moyen
LE CONTE DE P^AU-d'aNE 137
de rhétorique qui me plaît particulièrement; je voulais dire : Eh bien, faites mieux : votez le budget chaque matin pour les besoins de la journée ! Mais j'hésitais. La plaisanterie, pensais-je, est peutêtre un peu trop forte.
Ah bien, oui I trop forte. Voici qu'un journal rédigé par d'anciens bonapartistes demande sérieusement ce que j'osais à peine demander sous forme de facétie; que dis-jel il va même plus loin; citons textuellement :
« Nous ne croyons donc pas avoir besoin de recommander à nos amis de ne pas voter un centime sans précautions expresses. A leur place, ce n'est pas par douzièmes provisoires que nous procéderions, mais par trois cent-soixante cinquièmes ; ce n'est pas par mois que nous livrerions le budget, c'est par jour, c'est par minute. »
A la bonne heure I
Le gouvernement demandera l'argent de la journée tous les matins.
Si, comme le dit M. de Girardin, le président n'est pas sage et ne prend pas les conseils de M. de Girardin, pas d'argent; la France se serrera le ventre ce jour-là, et la majorité, imitant ce qui se passe, je crois, à l'Académie pour les jetons de présence, se partagera le budget du jour.
Par ce moyen, si le pouvoir ne chante pas, c'est qu'il n'aura pas de voix.
Et fa majorité, et surtout les huit ou dix meneurs, pourront demander, sans crainte d'être refusés,
leurs plus exentriques fantaisies, et nous verrons se réaliser ce fameux conte de Peaurd'Ane,
Si Peau-d'Ane m'était conté,
disait La Fontaine,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Je doute qu'il eût eu le même plaisir à le voir mis en action comme nous sommes menacés de le voir.
On demandera a la robe couleur du temps »,
Puis « la robe couleur de la lune »,
Puis € la robe couleur du soleil »,
Puis on exigera la peau de l'âne... que nous sommes.
Lorsque la maladie de Pie IX, le dernier pontife, s'aggravant, faisait pressentir sa fin prochaine, j'ai rappelé ici même les prophéties de saint Malachie : Prophéties et Révélations de saint Malachie^ archevêque d'Armagh et primat d'Irlande^ touchant les papes depuis Célestin II jusqu'à la venue de V Antéchrist.
C'est en 1590 que ces prophéties furent mises au jour ou fabriquées par Arnold de Wied, dans son livre l'Arbre de vie (Lignum vitœ), dans l'intérêt de l'élection de je ne sais quel cardinal Simonetti, qui fut élu et devint Grégoire XIV, régna dix mois et excommunia Henri IV. Ces prophéties ont joui du plus grand crédit pendant près d'un siècle, ces papes prédits non par leurs noms, mais par les devises en forme d'énigmes qu'il était facile, à leur avènement, d'appliquer à n'importe qui, en cherchant le sens dans leur naissance, leur
nom de famille, leurs prénoms, les circonstances de leur vie antérieure, leur caractère, leurs acmes, leur patrie, etc.
•Il est arrivé parfois que le hasard ou un esprit supérieur a rencontré des rapports curieux entre la devise et la vie ou le caractère du pape qu'elle était censée annoncer : ainsi Pie VI, dépossédé, dépouillé par Napoléon, était désigné pai' V aigle rapace, aquila rapax.
Pie IX était prédit par crux de cruce, la croix de la croix, qu'on a pu expliquer par les vicissitudes de son long pontificat et les traverses, les croix qu'il a eu à subir.
D'après saint Malachie, après Pie IX, il n'y aura plus que onze papes; le dernier s'appellera Pierre, et avec lui finira non seulement la papauté, mais le christianisme, mais encore le monde lui-même, ce qui arrangera bien des choses qui ont en ce moment l'air de ne pouvoir guère s'arranger autrement.
Il serait difficile d'établir une moyenne de la vie des papes, entre Pie IX, qui a régné près de trentedeux ans, et Marcel II, qui ne vécut que vingt et un jours après son élection, et Urbain VII, treize jours; comme, en général, les choix s'arrêtent le plus souvent sur des hommes très avancés en âge, qui présentent aux concurrents les chances d'un conclave prochain et d'une revanche, on ne se tromperait peut-être pas beaucoup ea prenant huit ans pour moyenne du règne des papes. Le monde, d'après ce calcul, n'aurait plus à durer que pendant
quatre-vingts et quelques années, et nos enfants, plus heureux que nous, n'auraient pas à se soucier de l'avenir et du sort de leurs petits-enfants.
On a publié depuis quelques jours des renseignements curieux sur le conclave et les circonstances de l'élection des papes; mais il me semble qu'on a oublié certaines circonstances intéressantes que j'ai lues dans l'histoire des conciles.
L'origine des conclaves pour l'élection des papes remonte à l'an 1268, lorsque. Clément IV étant mort à Viterbe, les habitants de cette ville, ayant appris qpeles cardinaux voulaient ce séparer et s'en aller, les enfermèrent dans le palais et leur firent savoir qu'on ne leur rendrait la liberté qu'après qu'ils auraient élu un pape.
