‹ Les points sur les iChapitre 22 sur 29 · LA RAGE · texte numérisé non relu

LA RAGE

Cette effrayante maladie n'est plus à craindre.

Eh bien, tant mieux; pour ma part, je la craignais beaucoup, et je n'étais sans doute pas le seul, quoiqu'on ne paraisse pas en général s'en préoccuper suffisamment.

En effet, si on lisait demain dans les journaux qu'un tigre échappé erre dans Paris, on ferait un beau bruit, combien de gens n'oseraient sortir I Quelles mesures prendrait l'autorité pour détruire le monstre I

Eh bien, vous avez, errants dans Paris, plus de

cent mille chiens qui sont tous susceptibles de devenir enragés. Vous ne trouverez pas une rue sans en rencontrer cinq ou six.

Il n'y a aucun animal, je n'en excepte pas même les animaux fabuleux, qui présente des dangers aussi terribles qu'un chien enragé, des dangers qui ajoutent à la mort des souffrances et des affres aussi épouvantables. Que l'on rencontre le tigre dont je parlais tout à l'heure, un homme brave, vigoureux, adroit, saisissant une arme, peut se défendre. Blessé, il peut guérir. Mais, si le plus petit roquet enragé vous a fait avec les dents la plus légère écorchure, vous êtes condamné à une mort dont les plus cruels supplices qu'on ait inventés n'approchent pas.

Et voici qu'on lit que la hage n'est plus à craindre^ qu'on a trouvé un a remède infaillible ».

Si c'est réel, c'est une des découvertes les plus admirables qui aient jamais été faites; celui qui en est l'auteur a droit à la reconnaissance, aux hommages, aux honneurs, aux récompenses de toute sorte; il doit être mis au rang des bienfaiteurs de rhumanité, et son nom placé entre les plus célèbres.

Seulement, un gouvernement digne de ce nom ne doit pas permettre que ce spécifique se vende vingt francs le flacon^ ainsi qu'il est annoncé. Une récompense nationale non marchandée doit faire la fortune de l'inventeur, le désintéresser et livrer son secret à la publicité la plus étendue. Le flacon doit coûter deux sous et être tenu gratuitement à

la disposition des indigents, car ce serait une des faces les plus cruelles de la pauvreté qu'il fût possible à quelqu'un de dire : « Je n'ai pas le moyen de ne pas mourir enragé. »

Voilà ce qu'on' devrait avoir fait le lendemain du jour où cette découverte d'un remède infaillible contre la rage a été constatée, et l'avoir fait de grand matin. Voilà ce qu'il faudrait se hâter de faire, dût- on laisser de côté pendant une heure la « question politique », c'est-à-dire le soin de conquérir, de conserver et de reprendre les places et l'argent.

Mais, si cette découverte n'est pas réelle, si elle n'est pas constatée d'une façon qui ne laisse aucun doute, le même gouvernement digne de ce nom, comme je disais tout à l'heure, ne doit pas permettre qu'on l'annonce ainsi dans les journaux.

Et voici pourquoi :

On ne saurait dire le nombre de gens qui sont morts enragés à cause delà croyance superstitieuse qui existe encore dans beaucoup de campagnes, croyance qui attribue des vertus souveraines à r « étole de saint Hubert » , aux neuvaines de saint Hubert et aux bagues de saint Hubert que vendaient et que vendent encore certains colporteurs, et qui négligeait de faire pratiquer la cautérisation, seul remède dont jusqu'ici l'efficacité n'a pas été contestée.

Il y a deux ans, je crois, un ministre dé l'intérieur, — je ne sais plus lequel, car je n'ai, je l'ai déjà dit, ni la possibilité ni la volonté de loger dans la

mémoire les noms de tous ceux qui se sucdèdent dans le gouvernement de la France, — un ministre, bien intentionné, fit annoncer dans les journaux qu'on avait découvert enfin un spécifique contre la rage; il en fit publier la recette, etc. Rien de mieux, et c'était ce qu'il fallait faire; mais le ministre avait négligé un point, un seul, 'mais d'une certaine importance, de s'informer si le remède était réellement efficace et existait en effet.

Or le remède n'est nullement efficace et n'existe pas. De plus, je constatai alors que ce remède, qui consistait surtout dans la racine de rosier sauvage, cynorrhodos, rosa canina^ rose de chien, est indiqué dans Pline le Naturaliste, parmi un grand nombre de billevesées ; il n'est pas impossible que ce soit à cette prétendue vertu que l'églantier doive son nom de rose de chien; ce remède, dit Pline^ avait été révélé par un oracle, oraculo quodam nuper repertum *.

Le ministre, ayant négligé « d'éclairer sa lanterne », à peut-être condamné à mourir enragés un certain nombre de gens qui, mordus par un chien hydrophobe, ont, sur la foi d'un remède préconisé par un ministre, négligé de faire cautériser leur blessure.

Si le remède découvert et annoncé aujourd'hui est d'une efficacité prouvée, l'auteur de la découverte doit être immédiatement décoré et enrichi,

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