Voici ce qu'ordonne Grégoire X (concile général de Lyon, 1274) :
<< Nous décidons que, dans la ville où meurt le pape, les cardinaux présents n'attendront les cardinaux absents que pendant dix jours; ces dix jours écoulés, que les absents soient ou ne soient pas arrivés, ils se réuniront dans le palais qu'habitait le pape défunt, chacun se contentant d'une personne pour le servir, sauf le cas où l'état de santé d'un des cardinaux en exigerait absolument une seconde; là, ils demeureront et vivront en commun ; ni muraille ni tenture ne les sépareront, sauf un accès libre au cabinet secret.
» Ils seront enfermés si étroitement, que personne ne puisse ni entrer ni sortir, que personne ne puisse leur parler en secret; il leur est défendu d'é-
crire ni de recevoir des lettres. Celui qui contreviendrait à cette défense serait excommunié de fait.
î) Une ouverture sera établie à la salle du conclave, tout juste assez large pour faire passer aux cardinaux les choses absolument nécessaires à la vie.
» Si, au bout de trois jours, ils n'ont pas arrêté leur choix sur le nouveau pape, on ne leur servira plus, pendant les cinq jours suivants, qu'un seul plat, dont ils voudront bien se contenter {uno solo ferculo sint contenti). Après ces cinq jours, s'ils n'ont pas fait d'élection, on ne leur donnera plu» que du pain, du vin et de l'eau, jusqu'à ce que le nouveau pape soit élu. »
Ce que peuvent nous indiquer les prophéties de Malachie sur le pape futur, c'est qu'on pourra lui appliquer la devise : Lumen in cœlo^ ce qui n'est ni clair ni difficile.
Nous savons aussi, quant au nom qu'il prendra d^abord, qu'il ne prendra pas le nom de Pierre et ne prendra pas le sien.
Quant au second point, c'est une croyance reçue que le pape qui garde son nom après son exaltation meurt dans l'année.
Guicciardi raconte que le successeur d'Adrien VI avait annoncé l'intention de conserver son nom de Jules; mais il céda aux observations et prit celui de Clément VIL Le cardinal Marcel Cervin, qui se fit appeler Marcel, mourut le vingt et unième jour de son pontificat.
On a souvent attaché une grande importance
aux noms, surtout aux noms choisis par les rois, papes, etc., qui peuvent démontrer la ligne qu'ils veulent suivre et les modèles qu'ils adoptent.
Les pratiques de l'onomancie, divination par les noms, et les pratiques du « nombre », tirent des conséquences moins plausibles des noms reçus à la naissance ou au baptême.
On attribuait une valeur à chaque lettre, et celui dont la somme des lettres composant son nom était supérieure devait l'emporter dans la politique, dans la guerre, dans les procès, etc.
-Ainsi le nom de Patrocle ne montant, par l'addition de& lettres qui le composent, qu'à 861, il devait nécessairement être tué par Hector, dont le nom représentait 1225; mai% Achille, dont les lettres représentaient 1501, devait forcément tuer Hector à son tour.
Duplessis-Momay avait trouvé dans le nom du pape Paul V le nombre de 666, qui est le nombre de la bête de l'Apocalypse; les réformés et hugenots considérèrent, en ce temps^là, cette découverte comme un grand avantage remporté sur les papistes; c'est ainsi que naguère j'avais trouvé dans le nombre des 363 députés opposants, en doublant le premier et le dernier chiffre, le même nombre de la bête.
Quant au nom de Pierre, les prophéties de saint Malachie et une plus ancienne tradition disent que la papauté, ayant commencé par un Pierre, finira par un Pierre, et ce n'est pas seulement par humilité qu'aucun pape ne l'a pris jusqu'ici.
Auguste fut le premier empereur de Rome; un autre Auguste, Augustule, fut le dernier.
Deux Gonstantins, fils de deux Hélènes, furent le premier et le dernier empereur d'Occident.
Jérusalem, conquise en conséquence des prédications d'Urbain II, fut reprise par les musulmans sous le pontificat d'Urbain III . »
Victor Hugo dit dans un éloquent discours :
« Après Auguste, aurons-nous Augustule; après Napoléon le Grand, Napoléon le Petit? »
Les Romains avaient donné à leur ville un nom secret, de peur que les ennemis ne pussent en évoquer les divinités tutélaires. Le nom propre et secret de Rome était Valentia.
Les Romains, dit Macrobe, voulurent rendre secrets et le nom de leur ville et le nom du dieu sous la tutelle duquel ils l'avaient placée, et Varron raconte que Valérius Poranus, tribun du peuple, fut mis en exil pour avoir révélé ces deux noms.
Je n'ai pas vu citer non plus une cérémonie de l'élection des papes, qui peut-être n'existe plus, mais a existé. Pendant une procession solennelle après l'élection, le premier maître des cérémonies, tenant d'une main des étoupes au bout d'une baguette, et de l'autre un cierge allumé, y met ou y mettait le feu par trois fois, en disant à chaque fois : a Saint-Père, c'est ainsi que passent les grandeurs du monde! » (Sic transit gloria mundi,)
Je regrette de ne pas me rappeler en ce moment le nom du pape et du cardinal auxquels il arriva ce qui suit. Le pape élu était entouré de sa cour
lui rendant le premier hommage. Un vieux cardinal, qui avait été son ami et son compagnon, s'approcha de lui et lui dit à demi-voix :
— On peut encore, pendant quelques instants, te dire la vérité. Je vais remplir cet office en priant Dieu que tu en profites. Souviens-toi que tu es ignorant, crédule et emporté, et surveille-toi. Maintenant, j'ai dit, et, Saint-Père, je baise vos pieds et vous demande votre bénédiction.
Je m'étonne toujours de voir 4es hommes très avancés en âge, comme sont presque toujours les papes an moment de leur élection, consentir à entrer dans une vie active, militante, pleine de devoirs et de soucis, au lieu de terminer placidement les jours qu'il leur reste à dépenser dans la paix, le repos, la méditation et les adieux successifs à tout ce qu'il va falloir quitter. Un pape disait : (( Quand j'étais simple prêtre , j'étais à peu près certain de mon salut; j'en ai douté étant cardinal; il me semble presque impossible aujourd'hui. »
Nous voyons aujourd'hui en France, plus que jamais peut-être, cette obstination des vieux ténors à chanter d'une voix chevrotante les opéras de leur jeunesse et à mourir en scène avec le blanc et le rouge sur la figure. Ce n'est que dans la retraité et à la campagne qu'on peut vieillir et mourir avec calme et dignité; je l'ai heureusement sent pour ma part; il est vrai que j'ai commencé de bonne heure et que j'ai eu toute ma vie le soin heureux de n'être jamais rien dans rien, pour n'avoir pas à cesser d'être quelque chose; ce n'est
qu'en n'étant pas quelque chose qu'on peut être certain de rester quelqu'un et de rester soi-même.
Quant à la part que je prends encore à ce qui se passe au dehors de ma retraite, ce n'est certes pas pour mon plaisir que je le fais; le feu est tellement à la maison, qu'on n'ose pas cesser de travailler « à la chaîne » et de porter de l'eau, et aussi pour quelque autre cause que je ne dis pas, même à mes amis, surtout à mes amis.
Au fond, j'étais né pour regarder le ciel, la terre et l'eau, les forêts et les prairies, pour être laboureur ou pêcheur.
En effet, la mer, le vent et leurs grandes voix, les rivières, les ruisseaux et leurs murmures, les oiseaux et leurs chants, les abeilles et leur bourdonnement, les arbres, les plantes, les fleurs, les gerbes et leurs parfums, voilà ce qui m'a toujours donné des joies profondes et sans mélange; ajoutez-. y la présence ou la pensée d'une femme et un crayon et quelques feuillets de papier pour y traduire en vers les épanouissements, les floraisons de mon âme et de mon esprit, vers que je n'aurais probablement jamais publiés; si surtout j'avais eu tout cela dans une île, j'aurais bien mal reçu celui qui serait venu me proposer d'être souverain de l'univers, c'est-à-dire ma déchéance.
Or je dois remercier la Providence, qui m'a donné le besoin impérieux et l'énergie de vivre presque toujours ainsi, en renonçant sans regrets, et pour payer ma rançon, à ce qui fait l'ambition et le tourment des autres hommes. On dit que la faim fait
sortir le loup du bois; le loup que j'ai l'honneur d'être a mieux aimé se contenter de manger l'herbe et les feuilles des arbres.
Mais revenons au conclave.
On parle d'une difficulté soulevée par un évêque catholique anglais, qui a proposé — et cette proposition a été soutenue par quelques autres — de tenir le conclave hors de Rome, à Malte ou ailleurs.
La règle et la tradition sont là, fixes, immuables. Le conclave doit avoir lieu à Rome; deux papes seulement y ont fait une exception. Le conclave aura lieu, ont-ils dit, n'importe dans quelle ville, dans le palais où le pape sera mort. Mais la mort de Pie IX, arrivée à Rome, au Vatican, remplit les deux conditions.
Cet éyêque anglais me paraît un brouillon; il est de vieilles maisons auxquelles il ne faut pas porter le marteau, même pour les réparer. L'Église catholique se soutient par sa masse, par l'ensemble, par la liaison de ses parties ; il n'y faut pas toucher; il faut respecter religieusement les principes et les traditions.
Quant au pouvoir temporel, il n'existe pas, il n'a jamais existé que soutenu par quelque puissance réelle et armée, qui enlevait en échange au pape tout ou partie de sa liberté, c'est-à-dire sa puissance spirituelle.
Quand on compare l'immense étendue de cette puissance spirituelle et les quelques hectares de terre sur lesquels ont régné ou régneront temporellement les papes, il semble qu'ils s'intitulent
souverains du monde et de Pontoise. Le premier pape qui renoncera hautement au pouvoir temporel, c'est-à-dire à Pontoise, sera plus riche que tous ses prédécesseurs et reculera de beaucoup la fin de la papauté au delà des limites prédites par saint Malachie.